‹ Chef-d'œuvres de T. CorneilleChapitre 37 sur 66 · JUGEMENS ET ANECDOTES · texte numérisé non relu

JUGEMENS ET ANECDOTES

« Cette Tragédie est du nombre de celles qui soutiennent et qui font honneur à la scene prançoise , et elle mérite d’y tenir sa place , disent les fre res Parfaict. Le sujet en est grand , l’intrigue est bien conduite et très-simple s les personnages bien peints et bien soutenus. 11 n’y a pas un rôle foible. »

«Je ne m’étois pas trompé en disant qu’il n’y avoit rien de plus touchant que cette Piece. ( De Visé , Mercure Galant , Décembre XA77 , et Janvier 1678. ) Elle a déjà coûté bien des larmes à de beaux yeux, et c’est une forte marque de son succès. Ce n’est pas qu’elle n’ait eu la destinée de tous les Ouvrages qui ont le mieux réussi. On les critique d’abord, et ceux qui

vj JUGEMENS ET ANECDOTES.

mettent le bel esprit à n’approuver jamais rien „

ou qui veulent que tout ce que leurs amis n’ont

pas fait soit à rejeter, ne manquent pas de passe*

arrêt de condamnation le premier jour. On a usé

de la même sorte à l’égard du Comte tPEssex.

Une douzaine de vers , qu’on a prétendu négli- • * > ‘ gés, a fait dire aux uns et aux aurres qu’il seroit

encore plus promptement condamné en France qu’il ne l’avoit été autrefois en Angleterre. On l’a publié , on l’a écrit en Province. Cependant les grandes assemblées y continuent , et il n’y a pas d’apparence qu’on les voie si-tôt cesser. Leurs Altesses Royales Monsieur et Madame ont honoré la représentation de cette Piece de leufc présence j et après les louanges publiques qu’ils lui ont données , on peut dire qu’elle n’a pas be<* soin d’aucun éloge. La gloire en est d'autant plus grande pour l’Auteur , que ne prévenant jamais les suffrages, ni par des lectures , ni par des brigues , il peut s’assurer que ce qui réussit de lui mérite toujours de réussir. Il est vrai que cet Ouvrage est admirablement soutenu dans la Troupe qui le représente. On sait que Mademoiselle Champmêlé n’a jamais de rôle touchant

JUGEMENS ET ANECDOTES. V,j

qu’elle n’y charme , et celui d’Elisabeth est joué par elle d’une maniéré qui lui gagne tous les Auditeurs. »

« Cette Tragédie se soutient encore de nos jours avec le plus grand éclat. Le style en est plus naturel que sublime, et cependant toujours noble , toujours propre au sujet. Le rôle du Comte nous attache i celui de la Reine nous intéresse. L’Auteur a su parfaitement saisir et conserver le caractère de l’un et de l’autre. » Dictionnaire Dramatique , &c.

L’Abbé de la Porte raconte , dans ses Anecdotes Dramatiques , « qu’un homme d’esprit venant de voir jouer le rôle d’Élisabeth à Mademoiselle le Couvreur étoit si frappé de la noblesse de son jeu qu’il disoit : J'ai vu une Reine parmi des Comédiens. >»

A drienne le Couvreur étoit fille d’un Chapelier de Fismes , en Champagne , et naquit en o. Elle vint à Paris de bonne-heure, et, se destinant au Théâtre , elle prit des leçons du Co* médien Baron , qui lui fit jouer , sur des Théâtres de Société , plusieurs rôles tragiques et comiques. Elle s’engagea ensuite dans la Troupe

vtȔ JUGEMENS ET ANECDOTES.

de Strasbourg , où elle resta quelques années. Là scs talens se développèrent et firent de tels progrès qu’elle fut bientôt vivement desirée à Paris. Elle y revint en 1717, et y débuta par le rôle d 'Electre , dans la Tragédie de ce nom , et par celui de Monime , dans Miihridau. Son succès fut si brillant , qu’on la reçut tout de suite pour les premiers rôles tragiques et comiques. C'est sur-tout dans le tragique qu’elle s’est fait une réputation distinguée. Elle contribua beaucoup à la perfection de la déclamation théâtrale , ou plutôt elle fut l’un des premiers sujets du Théâtre assez intclligens pour sentir que la déclamation doit en être bannie. Elle récitoit comme l’on parle j et quand elle étoit en scene avec le célébré Baron , ils n’cmployoient l’un et l’autre que le ton familier de la conversation , sans jamais l’élever trop , et ils avoient tout le naturel qu’il est possible de conserver , en gardant toujours toute la noblesse et la dignité convenables à leurs rôles.

Elle fut liée jusqu’à sa mort avec le Comte de Saxe , pour lequel , dans une circonstance où il étoit gêné , elle vendit scs bijoux et sa vaisselle.

JUGEMENS ET ANECDOTES, i*

et dont elle eut quarante mille livres qu’elle lui envoya. Ses grâces , son esprit et ses talen* ont été célébrés par nos plus grands Poètes. Elle mourut le 10 Mars 1730 , âgée de quaranse ans , et regrettée de tous ceux qui l’avoient connue au Théâtre et dans le monde , ou elle étoit répandue chez les personnes du plus haut rang.

La Calprénede avoit traité le sujet du Comu d'Essex , et sa Tragédie fut jouée en 1638. Il la dédia à la Princesse de Guémenée , et elle fut imprimée , avec un Avis au Lecteur , à Paris , l’année suivante, chez Antoine de Sommaville , /«- 4 P .

Les freres Parfaict prétendent que le Comte d'Essex est « le meilleut'Ouvrage dramatique de la Calprénede. Le plan est heureux et bien conduit , disent-ils. Les caractères sont soutenus , et la versification assez coulante, » Voici , à peuprès, l’extrait que les freres Parfaict donnent de cette Piece.

« Le Comte d’Essex , quoiqu’aimé de la Reine Élisabeth , est amant de la femme de Cé ta cile , le plus ardent de ses ennemis. Le Comte est possesseur de la moitié d’une bague que la

x JUGEMENS ET ANECDOTES» .

Reine lui a donnée , comme nn gage certain du pardon absolu qu’elle lui accordera , en le lut remettant , en cas de disgrâce. Le Comte est accusé de conspiration par plusieurs Courtisans. Cédant aux prières de ses amis , il charge Madame Cécile de porter la moitié de la bague à la Reine» Madame Cécile , par un motif de jalousie, suspend sa commission , et les ennemis du Comte pressent si fort sa condamnation qu’il perd la vie sur un échafaud. Madame Cécile apprenant ce malheur, court enfin chez la Reine, et lui avoue son amour et sa jalousie. La Reine la plaint et déplore la perte du Comte. »

« Ce dénouement , ajoutent les freres Parfaicr, n’a pas été inutile à Thomas Corneille. On peut dire même que sa Duchesse d'Irton est imaginée d’après Madame Cécile. »

Tandis que Thomas Corneille composoit son Comte d’Essex , l'Abbé Boyer s’occupoit à faire levivre celui de la Calprénede $ car on ne peut gueres regarder celui de l’Abbé Boyer , ainsi qu’il le dit lui-même, dans sa Préface , que comme une imitation du premier , avec quelques corrections dans le plan, il fut représenté , au

Théâtre

JUGEMENS ET ANECDOTES. x]

Théâtre de Guénégaud, le if Février 167% , et imprimé à Paris , la même année , chez Charles Osmon , in- 11.

Voici ce qu'en dit l’Auteur du Dictionnaire Dramatique.

« Si l’on veut prendre la peine de conférer la Tragédie de la Calprénede avec celle de l’Abbé Boyer , on reconnoîtra aisément la supériorité de la derniere. La première a l’avantage de l’invention j l’autre n’en a pas moins par l’art avec lequel elle est conduite. On y trouve des défauts essentiels j mais moindres que dans la première , qui , outre cela , est , suivant le goût du teins , pleines de longues et ennuyeuses tirades. La comparaison des personnages est encore favorable à l’Abbé Boyer. Élisabeth et le Comte agissent chez lui avec plus de dignité , et sont plus intéressans que dans la Calprénede. Coban qui tient la place de Cécile , le surpasse en esprit et en adresse , et la Duchesse de Glarence l’emporte fort sur Madame Cécile , par sa véritable tendresse et la générosité de ses sentimens. En général , la Tragédie de Boyer est passable } et si elle n’a pas eu de réussite , il ne

xij JUOEMENS et anecdotes.

faut s’en prendre qu’au malheur qui accompr* gnoit ordinairement les Ouvrages de ce Poëte, ■» « dont le Comte d’Essex étoit le chef-d’œuvre , observent les frères Paifaict. »

LE COMTE

TRAGÉDIE DE T. CORNEILLE, Représentée en 1678.

Page 1