‹ Chefd'œuvre de RotrouChapitre 89 sur 92 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

N A R B A L,H ERODE.

O Ci eux ! cette aventure Met de grandes vertus dedans la sépulture i La constance et l’honneur , comme la piété , (*) Viennent de rendre I’amc avec cette beauté.

(*) » La constance , l’honneur et la fidelité. »

So M A R I A M N E,

Quel accident t’oblige à pleurer de la sorte ?

Un grand sujet de deuil.

Quoi! Mariamne est morte ?

Oui , Sire , cette Reine est au nombre des morts :

On vient de séparer sa tête de son corps. . .

( Hérode tombe en foiblesse. )

U -devient tout changé: le voilà qui succombe ;

Le coup de cette mort le mettra dans la tombe.

Voici le triste effet qui fut prévu de tous. . .

Eh ! Sire , ouvrez les yeux et revenez à vous.

Mariamne a des morts accru le triste nombre.

Ce qui fut mon Soleil n’est donc plusrienqu’unc ombre? Quoi ! dans son Orient cet astre de beauté ,

En éclairant mon ame a perdu la clarté Tu dis que Mariamne a perdu la lumière ,

Et le flambeau du monde achève sa carrière ?

On le vit autrefois retourner sur scs pas , (*)

A l’objet seulement d’un funeste repas ;

Et d’une horreur pareille il se trouve incapable ,

Quand on vient devant lui d’éteindre son semblable. Astre sans connoissancc, et sans ressentiment ,

Tu portes la lumière avec aveuglement?

{*) » Quoi ! la Grèce l’a vu retourner sur scs pas. »

TRAGÉDIE

Si l’immortelle main qui te forma de flamme ,

En te donnant un corps , t’avoit pourvu d’une ams ,

Tu scrois plus sensible au sujet de mon deuil ,

De ton lit, aujourd’hui, tu ferois ton cercueil ;

Et par tout l’univers ta lumière éclipsée Etabliroit l’horreur qui règne en ma pensée.

Mariamne a senti la rigueur du trépas ?

La mort n’a pas d’empire où régnent scs appas.

Je sais que ce chef-d’œuvre à son auteur ressemble i Et qu’il n’est pas céleste et mortel tout ensemble. Quoi i dans si peu de tems auroit-on abattu ,

Ec temple le plus beau qu’eut jamais la vertu ? Auroit-on renfermé dans les moindres espaces ,

La retraite d’amour , et le séjour des Grâces ?

Les astres de scs yeux scroient-ils éclipsés ,

Et les lis de son teint seroient-ils effacés ?

Auroit-on dissipé ce recueil de miracles ?

Auroit-on fait cesser mes célestes Oracles ?

Auroit-on de La sorte enlevé tout mon bien ?

Et ce qui fut mon tout , ne scroit-il plus rien ?

Uon , non ; c’est un discours , qui , privé d’apparence , Ne doit jamais trouver de place en ma créance,... Dis-tu qu’on a détruit cct ouvrage des deux ?

Sire , avec regret , je l’ai vu de mes yeux.

Viens m’en conter au long la pitoyable histoire ;

Je n’en saurois douter, et ne la sautois croire.

Alors que dans la tour on la vint avertir ,

Si

MARIAMNE

Qu’un rigoureux arrêt la pressoir d’en sortir ,

Le funeste récit de sa triste sentence ,

Ebranla tous les cœurs -, mais non pas sa constance : Car, bravant ses malheurs, clic fit assez voir ,

Que cc choc furieux n’avoit pu l’étnouvoir.

Elle n’exprima point des sentimens timides «

Ses yeux resrcrentsecs parmi cent yeux humides ,

Et des rayons de joie éclairant ses appas ,

Firent voir que la mort ne lui déplaisoit pas.

Après qu’elle eut fait part de quelques pierreries ,

A ses filles d’honneur qu’elle a le plus chéries ,

Et qu’en les embrassant , elle leur eût enjoint ,

De ne la suivre pas, ou de ne pleurer point ;

Elle tourna scs pas > et plus gaie et plus belle,

Où l’échaffaud dressé , prenoit le deuil pour elle. Jamais on ne ta vit dans un plus noble orgueil ;

On iisoitsur son front le mépris du cercueil.

Jamais Reine Amazone avccquc plus de gloire.

Ne parut triomphante apt es une victoire.

Le peuple , en la suivant , sc fondoit tout en pleurs , Admirant sa constance , er plaignant ses malheurs i Mctne beaucoup de gens disoient parmi la presse , Qu’on perdoit sans raison ccttc grande Princesse ; Que son coeur , sans exemple en générosité ,

N’avoit pu concevoir aucune lâcheté;

Que vous regretteriez l’absence de ses charmes ,

Et que son sang versé vous coûteroit des larmes.

Dès que de son trépas vous seriez averti.

Ah ! que n’ai-jc évité ce qu’ils ont prcssen'.i i «

TRAGEDIE. S

Sa merc, en l’abordant, changea , par quelque crainte , Sa pitié' véritable en une rigueur feinte ; (*)

Son esprit inventif pour ôter le soupçon ,

Qu’il trempât en son crime en aucune façon ,

Cachant les sentimens que donne la nature ,

Sembla se réjouir de sa triste aventure.

Mais notre grande Reine, affligée à ce point ,

Connut son artifice , et ne s’en émut point;

Et passant , répartit à cette vainc offense ,

D’un modeste souris , et d’une révérence.

Ah ! je suis tout percé des traits de la pitié {

Mon cœur à ce discours sc fend par la moitié.

Quoi 1 dans ce triste état sa merc la querelle i Et sa seule vertu se déclare pour elle ?

Achevé tout le reste.

Etant sur l’échaffaut ,

Elle joignit les mains , leva les yeux en haut, Conjurant à genoux la divine puissance ,

De tendre manifeste à tous son innocence ;

Et que jamais aux siens il ne fût reproché Des forfaits dont son cœur ne fut jamais taché ; Protesta que e’étoit par une calomnie ,

, Qu’on la Voyoit traitée avec ignominie ,

{*) >•> Ainsi qu’elle passoit à côté d’une arcade , » Sa merc , en l’abordant , lui fit une boutade, »

Et que vous aviez cru , par une aveugle erreur ,

Ce dont le seul penser lui donnoit de l’horreur.

Elle plie à témoins les ordres angéliques , •

Qu*elle n’avolt point fait de ces lâches pratiques j S’assura que le ciel viendroit vous inspirer.

Qu’un regret de sa mort vous feroit soupirer j Et que vous montreriez encor quelque tendresse Aux jeunes orphelins d’une grande Princesse ,

Qui , dans le mauvais sort , sut constamment souffrir i Qui vécut sans reproche , et sut fort bien mourir.

A ces mots prononcés d’un zeîe tout de flamme ,

Elle voulut au ciel recommander son ame ,

Qui sur mille vertus s’appretoit d’y voler ;

Puis elle offrit sa gorge , et cessa de parler:

Et lors , l’exécuteur la voyant ainsi prête ,

D’un prompt éclair d’acier lui fit voler la tête. Là-dessus un grand cri tout autour s’entendit ,

Qui pénétra les airs que son ame fendit. (*)

On vit sourdre aussi-tôt mille chaudes fontaines,

Des yeux de tout le peuple , ainsi que de scs veines : Voilà comme finit votre illustre moitié ,

Avec un monde entier qui mourut de pitié.

«c La neige de son corps n’est donc plus animée ? m La rose de sa bouche esc pour jamais fermée , y> Sa voix a donc perdu l’adresse de charmer,

» Et ses yeux , oublié l’usage d’enflammer ? s>

i*) es Un rayon dç clarté sut ellç descendit, n

Avoir

TRAGÉDIE. t;

Avoir ôté la vie à des beautés si rares ,

O rigueur inconnue aux coeurs les plus barbares 1 Un Sarmatc inhumain ne pourroit l’exercer ,

Un Scythe, sans horreur , ne pourroit y penser.

Quel fleuve ou quelle mer sera jamais capable D’eftaccr la noirceur de ce crime exécrable ?

Quelle affreuse montagne, et quel antre écarté. Pourront servir d’asyle à mon impiété ?

Trouverai-je un refuge au centre de la terre ,

Où mon crime se trouve à couvert du tonnerre ?

Où je me puisse voir sans peine et sans effroi ,

Où je ne traîne point mon enfer après moi ?

Mais attends-je en mon deuil que rien me réconforte? Comment ! je vis encore , et Mariamne est morte ? Cette belle est partie , et je ne la suis pas ,

Comme si j’ignorois les chemins du trépas î ( II se jette sur l'épée de Narbal. )

Ah î voici le plus court; il faut que cette lame ,

D’un coup blesse mon coeur, et guérisse mon ame. Prête-la-moi de grâce en ce juste dessein ,

Ou , si tu l’aimes mieux , pousse-la dans mon sein.

Narbal.

Eh ! Sire , revenez de ce transport extrême.

C’est empêcher l’arrêt que tu donnes toi-mcme.

Ne m’as tu pas déjà frappe mortellement ?

Tu m’as dit que la Reine est dans le monument : Penses-tu que sans elle ici-bas je demeure ?

Pais qu’elle ressuscite , ou souffre que je meure.

te MARIAMNE,

Je ne puis supporter un remords si pressant ;

Je veux faire justice à son sang innocent.

( JL veut encore prendre son épée. )

Ne me différé point la peine qui m’est due ;

Il faut que je me perde après l’avoir perdue.

Sire...

Ah ! je suis l’auteur de ce meurtre inhumain , Ma bouche à son bourreau mit le fera la main :

Ma bouche complaisante à ma rage animée ,

D’un seul mot pour jamais rend la sienne fermée.

Ah J bouche sanguinaire , et pleine de rigueur.

Mon regret te convainc d’avoir trahi mon cœur. Funeste truchement de mon ame insensée,

Qui sus pour mon malheur exprimer ma pensée.

Sers-moi dans ton office avec plus de raison ,

Et produis le remede ensuive du poison.

Vous , peuples oppressés , spectateurs de mes crimes , Qui portez, tant d’amour à vos Rois légitimes , Montrez de cette ardeur un véritable effet.

Employant votre zclc à punir mon forfait.

Venez , venez venger sur un tyran profane ,

La mort de votre belle et chaste Mariamne ; (*) l'unissez aujourd’hui mon injuste rigueur ;

Accourez me plonger des poignards dans le coeur; Appaisez de mon sang votre innocente Reine ,

{*) c< Le trépas inhumain de la fille d’Hkcane. i>

TRAGÉDIE

Que je viens d'immoler à ma cruelle haine.

Mais vous n’en ferez rien , timide nation.

Qui n’osez entreprendre une belle action ;

Vous avez trop de peur d’acqucrir de la gloire;

Vous auriez du regret de vivre dans l’histoire ,

F.t qu’un trait de courage et de fidélité ,

Vous rendît remarquable à la postérité.

Témoins de sa bassesse et de ma violence,

Cicux , qui vengez le tort que souffre l’innocence , Versez sur ce climat un malheur infini ,

Punissez ces ingrats qui ne m’ont point puni ; Donnez-les pour matière à la fureur des armes ,

Qu’ils flotrentdans le sang, qu’ils nagent dans les larmes; Faites marcher contr’eux, les Scythes, les Gelons ,

Et, s’il sc peut encor , des monstres plus félons ,

Qui mettent sans horreur , en les venant surprendre , Et leurs troupes en sang, et leurs maisons en cendre ; Qu’on leur vienne enlever leurs enfans les plus chers.

Et qu’une main barbare en frappe les rochers ;

Qu’on force devant eux leurs femmes et leurs filles ; Que la peste et la faim consument leurs familles;

Que leur temple orgueilleux parmi ces mouvemens,

Sc trouve renversé jusqu’à ses fondemens ;

Et si rien doit rester de leur maudite race ,

Que ce soit seulement des sujets de disgrâce ,

Des gens que la fortune abandonne aux malheurs : Qu'ils vivent dans la honte et parmi les douleurs ; Qu’ils se trouvent toujours couverts d’ignominie ; Qu’on les traite par-tout avccque tyrannie;

Que sans fin par le monde ils errent dispersés ;

M ARIAMNE

Qu’ils soient en tous endroits , et maudits et chassés; Qu’égalemcnt par-tout on leur fasse la guerre ;

Qu’ils ne possèdent plus un seul pouce de terre j Et que , servant d’objet à votre inimitié ,

L’on apprenne leurs maux , sans en avoir pitié.

Faites pleuvoir sur eux de la flamme et du soufre ; De tout Jérusalem ne faites rien qu’un gouffre; Qu’un abîme infernal, qu’un palus plein d’horreur, Dont le nom seulement donne de la terreur.... Mariamne est donc morte , on me l’a donc ravie ?

Et , pour mon désespoir , on me laisse la vie i O mort ! en mes ennuis , j’implore ta pitié ;

Viens enlever le tout, dont tu pris la moitié.

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