LE PRINCE, THEODORE
Le Prince interdit , la regardant sortir.
^)ue faites-vous , ô mes lâches pensées ?
Suivez-vous cette ingrate ? êtes-vous insensées ? Mais plutôt , qu’as-tu fait , mon aveugle courroux Adorable inhumaine , hélas 1 où fuyez-vous ?
Ma soeur , au nom d/amour , et par pitié des larmes Que ce coeur enchanté donne encore à ses charmes, Si vous voulez d’un frère empêcher le trépas ,
Suivez cette insensible , et retenez scs pas.
THEODORE
La retenir, mon frere , après l’avoir bannie !
Le Prince.
Ah ! contre ma raison servez sa tyrannie.
Je veux désavouer ce cœur séditieux ,
La servir , l’adorer , et mourir à ses yeux.
Privé de son amour , je chérirai sa haine ;
J’aimerai scs mépris , je bénirai ma peine.
Se plaindre des ennuis que causent ses appas.
C’est se plaindre d’un mal qu’on ne mérite pas. Que je la voie au moins , si je ne la possédé.
Mon mal chérit sa cause , et croît par son remede* Quand mon cœur à ma voix a feint de consentir Il en ctoit charmé; je l’en veux démentir..
TRAGÉDIE
Je mouroîs , je brûloîs , je l’adorois dans l'ame ;
Et le ciel a pour moi fait un sort tout de flamme.
( Elle va. )
Allez... Mais , que fais-tu , stupide e* lâche amant ? Quel caprice t’aveugle ? as-tu du sentiment ?
Rentre , Prince sans cœur, un moment en toi-même. Me laissez-vous , ma sœur , en ce désordre extrême ?
THEODORE
J’allois la retenir.
Le Prince.
Eh î ne voyez-vous pas Quel arrogant mépris précipite scs pas ?
Avec combien d’orgueil elle s’est retirée ?
Quelle implacable haine elle m’a déclarée ?
Et que m’exposer plus aux foudres de ses yeux.
C’est , dans sa frénésie , armer un furieux ?
De mon esprit , plutôt , chassez cette cruelle ; Condamnez les pensers qui me parleront d’elle ; Pcigncz-moi ma conquête indigne de mon rang ,
Et soutenez en moi l’honneur de votre sang.
THEODORE
Je ne vous puis céler que le trait qui vous blesse , Dedans un sang royal trouve trop de foiblcsse.
Je vois de quels efforts vos sens sont combattus , Mais les difficultés sont le champ des vertus.
Avec un peu de peine on acheté la gloire.
Qui veut vaincre , est déjà bien près de la victoire.
Se faisant violence , on s’est bientôt dompté -,
Et rien n’est tant à nous, que notre volonté.
VENCESLAS
Le Prince.
Hélas ! il est aisé de juger de ma peine ,
Par l'effort qui d’un tems m’emporte et me ramene ,
Et par ses mouvemens, si prompts et si puissans , Tantôt sur ma raison , et tantôt sur mes sens.
Mais, quelque trouble enfin qu’ils vous fassent paroître. Je vous croirai , ma sœur , et je serai mon maître ;
Je lui laisserai libre et l’espoir et la foi.
Que son sang lui défend d’élever jusqu’à moi.
Lui souffrant le mépris du rang qu’elle rejette.
Je la perds pour maîtresse , et l’acquiers pour sujette. Sur qui régnoit sur moi , j’ai des droits absolus ,
Et la punis assez par son propre refus.
Ne renaissez donc plus , mes flammes étouffées.
Et du Duc de Curlandc augmentez les trophées.
Sa victoire m’honore , et m’ôte seulement Un caprice obstiné d’aimer trop bassement.
THEODORE
Quoi ! mon frère, le Duc auroit dessein pour elle ?
Le Prince.
Ce mystère , ma sœur , n’est plus une nouvelle ,
Et mille observateurs que j’ai commis exprès ,
Ont si bien vu leurs feux , qu’ils ne sont plus secrets.
THEODORE
Ah i
Le Prince.
C’est de cet amour que procède ma haine ,
Et non de sa faveur ( quoique si souveraine.
Que j’ai sujet de dire avec confusion ,
Que presque auprès de lui, le Roi n’a plus de nom. )
îî
TRAGÉDIE
Mais , puisque j’ai dessein d’oublier cette ingrate , Il faut, en le servant, que mon mépris éclate $ Et pour , avec éclat , en retirer ma foi ,
Je vais de leur hymen solliciter le Roi.
Je mettrai de ma main , mon Rival en ma place;
Et je verrai leur flamme avec autant de glace , Qu’en ma plus violente et plus sensible ardeur , Cet insensible objet eut pour moi de froideur.
( IL s'en va. )