‹ Chef-d'œuvres de T. CorneilleChapitre 27 sur 66 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

PHEDRE, THÉSÉE, Thésée.

ILe Ciel à mon amour seroit-il favorable ,

Jusqu’à rendre si-tôt Ariane exorable ?

Madame, quel bonheur qu’après tant de soupirs le pusse sans contrainte expliquer mes désirs.

Vous peindre en liberté ce que pour vous m'inspire.* PHEDRE.

Hcnfcrmez-le , de grâce ! et craignez d’en trop dire. Vous voyez que j’observe, avant que vous parler f

TRAGÉDIE. » 7

Qu’aucun témoin ici ne se puisse couler.

Un grand calme à vos yeux commence de paraître : Tremblez, Prince , tremblez , l’orage est prêt de naître 1 Tout ce que vous pouvez vous figurer d’horreur Des violens projets de l’amour en fureur ,

N’cst qu’un foible crayon de lasecrete rage Qui possède Ariane et trouble son courage.

L’aveu qu’à votre hymen elle semble donner Vers le piège tendu cherche à vous entraîner»

C’est par-là qu’elle croit découvrir sa rivale ;

Et dans les vifs transports que sa vengeance étale >

Plus le sang nous unit, plus- son ressentiment.

Quand je serai connue, aura d’emportement.

Pien ne m’en peut sauver, ma mort est assurée» Tout-à-l’heure avec moi sa haine l’a jurée.

J’en ai reçu l’arrêt. Ainsi le fort amour Souvent, sans le savoir, mettant sa flamme au jour* Mon sang doit s’apprêter à laver son outrage.

Vous l’avez voulu. Prince, achevez votre ouvrage i Thésée.

A quoi que son courroux puisse être disposé,

II est pour s’en défendre un moyen bien aisé.

Ce calme qu’elle affecte afin de me surprendre ,

Ne me fait que trop voir ce que j’en dois attendre*

La foudre gronde , il faut vous mettre hors d’état D’en ouir la menace et d’en craindre l’éclat.

Fuyons d’ici , Madame , et venez dans Athènes Par un heureux hymen voir la fin de nos peines.

J’ai mon vaisseau tout prêt. Dès cette même nuit Nous pouvons de ces lieux disparaître sans bruit*

ARIANE

Quand mcmc pour vos jours nous n’aurions rien ) craindtc ,

Assez d’autres raisons nous y doivent contraindre. Ariane, forcée à renoncer à moi.

N’aura plus de prétexte à refuser le Roi.

Pour son propre intérêt il faut s’éloigner d’elle.

PHÊDR!.

Et qui me répondra que vous serez fidele ?

Thésée.

Ma foi , que ni le tems , ni le Ciel en courroux..., PHÈDRE.

Ma sœur l’avoit reçue en fuyant avec vous!

Thésée.

l’emmener avec moi fut un coup nécessaire:

Il falloit la sauver de la fureur d’un pere;

Et la reconnoissancc eut part seule aux scrmens Par qui mon cœur du sien paya les sentimens.

Ce cœur violenté n’aimoit qu’avec étude;

St quand il entreroit un peu d’ingratitude Dans ce manque de foi, qui vous semble odieux» Pourquoi me reprocher un crime de vos yeux ?

l’habitude i les voir me ht de l’inconstance Une nécessité dont rien ne me dispense ;

Et si j’ai trop flatté cette crédule sœur,

Vons en êtes complice aussi-bien que mon cœur. Vous voyant atiprès d’elle , et mon amour extrême Ne pouvant avec vous s’expliquer par vous-même.

Ce que je lui disois d’engageant et de doux ,

Vous ne saviez que trop qu’il s’adressoit à vous.

Je n’exaœinois point , en vous ouvrant mon amc ,

SI c’étoit d’Ariane entretenir la flamme ;

Je songeois seulement à vous marquer ma foi :

Je me faisois entendre , et c’étoit tout pour moi.

Phèdre.

Dieux 1 qu’elle en souffrira ! que d’ennuis î que de larmes !

Je sens naître en mon coeur les plus rudes alarmes.

Il voit avec horreur ce qui doit arriver!.... Cependant j’ai trop fait pour ne pas achever.

Ces foudroyans regards , ces accablans reproches Dont par son désespoir je vois les coups si proches , Pour moi , pour une sœur sont plus à redouter Que cette triste mort qu’elle croit m’apprêter.

Plie a su votre amour , elle saura le reste.

De scs pleurs , de scs cris fuyons l’éclat funeste s Je vois bien qu’il le faut; mais, las!

„ Thésée.

Vous soupirez î

Phèdre.

Oui , Prince , je veux trop ce que vous desirez.

Elle se fie à moi , cette sœur , elle m’aime ;

C’est une ardeur sincere , une tendresse extrême : Jamais son amitié ne me refusa rien ;

Pour l’en récompenser je lui vole son bien ,

Je l’expose aux rigueurs du sort le plus sévcrc.

Je la tue , et c’est vous qui me le faites faire i Pourquoi vous ai-je aimé ?

Thésée.

Vous en repentez-vous ?

7 o ARIANE;

Phédri.

Je ne sais , pour mon cœur il n’est rien de plus doux Mais , vous le remarquez , ce coeur tremble , soupire, Et perdant une sœur , si j’ose encor le dire ,

Vous la laissez dans Naxe en proie à scs douleurs. Votre légéreté me peut laisser ailleurs.

Qui voudra plaindre alors les ennuis de ma vie »

Sur l’exemple éclatant d’Ariane trahie?

Je l’aurai bien voulu.... Mais , c’en est fait , partons.

En vain....

te tems se perd quand nous en consultons.

Si vous blâmez la crainte où ce soupçon me livre , ï’en répare l’outrage en m’offrant à vous suivre. Puisqu’à ce grand effort ma Hamme se résout * Donnez l’ordre qu’il faut , je serai prête 4 tout.

Fin du quatrième Acte .

TRAGÉDIE

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