‹ Chefd'œuvre de RotrouChapitre 17 sur 92 · LE PRINCE, THEODORE · texte numérisé non relu

LE PRINCE, THEODORE

Le Prince interdit , la regardant sortir.

^)ue faites-vous , ô mes lâches pensées ?

Suivez-vous cette ingrate ? êtes-vous insensées ? Mais plutôt , qu’as-tu fait , mon aveugle courroux Adorable inhumaine , hélas 1 où fuyez-vous ?

Ma soeur , au nom d/amour , et par pitié des larmes Que ce coeur enchanté donne encore à ses charmes, Si vous voulez d’un frère empêcher le trépas ,

Suivez cette insensible , et retenez scs pas.

THEODORE

La retenir, mon frere , après l’avoir bannie !

Le Prince.

Ah ! contre ma raison servez sa tyrannie.

Je veux désavouer ce cœur séditieux ,

La servir , l’adorer , et mourir à ses yeux.

Privé de son amour , je chérirai sa haine ;

J’aimerai scs mépris , je bénirai ma peine.

Se plaindre des ennuis que causent ses appas.

C’est se plaindre d’un mal qu’on ne mérite pas. Que je la voie au moins , si je ne la possédé.

Mon mal chérit sa cause , et croît par son remede* Quand mon cœur à ma voix a feint de consentir Il en ctoit charmé; je l’en veux démentir..

TRAGÉDIE

Je mouroîs , je brûloîs , je l’adorois dans l'ame ;

Et le ciel a pour moi fait un sort tout de flamme.

( Elle va. )

Allez... Mais , que fais-tu , stupide e* lâche amant ? Quel caprice t’aveugle ? as-tu du sentiment ?

Rentre , Prince sans cœur, un moment en toi-même. Me laissez-vous , ma sœur , en ce désordre extrême ?

THEODORE

J’allois la retenir.

Le Prince.

Eh î ne voyez-vous pas Quel arrogant mépris précipite scs pas ?

Avec combien d’orgueil elle s’est retirée ?

Quelle implacable haine elle m’a déclarée ?

Et que m’exposer plus aux foudres de ses yeux.

C’est , dans sa frénésie , armer un furieux ?

De mon esprit , plutôt , chassez cette cruelle ; Condamnez les pensers qui me parleront d’elle ; Pcigncz-moi ma conquête indigne de mon rang ,

Et soutenez en moi l’honneur de votre sang.

THEODORE

Je ne vous puis céler que le trait qui vous blesse , Dedans un sang royal trouve trop de foiblcsse.

Je vois de quels efforts vos sens sont combattus , Mais les difficultés sont le champ des vertus.

Avec un peu de peine on acheté la gloire.

Qui veut vaincre , est déjà bien près de la victoire.

Se faisant violence , on s’est bientôt dompté -,

Et rien n’est tant à nous, que notre volonté.

VENCESLAS

Le Prince.

Hélas ! il est aisé de juger de ma peine ,

Par l'effort qui d’un tems m’emporte et me ramene ,

Et par ses mouvemens, si prompts et si puissans , Tantôt sur ma raison , et tantôt sur mes sens.

Mais, quelque trouble enfin qu’ils vous fassent paroître. Je vous croirai , ma sœur , et je serai mon maître ;

Je lui laisserai libre et l’espoir et la foi.

Que son sang lui défend d’élever jusqu’à moi.

Lui souffrant le mépris du rang qu’elle rejette.

Je la perds pour maîtresse , et l’acquiers pour sujette. Sur qui régnoit sur moi , j’ai des droits absolus ,

Et la punis assez par son propre refus.

Ne renaissez donc plus , mes flammes étouffées.

Et du Duc de Curlandc augmentez les trophées.

Sa victoire m’honore , et m’ôte seulement Un caprice obstiné d’aimer trop bassement.

THEODORE

Quoi ! mon frère, le Duc auroit dessein pour elle ?

Le Prince.

Ce mystère , ma sœur , n’est plus une nouvelle ,

Et mille observateurs que j’ai commis exprès ,

Ont si bien vu leurs feux , qu’ils ne sont plus secrets.

THEODORE

Ah i

Le Prince.

C’est de cet amour que procède ma haine ,

Et non de sa faveur ( quoique si souveraine.

Que j’ai sujet de dire avec confusion ,

Que presque auprès de lui, le Roi n’a plus de nom. )

îî

TRAGÉDIE

Mais , puisque j’ai dessein d’oublier cette ingrate , Il faut, en le servant, que mon mépris éclate $ Et pour , avec éclat , en retirer ma foi ,

Je vais de leur hymen solliciter le Roi.

Je mettrai de ma main , mon Rival en ma place;

Et je verrai leur flamme avec autant de glace , Qu’en ma plus violente et plus sensible ardeur , Cet insensible objet eut pour moi de froideur.

( IL s'en va. )

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