‹ Chefd'œuvres de BoursaultChapitre 88 sur 108 · M. DOUCET · texte numérisé non relu

M. DOUCET

IVÎoî4sieur , sur un avis certain Que vous devez ici vous marier demain,

Je viens vous supplier de m’accorder la grâce D’empêcher de mourir votre future race ,

Et de ressusciter vos ayeux qui sont morts.

ÉSOPE

Quoi ! vous faites rentrer les âmes dans les corps Il faut qu’apparemment vous sachiez la magie.

M. Doucet.

Non , Monsieur ; mais i’excellc en généalogie. J’anoblis, en payant, d’opulens roturiers , Comme de bons marchands, et de gros financiers. Je leur fais des ayeux de quinze ou seize races. Dont le diable auroit peine à démêler les traça.

COMEDIE

L’or , la gueule, l’argent, lesinople etl’axur Me font mettre en éclat l’homme le plus obscur.

L’un sur son écusson porte un casque sans grille , Dont le pere autrefois a porté la mandille ;

L’autre prend un lambel, en cadet important ,

Dont on a vu l’ayeul Gentilhomme exploitant.

Enfin ma renommée exposée aux satyres ,

Par tant de roturiers dont j’ai fait des Messires ,

Pour tenir désormais des chemins diflFérens,

Je consacre mon art aux véritables Grands ,

A la vertu guerriere , à la haute naissance ,

Et c’est avec plaisir par vous que je commence.

Le sang dont vous sortez trouve si peu d’égal...

Ésope.

Monsieur le blasonneur vous me connoissex mal.

Je ne sais d’où je sors, ni quel étoit mon pere.

À qui manque d’ayeux j’ai le secret d’en faire {

Et pour deux mille écus pour le prix de mon soin >

Je vous ferai venir des aveux de si loin.

Aux grandes actions toujours l’ame occupée.

Que la vérité même y sercit arrapée.

Jugez de mon savoir par les soins que j’ai pris î L e fils d'un maréchal est devenu Marquis.

Ésope.

Vous avez , je l’avoue, un talent admirable ;

Mais rien n’est beau pour moi qui ne soit véritable: Quand on me croiroit noble à faire du fracas ! Tourrois-je me cacher que je ne le suis pas ,

Dites ?

M. Doucït.

Si l’on avoit cette délicatesse ,

Adieu plus des trois quarts de ce qu’on croit Noblesse. Il n’en est presque point, à vous parler sans fard.

Qui n’ait pour faire preuve eu besoin de mon art. le sais.de gros seigneurs qui seroient dans la crasse Sans la révision que je fis de leur race.

Où je substituai , tant mon art est divin,

Trois Maréchaux de Camps pour trois marchands de vin. Si pour votre noblesse il vous manque des titres t Il faudra recourir à quelques vieilles vitres.

Où nous ferons entrer d’une adroite façon Une devise antique avec votre écusson.

Vingt douteuses maisons qui sont dans la province* Pour se mettre à l’abri des recherches du Prince »

Avec cette industrie ont trouvé le moyen De prouver leur noblesse admirablement bien.

Vous serez noble assez , si vous paroissez l’être.

Ésope.

Et comment, s’il vous plaît , le pourrai-je paroître ? Ai-je un extérieur qui puisse faire voir...

le vous trouve l’air noble autant qu’on peut l’avoir#

Ésope.

A moi ?

M. Dotcir,

Sur votre front certain éclat qui brille Montre que vous venez d’une illustre famille.

Ésope.

Il est vrai , j’ai l’air grand ! l'aspect noble !

M. Dot* CET.

COMÉDIE

Beaucoup !

Ésope.

Et ma taille ? Tenez , voycz-moi plus d’un coup : Comment la trouvez-vous ? Parlez avec franchiiC.

Petite; mais bien faite.

Et ma bosse :

Bien prise $

Et qui vous sied si bien....

Ésope.

Il faut en vérité

Pourtant de flatterie ctre bien effronté !

Je sais certaine Fable , où le bon sens abonde ,

Qui vient sur vous et moi le plus juste du monde.

LE CORBEAU ET LE RENARD, Fable.

Un oiseau laid ( c’est moi) qu’on nomme le Corbeau , Tenant en son bec un fromage ,

-Un Renard fit}, (c’cst vous ) , pour lui tendre un pansau, Le salue humblement, et lui tient ce langage : sî Que vous êtes un bel oiseau !

33 Mon Dieu , l'agréable plumage î s» Je crois que votre ramage 33 Est , pour le moins , aussi beau ,

» Et qu’on ne sauroit voit un plus parfait ouvrage, v Si l’on vous entendoit fredonner quelques airs

<rx LES FABLES D’ÉSOPE,

n On cnverroit l’Aigle paître , y> Et les habirans des airs « Vous acccptcroicnt pour maître. >*

Le crédule Corbeau , qui se laisse entêter ,

A la tentation facilement succombe :

11 ouvre le bec jjour chanter ,

Et d’abord le fromage tombe.

Pendant qu’il en soupire , et de rage et d’ennui , L’autre gobe la proie , et se moque de lui.

Voilà comme à-peu-près , en marchant sur sa piste , Peroit à mon égard le Généalogiste ,

Si de sa flatterie il m’avoit infecté.

Et que de son venin mon cœur fût empesté.

Je dis ce mot exprès, car il n’est point de peste Qui soit plus dangereuse , et qui soit plus funeste Que l’appât décevant, le poison séducteur Que répand chaque jour la bouche d’un flatteur,

M. Dobcït.

Il est vrai qu’un flatteur est un monstre effroyable.

É t s OPE.

Eh ! pourquoi l’es-tu donc , adulateur au diable î Pourquoi , dis?

Je le suis à mon corps défendant :

Si je ne l’étois pas je serois imprudent.

C’est par ce seul endroit que les Grands s’amadouent: Ils ne souffrent près d’eux que des gens qui les louent ; Ils veulent qu’on appelle , et n’en sont point confus , Leurs défauts qualités , çtlçurs vices vertus.

COMÉDIE. Ci

A qui veut s’avancer c'est la plus sûre route.

Puisque c’est leur plaisir qu’est-cc que cela coûte?

Et quand ils ont des met* suivant leurs appétits ,

Qui doit.on en blâmer des Grands ou des petits ?

ÉSOPE

S’il n’étoit des flatteurs , que le diable fait naître.

Les Grands qui sont flattés se passeroient de l’être ;

Et faute d’encenseurs pour les défauts qu’ils ont,

Ils s’accoutumcroicnt à se voir tels qu’iis sont.

Ils verroient bien souvent , par leur esprit aride , Qu’un Noble sans science est un cheval sans bride , Qui n’étant retenu ni par mords , ni par frein , S’abandonne à sa fougue et prend un mauvais train, Mais' pour empoisonner un jeune gentilhomme,

Que divertit la chasse , et que l’étude assomme ,

On lui met dans l’esprit que rien n’est si galant Que l’innocent plaisir de tirer en volant ,

Que d’un Noble effectif c’est la pente secrctc ,

Que c’est pour les pédans que la science est faite ;

Et pour toutes vertus , par la suite des ans ,

Il chasse, il boit, il joue et bac des paysans.

Ce Noble , enséveli dans un fond de province ,

A charge à sa patrie , inutile à son Prince ,

Sans l’état malheureux où les flatteurs l’ont mis , Feroit grâce aux perdreaux , et peur aux ennemis, par une indignité , qu’on peut nommer atroce ,

Vous m’avez flatté , moi , jusqu’à louer ma bosse :

Il faut être Corbeau pour donner là-dedans.

J’ai cru c^uevous aviez lafoiblcsse des Grands.

*4 LES TABLES D’ÉSOPÉ,

J’en sais de contrefaits, bien plus que vous ne l’etes , Que je vois applaudirsur leurs tailles bienfaites.

Vingt petits près d’un Grand sont vingt approbateurs.

Ésope.

Moi , qui ne flatte point , et qui hais les flatteurs ,

J’ai , pour vous obliger , un service à vous rendre.

M. Poucet.

Oh

ÉSOPE

Je vous avertis que vous vous ferez pendre.

Moi , Monsieur ?

Ésope.

Oui, vous-même, en propre original.

J’oblige tout le monde, et ne fais point de mal.

É s OPE.

Ces blasons frauduleux, ajoutés à des vitres ,

Contre les droits du Roi sont autant de faux titres.

Et l’intervalle est bref de faussaire à pendu.

M. Poucet.

Monsieur, peut-être ailleurs êtes-vous attendu :

Je ne vous retiens point , c’est assez que j’obtienne...

Ésope.

Non s mais vous craignez, vous, que je ne vous retienne. M. D o u c E T.

Si vous saviez. Monsieur, jusqu’à quel point je suis....

Ésope.

Allez , je fais du mal le plus tard que je puis. Retirez-vous.

(M. Douce i son. )

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