‹ Chefd'œuvre de RotrouChapitre 64 sur 92 · H I R ODE · texte numérisé non relu

H I R ODE

Je n’avois pas quinze ans , lorsque je pris les armes , Lorsque j’allai chercher la mort dans les alarmes;

Et si , dès ce tems-Ià , mon bras , par mille exploits , Domptoit les nations , et soumettoit les Rois;

Que j’ai fait de combats , et gagné de batailles 1 Que j’ai surpris de forts , et forcé de murailles ! Dans un^champ spacieux , quand le fruit de Cerès , De ses tuyaux dorés enrichit les gucrets;

On ne voit gucres plus de javelles pressées ,

Que j’ai vu contre moi de piques hérissées ,

Qui voloient en éclats , par -tout où je donnois , Dans la brûlante ardeur dont je les moissonnois,

P II E R o R E.

Vos belles actions se trouvent sans pareilles,

Jules , quoique l’on die , avec plus de merveilles ,

Et par moins de combats et de travaux divers , S’étoit fait appcller Maître de l’univers.

Vous avez surmonté mille fâcheux obstacles ,

Et toute votre vie est pleine de mhacles.

MARIAMNE

Ç>ans ma condition , je serois trop heureux ,

Si je n’étois pressé d’un tourment amoureux j D’un feu continuel , d’une ardeur sans mesure ,

Qui tient incessamment mon ame à la torture •

Ou si je pouvois vaincre une sévérité.

Qui s’oppose au courant de ma prospérité.

O bonheur imparfait ! ô rigueur importune !

J’ai pour mes compagnons l’Amour et Ja Fortune ;

Ils ne me quittent point , ils suivent tous mes pas : Mais l’un m’est favorable , et l’autre ne l’est pas.

L’un fait qu’à tout un peuple aujourd’hui je commande, Et l’autre me refuse un cœur que je demande ;

Un cœur que je ne puis ranger sous mon pouvoir.

En possédant le corps où je le sens mouvoir.

Aveugles Déités , égalez mieux les choses.

Mêlez moins de lauriers avecquc plus de roses ,

Faites qu’avec plus d’heur , je sois moins renommé j Et n’étant point si craint , que je sois plus aimé.

C’est avecque raison que mon humeur est sombre ;

Ma gloire n’est qu’un songe, et ma grandeur qu’une ombre ,

Si lorsque tout le monde en redoute l’effet,

Je brûle d’un desir qui n’est point satisfait.

Depuis qu’en v’otre lit Mariamne est entrée ,

Et que par tant de soins clic est idolâtrée.

Votre maison , sans cesse , est ouverte aux douleurs ; On n’observe en vous deux que plaintes et que pleurs.

TRAGÉDIE. 1 5

Mes plaintes sont toujours plus justes que ses larmes.

Pourquoi me parut-elle avecquc tant de charmes ,

Tant de rares vertus, et de divins appas ,

Pour entrer dans ma couche , et pour ne m’aimer pas ? Faut-il que deux moitiés soient si mal assorties ?

Qu’un tout soit composé île contraires parties ?

Que je sois si sensible , elle l’étant si peu ?

Que son cœur soit de glace , et le ifticn soit de feu î P H E R O R E.

Après avoir acquis des honneurs à la guerre ,

Qui vous font envier aux deux bouts de la terre , Succombant dans la paix à d’invisibles coups ,

Vous voulez que par-tout on ait pitié de vous (*) î

(*) Nous trouvons dans le Manuscrit de la Bibliothèque du Roi , cité dans notre Catalogue des éditions de cette Pièce , les vers suivans , à cet endroit.

» Phérore , mon mérite a le foible d’Alcidc ,

»> Ce héros qui dompta d’une masse homicide,

» Les tyrans orgueilleux et les monstres divers ,

» Qui, dépitans le ciel , désoloient l’univers.

» Après qu’il eût défait tant de cruelles betes ,

» Des géans à trois corps , des serpens à sept tetes ;

» Qu’il eût forcé l’enfer, et les cieux soutenu,

» Fut-il pas désarmé par un enfant tout nu ?

» Amour , qui le blessa d’un petit trait de flamme ,

» Le fit-il pas filer sous des robes de femmes ?

B ij

MARIA M NE

je

L’erreur dont on m’accuse a troublé de grands hommes. Soit aux siècles passés, soit au tems où nous sommes , L’amour est tellement fatal à la valeur.

Qu’il n'est point de Héros exempts de ce malheur.

Celui qui de son poil tenoit toute sa force.

Ne sut se détourner de cette douce amorce *,

Et ce petit Berger cyai devint un grand Roi ,

Fut en ses derniers jours plus insensé que moi.

Antoine , sousce joug abaissant son courage,

A de moindres clartés s’éblouit davantage ;

Poursuivre Cléopâtre , il quitta son bonheur, h

Et s’embarquant ainsi, fit naufrage d’honneur.

Mais moi, tous mes desseins sont sans honte et sans crime :

Le feu qui me consume , est un feu légitime :

Je n’ai pas des désirs que l’on puisse blâmer;

Car j’aime seulement ce que je dois aimer.

Si dans la passion d’une amour conjugale.

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