‹ ChavornayChapitre 9 sur 13 · LE FRÈRE RANIERI · texte numérisé non relu

LE FRÈRE RANIERI

Mais vous ne savez pas que , moi aussi , j^ai été artiste, et les vieilles cordes de ma première vie vibrent encore , malgré moi , quelques efforts que j'aie pu faire pour les briser. Avant d'être moine, j'étais peintre.

— Ah ! c'est donc vous !

— Quoi! vous, étranger, vous savez mon histoire?

— Elle m'a été racontée à Pise, où personne ne l'ignore.

— Pise! Pise! dit le moine d'une voix sourde ; vous connaissez donc cette ville de malheur?

— Si je la connais ! répondit l'étranger en laissant échapper un soupir.

Échangeant un regard d'intelligence, ils comprirent que tous deux y avaient souffert du même mal. Ainsi se trouvait expliquée leur secrète sympathie, et ils s'enfoncèrent dans le bois sans parler.

On a deviné déjà que cet étranger n'était autre que Chavornay.

En quittant Sienne , il avait repris instinctive-

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nient le chemin du Val-d'Arno, et il avait rencontré presqu'à la sortie de la ville le pâtre de Saint- Rossore , qui venait d'inspecter ses pâturages du Casentino. C'est dans cette rencontre qu'il l'avait chargé de sa lettre pour la duchesse. Comme des Caséines, où il retournait momentanément, le vieux berger devait regagner bientôt les montagnes avec ses troupeaux , ils s'y étaient donné rendez-vous. Après avoir erré quelque temps aux sources de l'Arno , Chavornay était allé l'attendre , ainsi qu'ils en étaient convenus , au couvent de TAIvernia , et il espérait chaque jour l'y voir arriver.

Sa visite n'avait pas d'autre but. Jamais l'idée de se jeter dans les ordres ne Tavait abordé, même en ses plus grands désespoirs, et la supposition des moines n'était qu'une pure imagination de leur cerveau désœuvré. Le frère Ranieri ne s'y était pas trompé; il avait passé, lui , par ces épreuves, et il n'avait reconnu dans le mystérieux étranger ni la vocation , ni la volonté. Plût à Dieu qu'il les eût eues! Dans ce grand naufrage de ses espérances, le cloître eût

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été pour lui un port de bénédiction ; mais que faire au cloître, sans la foi? N'est-ce pas s'ensevelir vivant dans un sépulcre? Chavornay le savait trop , et , Teùt-il ignoré , Texemple de Ranieri aurait suffi pour l'instruire et pour le fortifier contre toute tentation de ce genre.

Ce n'est pas qu'il eût échappé jamais au religieux un seul mol do repentir ou de regret; mais Chavornay avait lu dans son cœur, et il y voyait clair comme dans le sien ; la vivacité de ses souvenirs l'avait frappé ; elle prouvait combien lui avait été chère , combien lui était chère encore cette vie d'artiste à laquelle il avait à jamais renoncé , et qui était si présente à sa mémoire. Ce n'était pas là du détachement , et ses trop fréquents retours vers le passé étaient autant de protestations énergiques contre des vœux peut-être imprudemment prononcés. Enrôlé par un amour déçu sous la bannière de saint François , le peintre de Pise marchait moins en volontaire ardent et spontané qu'eu conscrit résigné et contraint dans les rangs de la solitaire

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milice ; toute sa force consistait à faire bonne contenance, et encore n^y suffisait-elle pas toujours. 11 se taisait; mais son silence même décelait souvent un découragement profond , et son regard un incurable ennui. Bien loin donc d'entraîner Chavoruay, une telle expérience n'était propre qu'à l'éloigner du cloître , s'il avait eu la pensée d'y chercher un asile.

Mais il avait un sens trop droit et une trop saine notion des choses pour y avoir jamais songé. Ici encore victime de son impitoyable analyse , il n'était pas homme à s'éprendre , comme un enfant, de ces Thébaïdes désenchantées , et il n'était pas dupe de la tranquillité qui paraît y régner. Tous ces faux semblants de paix et de sérénité ne lui en imposaient pas : l'immobilité n'est pas le calme; le silence n'est pas l'oubli : perçant d un œil sur ces vaines apparences, il lisait le vide, l'ennui, l'intérêt, l'incrédulité même ou l'imbécillité sur ces fronts placides ; le Transeuniibus du moine napolitain lui revenait toujours en mémoire. Mais il gar-

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dait pour lui son scepticisme et sa clairvoyance, et il se fût fait scrupule de fortifier , par ses doutes, ceux déjà trop visibles du frère Ranieri. Entrés ensemble dans le bois , ils y marchèrent quelque temps en silence , et s'arrêtèrent simultanément dans une clairière d'où la vallée du Casentino leur apparut tout d'un coup ; leurs yeux tombèrent à la fois sur l'Arno qui brillait au fond comme un fil d'or ; la vue de ce fleuve qui leur rappelait tant de choses éveilla sans doute en eux les mêmes pensées , car ils se regardèrent en même temps , et se serrèrent la main. Ils ne s'en dirent pas davantage; aussi bien que pouvaient-ils se dire de plus ? quelles paroles eussent égalé l'éloquence de ce regard et de cette étreinte silencieuse? Une longue pause régna , pendant laquelle Chavornay, plus maître de lui, ne changea pas de visage; mais le frère Ranieri succomba à la violence de ses souvenirs longtemps comprimés.

— 11 faut qu'une fois enfin, s'écria-t-il hors de lui , je dise ce que j'ai sur le cœur. Ce secret

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