DEUX COMÉDIENS, ÉSOPE
Le premier Comédien.
IMIonsieur ( car par la ville on dit publiquement Que vous ne voulez pas qu’on vous traite autrement ) , Choisis par notre corps , nous faisons nos délices De venir vous offrir ses très-humbles services.
Le soin de vos plaisirs conduit ici nos pas.
Etranger en ce lieu , j« ne vous connais pas. !
COMÉDIE
Qu’êtes-vous , s’il vous plaît ? Votre mine est si haute. Que peut-être en parlant ferois-je quelque faute.
Le II. Comédien.
Comédiens. Bientôt nous vous serons connus.
• Esope.
Comédiens! Oh ! oh ! soyez les biens venus:
Vous donnez des plaisirs dont je suis idolâtre.
Eh ! bien, qu’est-ce. Messieurs ? comment va le Théâtre? Combien dzM votre Troupe êtes vous d’Acteurs ?
Le I. Comédien.
Trop.
Lorsque moins on y pense il en vient au galop.
Esope.
■tant mieux : à bien jouer le grand nombre s’excita. Le II. Comédien.
Tant pis ; car plus on est , plus la part est petite.
Esope.
La Sccne est plus rcmpjie , et chacun prend des soins... Le I. Comédien.
La Scène est plus remplie, et la bourse l’est moins. Tour peu qu’en ce métier on ait le vent en poupe , Quinze Acteurs, bien choisis, font une bonne troupe? Suivant leur caractère ils ont tous de l’emploi :
Pour bien jouer son rôle on ne s’attend qu’à soi ; Mais quand on est beaucoup d’un même caractère. Un Auteur en suspens ne sait ce qu’il doit faire;
Sur qui que ce puisse être où s’arrête son choix , Pour en contenter un il en chagrine trois;
Et s’il faut m’expliquer à dessein qu’on m’entende. C’est un petit chaos qu’une Troupe si grande.
Kij
Hz
Esope.
Avez-vous des Auteurs dans cette ville-ci ?•
L i II. Comédien.
Oui , Monsieur.
Esope.»
Bons ?
Le II. Comédien.
Eh! eh.... #
Esope.-
J’entends. Couci , couct,
Malheur à qui s’en mcle , et n’en est pas capable t S’il n’a l’art de charmer il n’est point excusable ;
Le sévere Auditeur pour un mot de travers.
Ne fait miséricorde à pas un de scs vers :
11 est si délicat que pour le satisfaire
11 faut du merveilleux ou bien du nécessaire.
Qu’on n’ait point de pain blanc on en mange du bis De velours ou de serge on se fait des habits ,
Parce qu’en quelque état que le destin nous range , Il faut absolument qu’oa s’habille et qu’on mange; Mais, du consentement de cent peuples divers. Rien n’est moins nécessaire au monde que des vers. Et par cette raison, qui me semble équitable.
Les passablement bons ne valent pas le diable.
Le II. Comédien.
Nous représenterons quand vous nous viendrez voie L’Ouvrage le plus beau que nous puissions avoir.
A vous bien divertir toute la Troupe aspire»
Quel jour choisissez-vous
COMÉDIE. iij
Esope.
Je ne puis vous le dire.
Le II. Comédien.
De grâce....
Esope.
Je ne sais quand j’aurai le loisir.
Le I. Comédien.
Un jour dans la semaine est facile à choisir :
11 nous est important d’avoir votre léponse.
Esope.
Pourquoi ?
Le I. Comédien.
Par la raison qu’il faut qu’on vous annonce.
Quand vous nous viendrez voir plus de monde y viendra Que tout vaste qu’il est notre hôtel n’en tiendra ;
Et comme un vrai Phénix unique en votre espece ,
Ce sera pour vous voir plus que pour voir la Piece.
J’en suis sûr.
Esope.
C’est-à-dire, à parler nettement.
Que c’est moi qui serai le divertissement ;
Et pour aller au but où votre Troupe aspire.
Vous tirerez l’argent , et moi je ferai rire.
Je veux de m’annoncer vous épargner le soin î C’ est un honneur trop grand , et dont je suis trop loin : Il n’est que pour les gens du plus sublime étage ,
Et qui n’est rien du tout doit au moins Strc sage. Kous avons en passant déchiffré les Auteurs,
Parlons un peu de vous. Etes-vous bons Acteurs?
Je dis, en général, sans désigner personne.
K iij
ii 4 LES FABLES D'ÉSOPE;
Le II. Comédien.
Oui , Monsieur, notre Troupe est vraiment assez bonne. Non qu’on soit tous égaux , ne croyez pas cela i Les uns sont merveilleux , et les autres....
Ésope.
Là , là.
Je vous entends. La Troupe en public étalée »
Est , à dire entre nous , marchandise mêlée.
Ne vous figurez point qu’en ne faisant pas bien. Vous soyiez épargnés , vous qui n’épargnez rien :
Pour reprendre avec fruit les sottises des autres ,
Il faut avoir le soin de bien cacher les vôtres ,
Et ne pas follement s’exposer à l’ennui De montrer ses defauts en jouant ceux d’autrui. Donnez-vous au public force Pièces nouvelles î Le I. Comédien.
Tous les mois.
Ésope.
Ou du moins qu’on fait passer pour telles.
ÎDepuis neuf ou dix ans , et cela n’est pas beau ,
Vos nouveautés , dit-on , n’ont plus rien de nouveau. Qu’on annonce une Pièce on promet des merveilles ,
Qui de chaque Auditeur charmeront les oreilles»
Et quand pendant un mois on l’a prônée ainsi On rencontre souvent ce qu’on va voir ici.
LA MONTAGNE QUI ACCOUCHE, Fable.
Le bruit courut un jour qu’une haute Montagne Dans une heure accoucheroit :
COMÉDIE. n T
Chacun se mit en campagne ,
Pour voir l’enfant qu’elle auroit.
Mais ce colosse affreux , dont l’orgueilleuse tête Alloit jusques au Ciel défier la tempête.
Et de tous les passans rendoit le* yeux surpris. Trompant des Spectateurs l’àrdcur impatiente ,
Aptes une longue attente ,
Accoucha d’une Souris.
Vous ne pouvez nier , tous Acteurs que vous êtes , Que ce que je dis là ne soit ce que vous faites.
Qui de vous , je vous prie , est le complimenteur ?
Ll I. C O M É O I X N,
C’est moi , Monsieur.
Ésope.
C’est vous ?
Le I. Comédien.
Moi-meme.
Ésope.
Er§o , menteur.
Celui qui fait l’annonce , et qui taille et qui coupe ,
Est ordinairement le menteur de la Troupe.
Il vaut mieux louer moins, et ne pas tant mentir.
A vous voir, toutefois , je veux bien consentir.
Mais quand j’irai chez vous jouez, s’il est possible. Ce que dans votre Troupe on a de plus risible : Tour me laisser douter , fait comme je me voi ,
Si l’on rit de la Piece ou si l’on rit de moi.
11 n’ese point où je suis de Trafique où l’on pleure. Jouez-vous tous les jours î
us LES P A B LES D’ÉSOPE*
Le II. Comédien.
Oui , Monsieur.
is o p i.
A quelle heure?
Le ï. Comédien.
Dans une heure au plus tard nous allons commencer.
Esope.
Voilà le vrai moyen de ne pas m’annoncer. Messieurs, pour aujourd’hui je retiens une loge.
, Le I. Comédien.
On- n’aura pas le tems de faire votre éloge.
*. Esope.
It m’en peut-on faire un à moins qu’il ne soit faux Que l’on n’ait pas le tems de compter mes défauts. Cela suffît.
Le II. Comédien.
Eh ! quoi , vous êtes inflexible ?
Esope.
A vous servir ailleurs je ferai mon possible.
Adieu.... Je vois des gens , que j’ai mis en courroux , Que je veux débaucher pour les mener chez vous.
( Les deux Comédiens sortent. )
COMÉDIE