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LE mu RA^IËRI.
L'Alvernia est une des montagnes les plus sauvages de l'Apennin toscan, née, dit la légende, le jour même de la mort de Jésus -Christ, lors du miraculeux tremblement de terre qui annonça au monde qu'il était sauvé. Conduit par sa charité ardente et voyageuse jusque sur ces après sommets . saint François d'Assises les
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trouva au pouvoir d'un brigand fameux qu'il convertit. Ce lieu plut au saint; il lui parut propre au recueillement ascétique , et le comte Orlando, qui en était sei{jneur, le lui ayant concédé, il y fonda un couvent de mineurs.
Ce couvent est encore debout et habité, mais Tesprit qui présida à sa fondation, et qui anima longtemps ces sublimes retraites , est mort, et avec lui la foi pleine , efficace , absolue qui vivi*lie la solitude; les choucas n'ont pas pris encore possession du clocher dont la voix fait retentif les échos alpestres; la mousse ne croît pas encore sur les pavés du temple; la chèvre furtive ne vient pas encore brouter les longues herbes des cours; mais tout cela est dans l'avenir, et un avenir prochain ; le génie de la destruction plane déjà sur ces hautes demeures, et l'on peut, dès aujourd'hui, prévoir le temps où le pieux édifice ne sera qu'un njonceau de ruines.
En attendant, une poignée de moines végètent prosaïquement dans cette Thébaïde, comme des plantes parasites sur les rochers; ils confessent de routine les rares pèlerins , pauvres
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campagnards pour la plupart, que la dévotion amène jusque-là , ou que leur curé y envoie en pénitence; et l'un des devoirs de leur institution est de donner une hospitalité de trois jours aux voyageurs non moins rares qui traversent ces déserts : un corps de logis particulier leur est affecté sous le nom de Foresteria , et l'accueil qu'ils y reçoivent respire bien moins la charité tendre et spontanée du fondateur , que la contrainte , et parfois la mauvaise humeur d'un devoir imposé. Trop heureux quand l'espoir du lucre n'arrache pas un sourire intéressé à ces lèvres inertes.
Tandis que la duchesse dArberg allait chercher là un confesseur dans l'ancien peintre pisan, un étranger venu du Val-d'Arno était arrivé au monastère. Était-ce un pèlerin ou un simple curieux? il ne l'avait pas dit. Quand les religieux lui avaient demandé ce qu'il venait chercher parmi eux , il leur avait répondu comme Dante au Mont-Catria : La paix. Cette réponse leur avait fait supposer que ce pourrait bien être quelque nouveau frère Ranieri (c'était le nom
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que portait au cloître le peintre pisaii ) : cette idée lui avait valu un accueil distingué. Ce même frère Ranieri lui avait été donné pour lui faire les honneurs du couvent, et pour le sonder peutêtre. Le frère le menait partout et lui faisait tout voir avec une extrême sollicitude; dès le premier jour , ils s étaient plu , soit qu'une sympathie involontaire , soit que de secrètes analogies les eussent rapprochés F un de l'autre à leur insu.
Il y a près du cloître un oratoire isolédevantlequel il ne croît pas d'herbe, et ce lieu miraculeux est la première chose que les moines fout voir aux visiteurs.
— C'est là , dit le frère Kanieri au nouveau venu , en lui montrant cet angle de terre éternellement nue , que saint François notre fonda- ^^ leur eut cette vision fameuse où il reçut les stigmates de l'invisible main des archanges , sceau mystérieux de grâce et de rachat dont il garda les traces le reste de ses jours: Ce grand symbole de cruciSement nous enseigne que cette montagne est un calvaire où chacun de nous doit
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Cl uciCer le vieil homme pour ressusciter homme
nouveau.
L'étranger fixa sur le religieux un regard profond et inquisiteur qui semblait lui dire: Vous qui parlez, vous êtes-vous crucifié? Le franciscain ne répondit pas à cette interrogation muette quoiqu'il l'eût comprise , et, pour détourner le discours , il se répandit sur les mérites de saint François dont il se mit à raconter la longue vie d'aventures et de dévouement.
Fils d'un marchand d'Assises qui le voulait faire succéder à son trafic , il résista à la volonté paternel ië et témoigna un si profond dégoût pour !nvien)ercantiîe , un détnchoment si absolu des choses du monde, qu'il fallut bien reconnaîlre en lui uno vocation supérieure : son amour des p<^jivres était ardent , il les recherchait comme oii les fuit d'ordinaire , il vivsit au milieu d'eux, et, son père mort, il leur aban'tonna son héritage et se retira au sein des bois, où il passait ses jours dans la macération , le jeûne et la prière; mais bientôt, coriduit par des visions surfiitlopclles cortime les patriarches aux pre-
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miers jours du monde, il s'embarqua pour TOrient, fut jelé en Dalriialie par Id tempête, Semant partout la parole de Dieu , et comme il se disposait à la porter aux tribus sauvafjes et fanatiques du Maroc , il tomba malade en Espagne, de lassitude et d'épuisement.
Homme organisateur non moins qu'éloquerfï/ il institua un nouvel ordre qu'il appela iesfrèrèé' Mineurs , par humilité. N'ayez ni tetres, ni ôf^ disait-il à ses adeptes; ne sollicitez aucun privilège , n'acceptez aucunes distinctions ; reslféii pauvres comme le maîlre , et demeurez fidèles à l'égalité. Ensuite il les envoya prêcher l& christianisme chez les infidèles , se réservatit pour lui l'Egypte et la Syrie , lé poste alors 'fî? plus périlleux. C'était Je temps des Croisades ;'n part , il arrive au cartip de Damiette , pdssé âë là à Saint-Jean-d'Acre , prêche rÉvarigifè ^ sultan Meledin, comme saint Paul à Féliitf ^tp créant des martyrs par la toute-puissancè''dê'''è!k parole, il offre de subir lui-même l'épreuve du feu pour rendre témoignage de sa foi. Après une vie si austère , si pleine , si laborieusement con-
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sacrée au service de Dieu et de l'humanité , il vint mourir à quarante ans dans sa ville natale, aussi pauvre qu'il avait vécu.
— Voilà des vies, monsieur, continua le moine j heureux qui les imite!
— C'est une belle vie en effet, répondit l'étranger , mais de tels hommes ne sont plus possibles. Les croyances sont déplacées , et pour prêcher une foi, il faut que cette foi existe.
— Vous supposez donc que cette foi n'existe plus?
— Je ne suppose rien , je vois. Au temps de saint François , la foi était le fondement et le mobile de la société; une force active et puissante, qui la pénétrait, réchauffait, la fécondait; la foi n'est plus aujourd'hui qu'une lettre morte, un système ou une opinion. Elle ne soutient plus l'individu et n'a plus d'échos chez les masses. Ce qui alors était la règle est maintenant l'exception. Mais pardon , mon père , je heurte vos croyances ou vos habitudes , et je ne suis point venu parmi vous pour faire de la controverse , ni pour porter le scandale.
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Le frère Ranieri ne répliqua point; l'attention profonde et recueillie qu'il avait prêtée au sceptique étranger semblait témoigner de ses propres doutes , et peut-être se tut-il par prudence plus que par conviction.
L'oratoire miraculeux esta la lisière d'un bois de sapins et de hêtres, qui du cloître s'élève à l'extrême cime de la montagne jusque-là aride et nue , et la couronne d'un haut diadème de verdure. Ce pic sombre , que Dante appelle le Sacro-Giogo , a la forme d'un cône arrondi et tronqué et domine au loin toute la chaîne , comme Sion dressait sa tête au-dessus des collines de Jérusalem. Plus bas, les abords du monastère sont défendus par des arêtes de rochers à pie profondément crevassés , et par d'énormes précipices. Du haut de ce belvéder sacréla vue est agreste à la fois et riante : on a à ses pieds toute la vallée du Casentino , dont les terrains mouvants ressemblent , vus à vol d'oiseau, aux vagues d'une mer agitée. L' Arno y prend sa source et la traverse dans toute sa longueur pour revenir sur lui-même , après avoir tourné le
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Pratomagne, qui ferme la vallée du côté opposé. La percée qu'il fait pour passer ouvre à Toeil une longue échappée sur les mélancoliques prairies du Val-de-Chiana. Tout près du cloître et immédiatement au-dessous est le village de Chiusi , où l'on voit encore les ruines du château du comte Orlando. Mais un plus grand souvenir se lie à ce hameau perdu. Vers la fin du quinzième siècle , la république de Florence y envoya , en qualité de podestat , Ludovico Buonarotti , et ce Ludovico y eut un fils qui fut Michel-Ange.
Le frère Ranieri ne prononça pas ce grand nom comme il avait prononcé celui de François d'iVssises; en exaltant les vertus du saint , il ne faisait, pour ainsi dire , que remplir un devoir de position et jouer un rôle étudié; Michel- Ange , au contraire , éveillait en lui des sympathies profondes , vives , spontanées , et l'électrisait puissamment. Son œil jeta du feu , son front s'illumina , sa voix et son geste s'animèrent jusqu'à l'éloquence, et l'artiste reparut tout entier sous le froc du moine. Peut-être même n'a-
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vait-il choisi l'Alvernia pour retraite que parce que Michel-Ange y eut son berceau. En brisaul; ses pinceaux et foulant aux pieds ses toiles , le peintre amoureux n'avait pas rompu avec l'art , et s'il ne le servait plus ouvertement, il lui rendait un culte secret dans la mémoire toujours présente du maître immortel. C'était son saint, à lui , bien plus que l'autre , et la montagne consacrée était le temple de son génie. Il aimait à contempler ces lieux mâles où l'œil du grand homme enfant avait retrouvé , eu s'ouvrant au jour , les images et les formes de cette beauté virile dont le type était en lui , et il leur demandait volontiers s'ils n'avaient rien gardé de son secret. Rêvant je ne sais quelles harmonies mystérieuses entre ce.te nature sévère et les sévères conceptions de l'artiste , il avait baptisé chaque rocher du nom de ses crhefs-d'œuvre. Les uns lui représentaient dans leur Qoupe grandiose le Moïse assis sur le tombeau de Jules II , les autres , les prophètes du Vatican ; ceux-ci étaient à demi couchés comme le Crépuscule ou la INuit de la chapelle mortuaire de Saint^Lau-
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reiil, ceux-là penchaient comme le Jour et l'Aurore : plus loin il voyait le Penseroso; les réprouvés du Jugement dernier se dressaient autour de lui pendant les nuits d'hiver et hurlaient dans Fombre des sapins battus par les vents d'orage ; dans les matinées de printemps , les élus lui souriaient sur les collines parfumées des genêts, il n'est pas jusqu'aux lignes majestueuses de l'horizon où il ne retrouvât celles du palais Farnèse , et il voyait dans la forme arrondie du cône supérieur l'image et comme la pensée prenâère de la coupole aérienne de Saint-Pierre.
Chaque moine a sa chimère ; le frère Ranieri avait celle-là ; c'était une véritable superstition L'étranger fut frappé de la chaleur avec laquelle il en parlait , après s'être montré comparativement si tiède dans l'apologie du bienheureux patron. Il ne put s'empêcher d'en faire, à part lui , la remarque. Le franciscain s'en aperçut.
— Je vois votre surprise, lui dit-il ; vous me trouvez, pour un homme de mon état, bien peu détaché des choses du monde, et vous vous étonnez que ces souvenirs me soient si présents.