LE CUISINIER ET LE CIGNE
Un jour un Cuisinier insigne,
Qui buvoit quelquefois un peu plus fort que jeu , Pour mettre la marmite au feu ,
Pensant tuer une Oie, alloit tuer un Cigne.
On ne s’est jamais vu dans un danger plus grand }
Déjà le bras levé s’appretoit à descendre ,
Quand l’oiseau lui fait entendre Une voix qui le surprend.
Jamais au bord du Méandre,
Aucun Cigne en expirant ,
N’a célébré sa mort d’une façon plus tendre.
Ses chants ne furent pas vains:
Malgré l’humeur assaffinc De l’Ecuyer de cuisine ,
Le fer lui tomba des mains, sa Bien vous en ptend , dit-il , d’avoir un tel ramage ,
Hij
,, Je vous méconnoissois , si vous n’eussiez chanté. „ Ainsi la douceur du langage Est, dans l’occasion , de grande utilité :
Il semble que le Ciel en ait fait l’appanage Des personnes de qualité;
Et dans un grand Seigneur de la brutalité Marque une noblesse sauvage.
C’est à vous maintenant à vous faire raison :
11 faut être le Cignc , ou bien être l’Oison.
Choisissez.
C’est un choix qui n’est pas difficile î Je n’ai jamais re^u de leçon plus utile ;
Et pour vous faire voir que j’en veux profiter ,
Je vous prie un moment de vouloir m’écouter.
J’aime depuis deux ans , d’une ardeur tendre et pute, Ce qu’ont fait de plus beau le Ciel et la nature :
Vous savez s’il est vrai , vous qui dans un seul joue Pour les mêmes appas avez pris tant d’amour.
Si dans si peu de tems votre amour est extrême ,
Quel doit être le mien? Jugez en par vous-même;
Et s’il faut n’aimer plus , dites , de bonne foi ,
Quel esr le plus â plaindre , ou de vous , ou de moi ?
La raison fur vos sens garde un si grand empire Que d’abord qu’elle parle ils n’osent la dédire ,
Et pour m’oser flatter d’un si puissant effort Ma raison est trop foible, et mon amour trop fort. Par-tout où vous passez vous répandez des grâces:
Les coeurs de tout le peuple accompagnent vos traces ; Faut-il que deux amans soient les seuls entre tous
COMÉDIE. Sf
Qui refusent leurs voix aux vœux qu’on fait pour vousî Faites-vous un effort dont vous seul êtes digne:
Faites...
Voilà parler en véritable Cîgne.
Voilà dans son malheur se plaindre noblement.
Certes , je suis fâche d’aimer si fortement :
Je sens je ne sais quoi me reprocher dans l’ame Que j’ai tort de troubler une si belle flamme J Mais enfin, je suis homme, et quoique mal bâti »
Je sens ce qu’en ma place un autre autoit senti. L’amour que vous avez , quelque fort qu’il éclate , N’a de plus que le mien qu’une plus vieille date ;
Et puisqu'il faut , sans fard, nous expliquer ici.
Ce que vous ne pouvez, je ne le puis aussi.
J’ensuis fâché.
Monsieur, songez, je vous supplie ,
A l’effort que jç fais lorsque je m’humilie.
Mon cœur, qui jusqu’ici n’avoit jamais rampé...
Esope.
Vous allez faire l’Oie , ou je suis bien trompé.
J’ai peur de faire pis dans mon désordre extrême,
Si vous vous obstinez à m’ôter ce que j’aime.
Il m’est bien plus aisé de renoncer au jour Qu’à l’adorable objet pour qui j’ai tant d’amour, Apiès une si juste et si douce espérance...
Ésope.
Et savez-vous aimer avec persévérance ?
H nj
po LES FABLES D’ÉSOPE,
Pcut-ctrc que l’amour , que vous croyez constant, Est de ces feux folets qu’on ne voit qu’un instant.
Vos tranquilles désirs ne trouvant plus d’amorce Le feu dont vous brûlez perdra toute sa force»
Et ce qui fut l’objet de vos tendres amours Deviendra votre peine au bout de quinze jours.
Il n’est guercs d’amour que l’hymen n’assassine.
Moi , je pourrois cesser d’adorer Euphrosine!
Si Phymen de ma flamme interrompoit le cours ,
J’y voudrois renoncer pour l’adorer Toujours.
Ekm , non , sur mon amour le tems n’a point d’empire: Mon sort est d’en avoir jusqu’à ce que j’expire ;
Et si dans le tombeau tout ne fïnissoit pas ,
J’aimerois Euphrosine au-delà du trépas.
Il n’est rien qu’à ma flamme aisément je n’immole.
Ésope.
Mille qui l’ont promis ont manqué de parole.
Si l’on m’en voit manquer que le Ciel en courroux Puisse lancer sur moi ses plus rigoureux coups ;
Et pour faire un serment, dont je frémis moi-même. Je consens que jamais Euphrosine ne m’aime.
Mon amour pour changera fait un trop beau choix.
Ésope.
Adieu. Nous nous verrons encore une autre fois.., Quelqu’un vient.
Ciel je sors} mais plein d’inquiétude.
COMÉDIE
Je ne puis demeurer dnns cette incertitude ;
Et quel que soit mon sort , dans une heure d’ici Je me rendrai chez vous pour en être éclairci.
* {U sort.)