‹ Chefd'œuvre de RotrouChapitre 63 sur 92 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

SALOME, HERODE, PHERORE, SOESME.

SUOMl.

"V o us plaît-il que j’entende aussi cette aventure , Qui n’est , à bien parler , qu’une vaine peinture , Qu’un énigme confus sur le sable tracé ?

Ne m’interromps donc pas quand j’aurai commencé. La lumière et le bruit s’épandoient par le monde ;

Et lorsque le soleil , qui se levé de l’onde ,

Elevant au cerveau de le'gcres vapeurs ,

Rend les songes qu’on fait plus clairs et moins trompeurs;

Après mille embarras d’especes incertaines.

De rencontres sans suite , et de chimères vaines ,

Je me suis trouvé seul dans un bois écarté ,

Où l’horreur habitoit avec l’obscurité ,

Lorsqu’une voix plaintive a percé les ténèbres, Appellant Mariamne , avec des tons funèbres.

J’ai couru vers le lieu d’où le bruit s’épandoit ,

to M A R I A M N E,

Suivant , dans ce transport , l’amour qui me guidoit. Et qui sembloit encor m’avoir prêté ses ailes ,

Pour atteindre plutôt ce miracle des belles :

Mes pas m’ont amené sur le bord d’un étang ,

Dont j’ai trouvé les eaux toutes rouges de sang ;

11 est tombé dessus un éclat de tonnerre ;

J’ai senti sous mes pieds un tremblement de terre ;

Et dessus ce rivage , environné d'effroi ,

Le jeune Aristobule a paru devant moi.

O Dieux! je serois morte , étant en votre place:

Le sang, à ce récit, dans mes vaincs se glace.

Je sens la meme horreur dans mes os se couler.

Ecoutez donc le reste , et me laissez parler.

Il n’avoit point ici la tiare à la tête ,

Comme aux jours solcmnels de notre grande fête. Où tirant trop d’éclat d’un riche vêtement.

Il obligeoit les Juifs à dire hautement ,

Qu’une si glorieuse et si noble personne Méritoit déporter lamirre et la couronne.

Je ne l’ai reconnu qu’à la voix seulement ;

Il sembloit retiré de l’onde fraîchement ;

Son corps étoit enflé de l’eau qu’il avoit bue.

Ses cheveux tout mouillés , lui tomboient sur la vue } Les flots avoient éteint la clarté de ses yeux ,

Qui s’étoient , en mourant , tourné devers les cieux î Il sembloit que l’effort d’une cruelle rage ,

Avoit laissé l’horreur peinte sur son visage j

TRAGÉDIE. ii

Et que de sang meurtri , tout son teint se couvrît , Et sa bouche étoit morte encor qu’elle s’ouvrît.

Ses propos , dès l’abord , ont été des injures ,

Des reproches sanglans, mais tous pleins d’impostures. Il a fait contre moi mille imprécations ;

Il m’est venu charger de malédictions ,

M’a parlé de rigueurs sur son pcrc exercées , M’imputant tous les maux de nos guerres passées: Bref, il m’en a tant dit , osant s’émanciper ,

Qu’à la fin j’ai levé le bras pour le frapper :

Mais , pensant de la main repousser cet outrage ,

Je n’ai trouvé que l’air au lieu de son visage:

Ainsi , de violence et d’horreur travaillé ,

Avec un cris fort haut je me suis éveillé.

Voilà quel est mon songe : eh bien , que vous en semble , Salome , qu’en dis-tu ?

Sa 10 mb.

Moi ? je dis que j’en tremble !

Je ne cèlerai pas que j’en suis effrayé.

Salome.

C’est quelque avis du ciel qui vous est envoyé.

L’avis à déchiffrer est si fort difficile ,

Qu’il n’eût pu m’obliger d’un soin plus inutile.

L’Etat d’un changement peut ctre menacé.

Ce qu’écrit le destin , ne peut être efface :

Il faut bon-gré , mal-gré, que l’amc résolue

lt

MARIAMNE

Suive ce qu’a marqué sa puissance absolue :

De ses pièges secrets on ne peut s’affranchir ;

Nous y courons plus droic, en pensant les gauchît. I/homme , à qui la fortune a fait des avantages.

Est comme le vaisseau sauvé de cent orages |

Qui , sujet toutefois aux caprices du sort ,

Peut se perdre à la rade , ou périr dans le port.

Mais qui me peut choquer , et qu’ai-je plus à craindre, Au faîte du bonheur où l’on me voit atteindre !

Rien n’est assez puissant, pour me perdre aujourd’hui , Si le ciel , en tombant , ne m’accable sous lui :

Je ne puis succomber que par une aventure.

Dont le coup soit fatal à toute la nature.

Tous les Asmonéens sont dedans le tombeau;

On voit sur leur vieux trône , un Monarque nouveau , Qui tient sous les lauriers , sa couronne et sa tête.

Pour jamais à l’abri des coups de la tempête.

Je sais bien quel support Auguste m’a promis ,

Mc voulant recevoir au rang de ses amis ;

Et j’ai tant de faveur auprès de son génie,

Que j’y suis assuré contre la calomnie.

Ceux qu’il aime le mieux d’entre ses courtisans ,

Font cas de ma vertu , comme de mes présens;

Et j’ai mille secrets, par où le Jourdain libre ,

N’a point à redouter la colere du Tybre.

De tout autre côté , pour braver le malheur ,

Je suis assez muni de force et de valeur.

Que trente légions d’Arabes et de Parthcs ,

Tournent vers mes Etats , pour y brouiller les cartes , Avec un camp volant , j’irai les affronter ,

fit

TRAGÉDIE

Et ferai leurs desseins à leur honte avorter.

J’irai les repousser au fond de leurs Provinces ,

Et par tant de progrès , humilier leurs Frinces , Qu’ils viendront confesser , en recevant ma loi , Qu’on ne profite guère à s’attaquer à moi.

Les Princes vos voisins savent votre courage ;

Ils en ont fait l’essai , des votre plus bas âge:

Ils prêteront l’oreille à des conseils meilleurs ,

Et leur ambition prendra son cours ailleurs.

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