‹ Chefd'œuvre de RotrouChapitre 69 sur 92 · S A L O ME · texte numérisé non relu

S A L O ME

S’il a de la foiblessc à votre jugement ,

On ne l’apperçoit guère à son gouvernement.

Le déplorable état où l’on me voit réduite ,

JEst le plus rare effet de sa grande conduite.

Vous y remarqueriez moins d’imperfection ,

Si vous n’aviez pour lui beaucoup d’aversion. Maria mne.

Je n’ai d’aversion que pour l’horreur du crime ;

Mais tous les gens de bien l’ont en la même estime.

S’ils ont ces sentimens , ils en parlent bien bas.

Mariamne.

C’est qu’ils craignent la mort , et je ne la crains pas. S a l e M E.

Ah î c’est en dire trop; vous devez, ce me semble # Porter plus de respect au noeud qui vous assemble.

M ARIAMNE

Les respects qu’on lui doit me sont assez connus.

Car je n’ignore pas d’où vous êtes venus.

Moi , j’ignore d’où vient cette haine apparente.

C iij

Mariamne.

Cette mauvaise humeur vous est indifférente.

Salome.

51 vous aviez pourtant quelque division ,

Je m’offrirois à vous en cette occasion , •

Et vous présenterois mes très-humbles services. Mariamne.

Vous me rendez toujours assez de bons offices. Salome.

Je vous en rends bien moins que vous n’en méritez. Mariamne.

Le ciel reconnoîtra toutes ces charités.

Salome.

L’honneur de vous servir m’est trop de récompBnse. Mariamne se leve.

Chacune de nous deux sait bien ce qu’elle en pense* Salome.

Vous allez voir le Roi i

Mariamne.

Oui ; j’y vais de ce pas Lui tenir un discours qui ne lui plaira pas.

Salome.

Vous ne lui direz rien qui lui puisse déplaire;

Il aime tout de vous , jusqu’à votre colère.

Et moi, qu’il a rendue un objet de pitié ,

J’abhorre tout de lui , jusqu’à son amitié»

( Elle sort. )■ Salome, seule.

Superbe I dédaigneuse , au courage invincible »

TRAGÉDIE. 5

Ne t’imagines pas que je sois insensible :

Non , non , je ne suis pas de ces lâches esprits ,

Qui peuvent aisément supporter un mépris.

Souviens-toi que le mien ne reçoit point d’injure , Qu’il ne rende aussi-tôt avec beaucoup d’usure : Saloine sait fort bien comme il faut obliger ,

Et n’est pas ignorante en l’art de se venger.

Nous n'aurons pas long-tems à souffrir ses caprices J Mon intrigue est fatale à tous ses artifices :

J’ai gagné, depuis peu , le premier Lchanson,

Qui doit lancer contre clic, un trait de ma façon; Un trait noir , qui , portant la tristesse et la crainte , Donne à l’ame crédule , une mortelle atteinte , Trouble les sentimens , et fait qu’en un instant. L’ardente amour sc change en courroux éclatant. Cet homme en est capable, il est ma créature.

Et veut mettre, pour moi, sa vie à l’aventure :

Il faut hâter l’effet de ce juste dessein ,

De peur que ce secret lui pesé sur le sein j Qu’il n’en aille avertir un tiers, qui nous trahisse ,

Ou , qu’en raisonnant trop , il ne se refroidisse.... Mais , ne le vois-je pas , qui s’en vient droit à moi? Déjà , sur ce projet, la peur lui fait la loi ;

11 porte sur le front une morne tristesse*

MARIA M N E

Page 1