M. DCC. LXXXIV
François Tristan l’Hermite naquit, en • 3 Soi , au Château de Souliers , dans la Marche. Ses païens n’étoient pas riches ; mais il fait remonter leur origine jusqu’à Pierre l’Hcrmite , Auteur de la première Croisade , en 1093 ,• et il compte aussi au nombre de ses ancêtres , Louis Tristan , grand Prévôt, sous Louis XI. Il fut amené fort jeune à la Cour » et placé , en qualité de Gentilhomme d’Honneur , auprès du Marquis de Vernueil , fils naturel de Henri IV 3 mais , dès l’âge de treize ans , il se battit contre un Garde-du-Corps , qu’il tua , et il fut obligé de se sauver en Angleterre. Il y eut diverses * aventures , comme il le raconte lui-même dans son Roman du Page disgracié. Voulant ensuite passer à la Cour de Castille , pour s’y présenter au Connétable Jean de Vélasque , son parent ,
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il traversoitla France incognito ; mais lorsqu’il fut en Poitou , se voyant sans argent , et dénué de tout secours , il ne put continuer son voyage. Le hasard lui fit trouver entrée chez Scévole de Sainte-Marthe , qui , alors fort âgé , vivoit à Loudun , sa patrie , dans un doux et tranquille repos. Ce savant vieillard avoit toujours fait son amusement de la poésie : il fut charmé de garder auprès de lui un jeune homme, dont l’esprit vif paroissoit porté aux belles connoissances. Tristan y resta quelque temsj mais, par les bons offices de MM. de Sainte-Marthe , il devint Secrétaire du Marquis de Villars-Montpezat , qui faisoit sa résidence au grand Précigny , en Touraine. Le Marquis ayant été appelle à Bordeaux , par le Duc de Mayenne , il y mena Tristan ; et la Cour y passant , en ir.zo , notre Poète , qui jusques-là avoit déguisé son nom et sa naissance , fut reconnu par M. d’Huniieres , premier Gentilhomme de la Chambre.
A la priere de ces Seigneurs , Louis XIII, non-seulement accorda la grâce à Tristan , mais encore il lui fit un très-favorable accueil. Quelque tems après , il sut s’introduire che»
Gaston de France , Duc d’Orléans , qui lui donna une charge de Gentilhomme de sa Maison. Le jeu étoitla passion dominante de Tristan , et il y perdoit tout ce qu'il possédoit. Il reçut , au moins , mille pistoles du Duc de Saint- Agnan, en diverses fois, et ne put jamais trouver , dans cette somme , de quoi s’acheter un habit honnête. Le jeu l’avoit jeté , dès sa plus tendre jeunesse , dans de tels embarras , que , sans la vivacité de son esprit ^ il ne s’en seroit pas tiré facilement. Un jour que Gaston étoit indisposé , il lui persuada que si la tranquillité qui régnoit dans sa chambre , étoit égayée par le ramage de quelqu’oiseau de prix , sa santé seroit bientôt rétablie i que le reraede étoit fort aisé , et qu’il en seroit quitte pour dix pistoles. Gaston les lui donna $ mais , comme il étoit sur le point d’exécuter sa commission , il rencontra trois ou quatre Pages qui jouoient au dez , sur les degrés d’une grande porte. Il les considéra long-tems , sans vouloir jouer j cependant la tentation devint trop violente pour qu’il pût y résister. Il se mit en tête qu’il gagneroit , ou que , s’il se retiroit avec perte , il lui resterait toujours assez de quoi
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acheter sa Linotte j c’étoit-là l’oiseau fameux qu’il avoit préposé à Gaston 'pour lui rendre la santé, par son doux ramage. Tristan joua d’abord avec crainte ; ensuite , après avoir perdu la moitié de son argent , il voulut combattre son malheur avec obstination , et il perdit le reste , à trente sols près , qu’il porta bien vite chez le premier Oiselier qui se trouva sur son chemin. Il acheta une assez belle Linotte, avec sa cage, et s’en alla , tout fier de so^ emplette , l’exposer aux yeux de Gaston , qu’il divertit beaucoup par le récit des prétendues difficultés qu’il avoit vaincues pour se procurer cet incomparable oiseau. Tristan trouva assez facilement des excuses pour son silence le premier jour ; mais au bout de deux ou trois jours , l’oiseau ne parlant point encore, Tristan faisoit des vœux au Ciel , pour qu’il lui déliât la langue. Le Prince , ennuyé de ce silence , s’en plaignit enfin. « Que » veut dire cela , petit Page , votre Linotte ne dit *» mot ? Ah ! Monseigneur , si elle ne dit mot, elle 55 n’en pense pas moins , répondit Tristan. »» Peu de tems après , il lui arriva une autre aventure , plus fâcheuse encore , et qu’il dut ,
VIE DE TRISTAN L’HERMITE. y
de même , à son goût pour le jeu. Un jeune Page , fort libertin , étant envoyé dans un couvent , pour y recevoir , sans s’y attendre , une
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sévere et humiliante correction , il passa devant un jeu de paume, et ne put résister au désir d’y entrer. Il y trouva Tristan qui jouoit de son reste , ayant déjà beaucoup perdu. Comme ils faisoient ensemble bourse commune, il voulut prendre son jeu , afin de tâcher de regagner quelque chose j et comme ils avoient même livrée , il lui dit de porter sa lettre au couvent où elle étoit adressée. Tristan s’acquitte de la commission , et , après avoir attendu un moment la réponse , il voit arriver , près de lui , quatre cuistres , armés de verges , qui , tour-à-tour , l’étrillent d’importance , pour les fredaines , et , sur-tout, le penchant de son camarade pour le jeu. Cette leçon que le hasard lui procura , ou , plutôt , la passion qui le dominoit , ne le corrigea cependant point, parce qu’un joueur est incorrigible } et quoiqu’il joignît , dans la suite , à ce malheureux titre , celui de Poète célébré , pour le tems , et celui de Courtisan du frere du Roi ,
il ne s’enrichit à aucun de ces métiers , car on sait qi^e Boileau lui reprochoit ,
« D’être l’été sans linge , et l’hiver sans manteau.
Il n’y eut pas jusqu’au Duc de Montausier qui ne se soit égayé aux dépens de notre pauvre Poëte. A l’occasion de Quinault , élevé par Tristan , le Duc dit : «En mourant,TRlSTAN a laissé son J5 esprit à son éleve : il auroit bien voulu lui » laisser son manteau ; mais il n’en avoit point. >> Montmort mit en vers cette plaisanterie , dans l’épigramme que voici.
« Elie , ainsi qu’il est écrit ,
» De son manteau , joint à son double esprit,
» Récompensa son serviteur fidèle.
» Tristan eût suivi ce modelé ;
» Mais Tristan qu’on mit au tombeau ,
« Plus pauvre que n’est un Prophète ,
En laissant à Quinault son esprit de Pocte ,
» Ne put lui laisser de manteau. >»
La pauvreté de Tristan l’obligea souvent à travailler pour des Protecteurs et pour les Libraires. On a de lui beaucoup de mauvais vers adressés à de prétendus Mécènes , qui le cares-
soient le matin , et l’oublioient le soir. Il a fait aussi de mauvais Plaidoyers historiques } une Carte du Royaume d 'Amour, à comparer à celle du Royaume de Tendre ; trois volumes de Poésies , dont le premier contient ses .Amours , le second , sa Lyre , et le troisième , ses Vers héroïques ; un volume de Lettres , quelques petits Traités , et des Heures de la Vierge, en François , contenant diverses Pièces spirituelles , tant en vers qu’en prose. Mais ce qui a davantage distingué Tristan , ce sont ses Ouvrages Dramatiques. On ne peut lui refuser la gloire d’avoir contribué à reculer les bornes de l’Art. Il s’étoit pénétré du génie des Anciens $ ses Pièces sont conduites avec sagesse , et il n’a ni violé les réglés des unités , ni énervé les grandes passions , par le jargon de la galanterie j écueil que n’ont pas toujours, su éviter les premiers Ecrivains du siecle de Louis XIV. Il fut reçu à l’Académie Françoise en 1648 , et mourut, sept ans après , âgé de cinquante-cinq ans. Il eut peu d’amis , parce qu’il éroit pauvre j et il ne fut regretté que de Quinault , dont il s’étoit plu à cultiver le génie et à former les talens.
Loret , qui mettoit tout en vers dans sa Muse historique , a célébré , ou plutôt raconté ainsi la mort de Tristan.
» Mardi , cet Auteur de mérite , ss Que l’on nomme Tristan l’Hermite ;
« Qui faisant aux Muses la cour , ss Donnoit aux vers un si bon tour ,
» Si vertueux , si gentilhomme ,
ss Et qui , d’être un fort honnête homme *
» Avoit , en tout lieu , le renom ; ss Décéda du mal de poulmon, ss Dans le trcs-noble hôtel de Guise , ss Où ce Prince , que chacun prise , ss Par ses admirables bontés , ss Ses soins et générosités ; •
» Dès long-tems s’étoit fait paroître s> Son bienfaiteur Mécène et maître, ss On mit dans l’Eglise Saint Jean , ss Le corps dudit Monsieur Tristan, sa
Voici l’épitaphe que Tristan avoit composée pour lui-meme , peu de tems avant sa mort.
s> Ebloui de l'éclat de la splendeur mondaine » ss Je me flattai toujours d’une espérance vaine, ss Faisant le chien couchant auprès d’un grand Seigneur , ss je me vis toujours pauvre et tâchai de paroître ;
» Je vécus dans la peine , attendant le bonheur ,
»s Et mourus sur un coffre, en attendant mon maître.»
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