‹ ChavornayChapitre 7 sur 13 · II · texte numérisé non relu

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elle s'abstint de lui parler et le tint éloigné de sa personne , préférant souffrir sans soins , que de Toir rôder autour d'elle cette face blême et fausse.

Le duc avait repris ses assiduités auprès de sa femme et entrepris de la reconquérir . ainsi qu'il se l'était proposé. Il s'y appliquait sérieusement , car Tamour , attisé par Tobstacle , s'était rallumé : le mari était mort subitement , l'amant était ressuscité. Soumis , tendre , respectueux même, il entourait sa femme d'égards, d'attentions , sans se permettre jamais un mot équivoque, une allusion embarrassante; il ne demanda d'elle qu'une Heule chose , ce fut de quitter Pise , cette cité de malheur , où son bonheur s'était écroulé , aussitôt que sa santé raffermie lui permettrait de supporter le voyage. Le docteur, consulté, répondit qu'un mois de repos lui donnerait plus de force qu'il n'en faudrait pour repasser les Alpes et regagner l'Allemagne sans danger.

Hélène avait coiisenti à ce départ quoi qu'il lui.pqutijt; elle s'y préparait dès lors avec résig-

nation. Elle aimait Pise, de toutes les émotions qu'elle y avait connues ; jusque-là elle n'avait pas aimé : c'est à Pise qu'elle avait commencé de vivre. Que de liens Ty attachaient et qu'il fallait rompre! Il fallait dire à tous ces lieux chers et consacrés , un éternel adieu , et s'arracher du milieu de ces souvenirs qui peuplaient sa solitude et l'aidaient à supporter l'absence. Elle était heureuse du mois qu'on lui avait laissé. Un homme plus résolu , plus intellijjenl que le duc, ne lui eût pas donné le temps de toutes ces réflexions et de tous ces retours. Le jour même de la confession il l'eût enlevée de ces lieux pUins de périls et (rembûches; mais homme négatif par nature , il n'avait pas un tempérament à brusquer les choses; il croyait mieux de laisser faire au temps et ne voulait devoir sa femme qu'à elle-même.

Un étranger introduit alors au palais Lanfranchi , ne se fût aperçu de rien j il eût pu se croire aux premiers jours du tête-à-tête, quand le jeune et imprudent ménage dérobait son bonheur au monde, pour n'en rieit perdre et

en mieux jouir. Mais combien les apparences mentaient, et que de secrètes tempêtes étouffées sous ce calme imposteur 1 Depuis que l'amour avait franchi le seuil de ce palais , auparavant si paisible, il Tavait envahi, il s'en était emparé comme d'une proie , il s'y était acharné , il ne l'avait plus lâché ; comme si l'ombre orageuse du poëte qui l'avait habité , eût porté malheur à ses nouveaux hôtes. L'imagination d'Hélène était frappée, et, songeant à tous les maux qu'elle avait faits, elle se rappelait, avec une superstitieuse terreur , cette effrayante menace du Dieu des Juifs : « Ma malédiction entrera dans la mai- » son du parjure et en consumera le bois et la » pierre. » Le parjure, c'était ellej et c'est à cause d'elle que le terrible analhème était tombé sur sa maison.

La duchesse n'avait jamais été dévote , mais elle n'était pas incrédule. Religieuse par sentiment et un peu par éducation , elle avait cette foi vague et usée de nos temps qui est au fond , bien plutôt le désir, le besoin de croire que la croyance elle-même. Le dogme était en elle

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plus qu ébranlé, et les pratiques du culte n'avaient jamais occupé dans sa vie qu'une place secondaire. Elle priait , mais la prière était moins pour elle un acte de confiance que de recueillement et de méditation; elle prenait les sacrements, mais par habitude , plutôt qu'avec cette conviction profonde , involontaire pour ainsi dire, d'où naît l'efficacité. La piété n'était point une partie intrinsèque d'elle-même, comme cela arrive chez les croyants fervents; elle influait peu par conséquent sur ses actions, et si sa conduite était conforme à la règle, c'est que ses instincts étaient naturellement selon la règle : c'était une affaire de sentiment bien plus que de principe , un élan passionné , une aspiration sincère , mais informe et confuse vers l'infini. Elle-même avait vécu à cet égard dans une longue illusion ; se supposant bien plus croyante qu'elle ne l'était en effet , elle avait fait longtemps honneur à la religion de ce qui était chez elle le résultat d'une nature droite et noble. L'honneur était tout-puissantdans son cœur, mais l'honneur est la religion mondaine, il n'est pas la religion divine.

Elle s'était aperçue de son erreur, dès les premiers jours du combat, et avait alors cherché sincèrement un refuge dans la dévotion , contre les assauts de l'amour ; mais elle avait reconnu avec douleur que sa foi était trop molle pour la secourir dans cet orage et ses croyances trop peu fermes pour s'y appuyer. Cette découverte l'avait consternée ; se voyant isolée , abandonnée à ellemême dans une crise où elle avait tant besoin de secours et d'appuis, elle s'était crue perdue et avait sérieusement désespéré d'elle-même.

Depuis le départ de Chavornay , et surtout depuis le retour du duc, elle avait encore essayé de se repreiiilre à la religion , et de se sauver de Tamour au sein de Dieu. Son intérieur était insupportable : si réservé, si patient, si timide même que fût sou mari, ses assiduités lui étaient odieuses ; elle avait beau s imposer la résignation et se dire que c étaient là les conséquences inévitables, nécessaires de la position qu'elle-même s'était donnée vis-à-vis de lui , et qu'il ne pouvait pas en être autrement , elle n'était pas maîtresse doses souvenirs ; quelques

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efforts qu'elle fit pour leur échapper, elle subissait leur joug malgré elle ; les empressements de son mari, bien loin de la lapproelier de lui, ne faisaient au contraire que la reporter, par une réaction invincible , vers celui qu'il voulait faire oublier , et s'il hasardait une caresse , elle ne pouvait se défendre d'un sentiment profond de dégoût.

Dans cet état de contrainte et d'hostilité sourde, elle mettait tous ses soins à éviter le têle-à-téte , et , pour y mieux parvenir, elle sortait sans cesse. Naguère si sédentaire , elle n'était plus au palais Lanfranchi que tout juste le temps où il ne lui était pas possible de n'y pas être. Piseest, après Rome, la ville d'Italie la plus propre à entretenir une passion malheureuse. De grandes places désertes où l'herbe croît ; des rues larges, propres, où personne ne passe ; de vastes palais inhabités pour la plupart , ou mal habités; des édiiices publics dont la grandeur et la majesté sont sans proportion avec les habitalious privées; une population réduite et dix fois trop faible pour l'enceinte des murs;

beaucoup d'étrangers malades, ennuyés ou ruinés ; point de commerce , point d'industrie , point de culture, point d'arts, un médiocre théâtre de temps en temps , et puis rien : voilà Pise, l'antique rivale de Gênes , la reine autrefois des mers du Levant I

Ces contrastes sont pleins d'une tristesse intelligente et forte dont l'amour vit et s'inspire ; il se plaît dans ce silence et dans ces images de désolation plus que dans le bruit et le tourbillon des cités populeuses et florissantes; la mélancolie lui va mieux que la joie et il sympathise avec toutes les ruines. Les cités déchues ontje ne sais quelles voix plaintives qui parlent aux âmes souffrantes , et il s'établit entre elles des communications tendres et mystérieuses ; voilà pourquoi Hélène aimait à parcourir ces rues discrètes et ces places solitaires; solitude pour solitude , elle préférait celle-là à l'affreux désert du palais Lanfranchi.

Les quatre plus beaux monuments de Pise , la Cathédrale , !e Baptistère , la Tour penchée et le Campo Santo sont réunis à l'extrémité oc-

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cidentale de la ville , à la porte même des Caséines : c'est le groupe le plus magnifique qui soit au monde et le berceau pour ainsi dire de farchitecture italienne , un chef-d'œuvre de grâce , de force , de grandeur , tel que le moyen âge n'a rien laissé de plus parfait. Hélène aimait à s'aller recueillir dans le sanctuaire de l'art antique , on pourrait dire de l'art divin , car ces grands monuments sont consacrés tous les quatre à Dieu , et empreints de la piété profonde et sincère des siècles de foi. Hélène les affectionnait particulièrement. Depuis qu'elle demandait à la religion un asile contre l'amour et qu'elle avait reconnu combien ses croyances étaient chancelantes ; elle cherchait partout des raisons de croire , elle espérait fortifier en elle la foi par le spectacle et la contemplation assidue des chefs-d'œuvre inspirés par la religion, et se flattait de renaître à la piété par Part. Mais en vain contemplait-elle ces merveilles saintes et s'agenouillait-elle au pied de ces somptueux autels; son cœur ouvert aux émotions d'art , restait fermé à cette grâce agissante et ef-

ficace qu'elle poursuivait avec tant d'ardeur

comme le seul remède à son mal.

Et puis elle retrouvait partout , parmi les tombeaux des morts comme dans la maison de Dieu, rimage qu'elle voulait chasser; car si elle mettait de la religion dans son amour, elle mettait bien plus d'amour encore dans sa religion. Elle ne voyait du Baptistère que la statue de saint Jean-Baptiste , l'homme du désert , parce qu'il la reportait à Chavornay qui lui aussi errait au désert; et si dans la cathédrale, elle s'arrêtait de préférence devant le tableau où le pinceau mélancolique et suave d'Andréa del Sarte , le peintre des grâces voilées et des chastes délices, a immortalisé le martyre de sainte Agnès, c'est que c'était le tableau de prédilection de Chavornay , qu'il lui avait répété souvent qu'elle ressemblait, dans ses jours de langueur, à la vierge angélique et résignée; c'est qu'elle trouvait de secrètes analogies entre le martyre de la sainte et le sien. 11 n'est pas jusqu'à la Tour penchée qui n'éveillât les mêmes souvenirs, car c'est delà que Galilée étudiait le

astres, et Galilée c'était encore Cliavornay qui, dans son enfance, avait été baptisé V Astrologue , et qui , tant de fois , la nuit , à la clarté des étoiles, l'avait initiée avec une admiration mêlée d'attendrissement aux mystères du ciel et au génie du grand homme persécuté. Ainsi tout conspirait autour d'elle pour la livrer à l'ennemi qu'elle fuyait.

Nulle part ces provocations n'étaient plus directes, plus puissantes qu'au Campo Santo, et nul lieu cependant ne semblait plus fait pour lui donner la paix qu'elle cherchait , et pour ranimer sa religion défaillante. Le Campo Santo est un commentaire en action de ce passage de l'Evangile, où il est dit que la foi transporte les montagnes : c'est un vaste champ dont la terre a été apportée du Calvaire, au temps des Croisades, pour servir de sépulture aux croyants. Le plus grand architecte du treizième siècle , Jean de Pise , a élevé tout autour un cloître admirable de légèreté, de finesse et d'élégance; les plus grands peintres du siècle et des deux qui suivirent en ont décoré les murailles de fresques

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immortelles: Giottoy a peiiil les épreuves de Job; Or^agna , le triomphe de la Mort et le jugement universel ; Memmi , les phases et les miracles de la vie cénobitique ; Benozzo Gozzoli , le Raphaël du quatorzième siècle, s'est inspiré des traditions patriarcales et des légendes naïves de la Genèse. Le Campo Santo est un rendez-vous de tous les arts^ et pour compléter ce musée de la mort, on y a déposé des sarcophages antiques apportés de Morée et où sont sculptés les plus grands symboles de la mythologie grecque.

Hélène passait de longues heures dans ces solitudes mortuaires , et, à la voir errer lente* ment à travers les galeries désertes et silencieuses , on l'eût prise elle-même pour une de ces ombres qu'elle invoquai t et qui ne lui répondaient pas. Comme Chavornay, dans le cimetière de la Chartreuse, elle demandait avec ardeur, avec angoisse , aux hommes fervents couchés dans cette poussière sacrée , le secret de leur espérance et de leur foi ; mais ce secret qu'ils ont emporté avec eux dans le sépulcre, nulle voix ne le lui révélait , et elle restait seule avec ses anxié-

tés et ses cloutes , en présence de toutes ces grandes images de la croyance chrétienne ; trop heureuse encore, quand elle n'était pas assiégée de visions sceptiques et désolantes.

Toutes les arnaes qu'elle venait chercher là pour se fortifier se tournaient contre elle , et ces émotions d'art , par où elle devait revenir à la religion , la ramenaient à l'amour par de continuels retours sur elle-même et sur lui. Les fresques de Benozzo avaient surtout cet effet , car c'est Chavornay qui , le premier , lui avait appris à les comprendre et à sentir ces mœurs patriarcales , qu'il sentait si bien luimême , et dont le pinceau raphaélesque de l'artiste a si bien rendu la douceur et la sérénité. Les noces de Rébecca et de Rachel lui rappelaient sou propre mariage célébré sous de si heureux auspices , et que le ciel n'avait pas béni ; Agar était pour elle le type amer et douloureux des troubles et des orages domestiques; la femme de Putiphar la faisait rougir malgré elle; et elle allait répétant avec larmes ces tris»

tes vers , qu'Organa a mis clans la bouche de

ses trépassés :

Da che prosperitade ci ha lasciati ,

O morte, medicina d' ogni pena,

Dell ! vieni a dame ormai l'ultima cena.

Lorsqu'elle était lasse d'errer ainsi sans fruit dans ce grand vide de la mort , elle se réfugiait dans sa petite église de la Spina , dont elle avait fait comme on sait son oratoire ; mais là encore ses espérances étaient déçues : la divinité de ce cLarnianl sanctuaire est la Vierge de marbre tenant dans ses bras Tenfant Jésus. Loin de trouver le calme et la sérénité au pied la divine image , Hélène , à la vue de la jeune mère , ne songeait qu'à ces chastes douceurs de la maternité , dont Dieu l'avait frustrée , et dont le spectacle éveillait en elle , même en un lieu si saint , le souvenir de toutes les choses qu'il fallait oublier.

L'amour tenait sa victime d'une main de fer, les efforts mêmes qu'elle tentait pour lui échap-

per ne faisaient qu'appesantir son joug et river sa chaîne : elle revenait toujours à lui vaincue et brisée.

La confession , où elle avait aussi cherché , dans son désespoir , un refuge et un appui , n'avait pas été plus efficace. Le premier confesseur, auquel elle avait ouvert son cœur était un jeune abbé à la mode et fort recherché des femmes ; mais ce qui le faisait si bien venir d'elles était précisément ce qui la dégoûta de lui. Elle trouva un homme du monde où elle cherchait un homme de Dieu ; ses principes flexibles, sa facile morale lui déplurent : rien n'aigrit plus les âmes souffrantes , que de voir traiter légèrement un mal sérieux. Hélène fut blessée des doctrines et plus encore du ton ; elle ne voulut pas d'une absolution si cavalièrement donnée , et chercha un autre confesseur.

On lui avait recommandé un vieux moine canonisé d'avance par Topinion publique, en attendant que la mort le mît au calendrier ; elle alla à lui, mais il la dégoûta par la banalité de ses préceptes et la grossièreté de ses interrogations :

c'était une épaisse intelligence qui ne comprenait rien , et le cœur humain était un livre clos pour ses yeux obtus. Sa sainteté n'était qu'impuissance et cécité. La duchesse fut si choquée dès la première entrevue , qu'elle n'eut pas le courage d'en hasarder une seconde : elle s'éloigna du saint comme du mondain.

Alors elle se souvint d'avoir entendu parler d'un jeune peintre de Pise qu'une passion contrariée avait jeté dans les ordres , et qui avait fait profession au couvent de l'Alvernia. Celui-là a souffert, pensa-t-elle , il me comprendra, et il doit posséder les remèdes de ce mal acharné puisqu'il en a l'expérience. 11 faut que je le voie et que je me confie à lui.

Elle déclara au duc qu'elle avait une dévotion à accomplir à l'Alvernia avant de quitter l'Italie ; quece pèlerinage lui servirait d'essai pour éprouver ses forces avant d'entreprendre le grand voyage d'Allemagne, et qu'elle désirait le faire seule. Le duc n'osa combattre une résolution dont il entrevoyait la cause et l'objet, et où

lui-même était intéressé. Il accompagna sa femme jusqu'à Florence , d'où elle partit secrètement pour le Casentino , avec Souqui et un seul valet.

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