SCENE IL
THARÉ, HERODE, ET PHERORE.
u e vous plaît-il, Sire ?
Herode.
Ah ! voici Pherore.
Pherore.
On me disoit ici que vous dormiez encore.
Herode.
Tu m’as bien entendu quand j’ai parlé tout haut ; Je me suis éveillé tout-à-l’heure en sursaut ,
Après la vision la plus mélancolique ,
Qui puisse devancer un accident tragique.
Pherore.
Les songes les plus noirs que l’on puisse inventer » Seroient-ils suffisans pour vous épouvanter ,
Vous qui savez braver les forces indomptables ,
Et qui craignez si peu les périls véritables i Ce sont des visions qui n’ont jamais d’etFet.
Herode.
Mon esprit est troublé du songe que j’ai fait î 11 m’en revient sans cesse une idée importune , Qui ne doit m’avertir que de quelque infortune :
C'est un avant-coureur de quelque adversité,
TRAGÉDIE
On ne doit pas en faire une nécessité :
Ces apparitions sont comme les images Qu’un mélange confus forme dans les nuages*,
C’est un sombre tableau d’hommes et d’animaux ,
Qui ne fait arriver ni' des biens , ni des maux.
H e r o d e , i pifrt.
Quand tu nous fus ravi par un destin contraire.
Mon généreux aîné , brave ctfidcle frere ,
J’appris ton accident par un meme rapport ;
Je fus par même voie averti de ta mort :
J’eus au bord du Jourdain des visions cruelles ,
Qui prévinrent le bruit de ccs tristes nouvelles.
Pour moi, j’ai mille fofs des songes observé ,
Sans que de leur présage il soit rien arrive ;
Et , selon qu’un Rabin me fît un jour entendre ,
C’est les prendre fort bien , que de n’en rien attendre.
Quelles fortes raisons apportoit ce Docteur ,
Qui soutient que le songe est toujours un menteur ?
Il disoit que l’humeur qui dans nos corps domine , Avoir certains objets , endormant, nous encline :
Le flegme humide et froid , s’élevant au cerveau ,
Y vient représenter des brouillards et de l’eau :
La bile ardente et jaune , aux qualités subtiles ,
N’y dépeint que combats , qu’embràsemcns de villes :
Le sang qui tient de l’air et répond au printems ,
Rend les moins fortunés en leurs songes contens:
Sa douce exhalaison ne forme que des roses ,
Des objets égayés , et d’agréables choses :
Et la mélancolie à la noire vapeur ,
Où se logent toujours la tristesse et la peur ,
Me pouvant figurer^que des images sombres ,
Nous fait voir des tombeaux , des spectres et des ombres. C'est airtsi que chacun apperçoit , en dormant ,
Les indices secrets de son tempérament.
Ainsi l’on songeroit toujours les mêmes choses ?
Les songes , quelquefois , viennent par d’autres causes ; De même que les uns expriment nos humeurs,
Les autres , bien souvent , représentent nos moeurs. L’arac d’un homme noble , encore qu’il repose , Méprise la fortune , et l’honneur se propose ;
Et celle du voleur , prévenant son destin , , Rencontre des Prévôts , ou fait quelque burin.
De même l’usurier , en sommeillant , repasse ,
Et les yeux et les mains sur l’argent qu’il amasse ;
Et l’amant prévenu de crainte ou de désirs ,
Eprouve des rigueurs , ou goûte des plaisirs.
Ces expositions ne me contentent gueres ,
Ces principes communs ont des effets vulgaires ,
Et tu sais qu’autrefois l’Egypte remarquoit Aux songes importans que Joseph expliquoit»
TUAGÉBIE.
Qu’Il en est , dont l’image est heureuse ou funeste , Nous annonçant la grâce , ou le Courroux céleste ; Quoi qu’il en soit , Pherore , écoute un peu le mien , N’importe qu’il promette , ou du mal ou du bien.