‹ Chefd'œuvre de RotrouChapitre 16 sur 92 · LE PRINCE , THEODORE, C A $ S A. N D R E · texte numérisé non relu

LE PRINCE , THEODORE, C A $ S A. N D R E

Le Prince, entrant â grand pas .

Cede , cruel tyran d’une amitié si forte ,

Respect qui me retient , à l’ardeur qui m’emporte. Sachons si mon hymen ou mon cercueil est prêt ; Impatient d’attendre , entendons mon arrêt.

Parlei , belle ennemie. Il est tems de résoudre.

Si vous devez lancer ou retenir la foudre.

Il s’agit de me perdre , ou de me secourir;

Qu’en avez-vous condu , faut-il vivre ou mourir ?

Quel des deux voulez-vous, ou mon cœur, ou ma cendre? Quelle des deux aurai-je , ou la mort , ou Cassandre ? L’hymen à vos beaux jours joindra-t-il mon destin , Ou si votre refus sera mon assassin ? y

Cassandre.

Meparlez-vous d’hymen ? Voudriez- vous pour femme, L’indigne et vil objet d’une impudique flamme?

Quoi , dieux ! Moi , la moitié d’un Roi, d’un Potentat! Ah ! Prince , quel présent feriez-vous à l’Etat ,

De lui donner pour Reine une femme suspecte ?

Et quelle qualité voulez - vous qu’il respecte ,

En un objet infâme , et si peu respecté ,

Que vos sales désirs ont tant sollicité ?

Le Prince.

11 y respectera la vertu la plus digne ,

Dont

TRAGÉDIE. 2. j

Dont l’épreuve ait jamais fait une femme insigne , Et le plus adorable , et plus divin objet.

Qui , de son Souverain, fit jamais son sujet.

Je sais trop ( et jamais ce cœur ne vous approche Que , confus de ce crime , il ne se le reproche ).

A quel point d’insolence et d’indiscrétion ,

Ma jeunesse d’abord porta ma passion i Il est vrai, qu’ébloui de ces yeux adorables ,

Qui font tant de captifs et tant de misérables.

Forcé par leurs attraits si dignes de mes vœux ,

Je les contemplai seuls, et ne recherchai qu’eux.

Mon respect s’oublia dedans cette poursuite ;

Mais un anMtr enfant, peut manquer de conduite:

Il portoit son excuse en son aveuglement ;

Et c’est trop le punir , que du bannissement.

Sitôt que le respect m’a dessillé la vue ,

Et , qu’outre les attraits dont vous êtes pourvue , Votre soin , votre rang , vos illustres ayeux ,

Ft vos rares vertus m’ont arrêté les yeux.

De mes vœux aussitôt, réprimant l’insolence ,

J'ai réduit sous vos loix toute leur violence ;

Et , restreinte à l’espoir de notre hymen futur ,

Ma flamme a consommé ce qu’elle avoit d’impur.

Le flambeau qui me guide , et l'ardeur qui me presse. Cherche en vous une épouse , et non une maîtresse. Accordez-la. , Madame , au repentir profond ,

Qui , détestant mon crime , à vos pieds me confond ; Sous cette qualité , souffrez que je vous aime , Etprivcz-moi du jour , plutôt que de vous-même.

Car enfin , si l’on pèche , adorant vos appas ,

VENCESLAS

Et si l’on ne vous plaît qu’en ne vous aimant pas.

Cette offense est un mal que je veux toujours faire.

Et je consens plutôt à mourir qu’à vous plaire. Cassandre.

Et mon mérite , Prince , et ma condition ,

Sont d’indignes objets de votre passion ;

Mais quand j’estimerois vos ardeurs véritables , ,

Et quand on nous verroit des qualités sorrables ;

On ne verra jamais l’hymen nous assortir ,

Et je perdrai le jour avant qu’y consentir.

D’abord que votre amour fit. voir dans sa poursuite.

Et si peu de respect , et si peu de conduite ,

Et que le seul objet d’un dessein vicieux (Ê Sur ma possession vous fit jeter les yeux ,

Je ne vous regardai que par l’ardeur infâme ,

Qui ncm’appelloit point au rang de votre femme ,

Et que par cet effort brutal et suborneur ,

Dont votre passion attaquoit mon honneur ;

Et ne considérant en vous que votre vice ,

Je pris en telle horreur vous et votre service ,

Que si je vous offense en ne vous aimant pas ,

Et si dans mes voeux seuls vous trouver des appas. Cette offense est un mal que je veux toujours faire,

Et je consens plutôt à mourir qu’à vous plaire.

L i Prince.

Eh bien ! contre un objet qui vous fait tant d’horreur, Inhumaine , exercez toute votre fureur ;

Armez-vous contre moi de glaçons et de flammes, Inventez des secrets de tourmenter les aines j Suscitez terre et ciel contre ma passion ,

TRAGÉDIE. 17

Intéresse! l’Etat dans votre aversion ;

Du trône où je prétends , détourne! son suffrage ,

Et, pour me perdre enfin, mette! tout en usage;

Avec tous vos efforts et tout votre courroux.

Vous ne m’ôterez pas l’amour que j’ai pous vous j.

Dans vos plus grands mépris , je vous serai fidelle ,

Je vous adorerai , furieuse et cruelle ;

Et, pour vous conserver ma flamme et mon amour , Malgré mon désespoir , conserverai le jour.

Théodore.

Quoi ! nous n’obtiendrons rien de cettehumeur altiere ? Cassandre.

Il m’a dû , m’attaquant , connoître toute entière »

Et savoir que l’honneur m’étoitsensible au point, D’en conserver l’injure , et ne pardonner point.

THEODORE

Mais vous venger ainsi , c’est vous punir vous-meme» Vous perdez , avec lui, l’espoir d’un Diadème. Cassandre.

Pour moi le Diadcme auroit de vains appas ,

Sur un front que j’ai craint, et que je n’aiine pas.

- THEODORE

Régner ne peut déplaire aux âmes généreuses.

Les trônes bien souvent portent des malheureuses , Qui , sous le joug brillant de leur autorité ,

Ont beaucoup de sujets, et peu de liberté.

THEODORE

Redoutez-vous un joug qui vous fait Souveraine ?

Ci;

VENCESLAS

Cassandre.

Je ne veux point dépendre , et veux être ma Reine : Ou ma franchise, enfin, si jamais je la perds ,

Veut choisir son vainqueur , et connoîcre ses fers. THEODORE.

Servir, un sceptre en main , vaut bien votre franchise. Cassandre.

Savez- vous si déjà je ne l’ai point soumise ?

Le Prince.

Oui , je le sais, cruelle , et connois mon Rival ;

Mais j’ai cru que son sort m’étoit trop inégal >

Pour me persuader qu’on dût mettre en balance Le choix de mon amour , ou de son insolence.

Votre rang n’entre pas dedans ses qualités ;

Mais son sang ne doit rien au sang dont vous sortez; Ni lui, n’a pas grand lieu de vous porter envie.

Le Prince.

Insolente ! ce mot lui coûtera la vie ;

Et ce fer, en son sang, si noble et si vanté ,

Me va faire raison de votre vanité.

Violons , violons des loix trop respectées.

O sagesse ! ô raison , que j’ai tant consultées.

Ne nous obstinons point à des voeux superflus;

Laissons mourir l’amour où l’espoir ne vit plus.

Allez , indigne objet de mon inquiétude ,

J’ai trop long-tems souffert de votre ingratitude ;

Je vous devois connoître , et ne m’engager pas Aux trompeuses douceurs de vos cruels appas ;

Où m’étant engage , n’implorer point votre aide *

TRAGEDIE

Et sans vous demander , vous ravir mon remede ;

Mais contre son pouvoir mon cœur a combattu.

Je ne me repens pas d’un acte de vertu.

Pe vos superbes loix ma raison dégagée ,

A guéri mon amour , et croit l’avoir songée.

De l’indigne brasier qui consumoit mon cœur ,

Il ne me reste plus que la seule rougeur ,

Que la honte et l’horreur de vous avoir aimée , Laisseront à jamais sur ce front imprimée.

Oui , je rougis , ingrate ; et mon propre courroux.

Ne me peut pardonner ce que j’ai fait pour vous.

Je veux que la mémoire cfïacc de ma vie ,

Le souvenir du tems que je vous ai servie.

J’étois mort pour ma gloire , et je n’ai pas vécu ,

Tant que ce lâche cœur s’est dit votre vaincu.

Ce n’est que d’aujourd’hui qu’il vit et qu’il respire , D’aujourd’hui qu’il renonce au joug de votre empire, Et qu’avec ma raison , mes yeux et lui d’accord , Détestent votre vue à l’égal de la mort.

Cassandre.

Pour vous en guérir , Prince , et ne leur plus déplaire. Je m’impose moi-meme un exil volontaire ;

Et je mettrai grand soin , sachant ces vérités ,

A ne vous plus montrer ce que vous détestez.

Adieu.

{ Elle s'en va. 1

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