‹ Chefd'œuvres de P. CorneilleChapitre 12 sur 92 · JUGEMENS ET ANECDOTES · texte numérisé non relu

JUGEMENS ET ANECDOTES

des Cours de Vienne , de Bavière , de Bruxelles ^ de Naples et de Milan : la ligue i'avoit introduite en France , et le mariage de Louis Xlil avec la fille de Philippe III , avoic tellement mis l'Espagnol à la mode , qu'il étoit alors presque honteux aux Gens de Lettres de Tignortr» La plU'* part de nos Comédies étoient imitées du Théâtre de Madrid. »

<c Uii Secrétaire de la Reine Marie de Médicis» nommé Chalons , reticé à Rouen dans sa vieil« lesse f conseilla à Corneille d'apprendre l'Espagnol 9 et lui proposa d'abord le su/et du Cid de Gtttllen de Castro. Le Cid Espagnol n'étoit pas un bon Ouvrage i mais il y avoir de quoi en faire un bon.

<c C'est une cbose ^ à mon avis , très*remai^ quable » que depuis la renaissance des Lettres en Europe ^ depuis que le Théâtre étoit cultivé , on n'eût encore rien produit de véritablement inté* ressant sar la scène françoise » et qui fit verser des larmes , si on en excepte quelques scènes attendrissantes du Pastor fido et du Cid Espagnol. Les Pièces Italiennes du seizième siècle étoient de belles déclamations « imitées du grec > ma^s

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les déclamations ne touchent point ie cœur. Les Bieccs Espagnoles étoient des tissus d'aventuxes iacioyah^es > les Anglois avoîeht encoie pris ce goftn On n'aToit point sa encoie pailec an cams clans aucune Nation. Çuxq ou six endroits u^s^ touchaos 9 mais, noyés dans la foule des itxégula* liiés de Guiikn de Castro , fuccnt sentis pat Corneille » comme on découvre un senties coa^ ven de ronces etxl'épines.

<c II sut faire du Cid Espagnol une Pièce moitis irrégulicre et non moins touchante* Le sujet du Cid est le mariage de Rodrigue avec Chimene, Ce roaiiage est un point d'Histoire presque aussi célèbre en Espagne que celui d'Andromaque avec Pyrrhus chez les Grecs -, et c'étoit en cela même que conststoit une grande partie de Tintéfèt de la Pièce, L'authenticité de rHistoirc reur doit tolérable aux Spectateurs un dénouement qu^il n*auroit pas été peut-être permis de feindre ; et Tamour de Chimene » qui e&t été odieux ^ s'il n'avoit commencé qu'après la mort de son pere » devenoit aussi touchant qu'excusa{>le , puisqu'elle stimoit déjà Rodrigue avant cette mott , et par Tordre de son pçie même. »

a On

JUG£MENS £T AN£CDOT£S* xxul

f On ne connoissoit point encore , avant le Cîd de Cocneîlk , ce combat des passions , qui déchire le coeux » et devant lequel toutes les autres beautés de l'Art ne sont que des beautés inanimées. On sait quel succès eut le Cid , et quel entiiousiasme il produisit dans la Nation. On sait aussi les contradictions et les dégoûts qu'essuya Corneille. »^

tt 11 étoit un des cinq Auteurs qui travailloient aux Pièces du Cardinal de Richelieu. Ces cinq Auteurs étoient Rotrou , r£toile , Colleter , Boisrobert et Corneille , admis Je dernier dans cette société. Il n'avoit trouvé d'amitié et d'es« time que dans Rotrou, qui sentoit son mérite* Les autres n'en avoient pas assez pour lui rendre justice. Scudéri écrivoii contre lui avec le fiel de la jalousie humiliée , et avec le ton de la supériorité. Un Claveret qui avoit fait une Comédie tmitulée i.a Place Royale , suc le même sujet que Corneille y se répandit en invectives grossières, Mairet lui-même s*avilit jusqu^à écrire contre Corneille , avec la même' amertume.

Mais ce qui raâàigea » et ce quipouvoit priver la ïiancc dcè chcf-d'ocuvres dont il l'enrichit de- *

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puis y ce fut de voir le Catdinal » son pxotecceui , se mettre avec chaleur à la tête de tous ses ennemis. 3>

m Le Cardinal , à la fin de x ^ ) f , un an avant les représentations du Cid , avoit donné dans le Palais Cacdinal , aujourd'hui le Palais Royal , la Comédie des Tuileries ^ dont il avoit arrangé lui-mèoie toutes les scènes. Corneille , plus docile à son génie , que souple aux volontés d'un premier Ministre , crut devoir changer quelque chose dans le troisième acte qui lui fut confié. Cette liberté estimable fut envenimée par deux de ses confrères , et déplut beaucoup au Cardi* nal , qui lui dit , qu'il falloit avoir un esprit d4 suite. Il entendoit par esprit de suite la soumis** sion qui suit aveuglément les ordres d*un supé» rieur. Cette anecdote étoit fort connue chez les derniers Princes de la maison de Vendôme > petits-fils de César de Vendôme , qui avoit as^ sisté à la représentation de cette Pièce du Car* dinal. »

ce Le premier Ministre vit donc les défauts du Cid avec les yeux d'un homme mécontent de

rÂuteur y et ses yeux se fermèrent trop sur 1^

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beautés. Il étoit si entier dans son sentiment » que quand on lui appoita les premières esquissM du travail de l'Académie sur le Cid f et quand il vit que TAcadémie » avec un ménagement aussi poli qu'encourageant pour les Arts et pour le grand CocMille, comparoit les contestations présentes à celles que la Jéjcusalem et le Pastor £do âvoient fait naître i il mit en marge , de sa mahi : ce L'applaudissement et le blâme du Cid 5i n'^t qu'entre les doctes et les ignorans , au » lieu qqe les contestations sur les deux autres n^Pjtees ont été entre les gens d'esprit. »

•'«c Qu'il nM soit pemis de hasardef une téfiiixiott. Je crois que le Cardinal de Richelieu aVûit raison , en ne considérant que les irrégula^ l^és de la Pièce , rinntUiié et rineonrenance du rôle de l'in&yiio , Je rôle foiiide du Roi , le rôle encore plus foible de Don Sanche , et quelques antres àihntSm Son grand stns Ini faisoit voie cltftement toutes ces fautes > et c'est en quoi il me paxoit plus qu'excusable.

K Je ne sais s'il étoit possible qu'un homme occupé des intérêts de l'Europe , des factions de ^ f xançe » et de& intrigues plus, épineuses de U

wvî JUGEMENS ET ANECDOTES^

Cour , un cœur ulcéré par les ingratitudes et en-i 4iuci par les vengeances ^ sentit le charme Scènes de l^odrigue et de Cbimene^ Il voyou qw Jlodrigue avoit très * grand tort d'aller chez sa maîtresse , après avoir tué son pere j et quand 9B est trop fortement choqué de voir ensemble deux personnes qu'on croit ne devoir pas se chercher , on peut n'être pas ému de ce qu'elles disent.» )>

^ Je suis donc pei$Hiadé que le Cardinal de jS^ichelicu croit de bonue foi* Remarquons encore que cette ame altierc » qui vouloit absolur ment que l'Académie condamnât k Cid 9*iconti-* nua sa faveur à l'Auteur » et que même CoueiUo eut le malheureux avantage de travailler, deux ans après , è TAveugle de Smyrne , Tragi-^Comédk des cinq Auteurs « dont Iç c%nevas éioit ci^cor« âlu premier Ministre. »

' <c II y a une Scène de baisers dans cette Pièce n mt r Auteur da canevas avèic reproché à Chimenc

est à croire que le Cardinal de Kichelieu n'avoit pas ordonné cette Scène » et qu'il fut plus iiH dttlgeat envers Cplletist qui ia fit , qaUl net l'avoit été envers Corneille, n

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' c( Quant au jugement que l'Acadéinie fut obligée de prononcer entre Corneille et Scudéri, • €t qu'elle intitula modestement , Senûmens dû V Académie sur le Cii^ j'ose dire que jamais on ne s^est conduit avec plus de noblesse , de politesse et de prudence , et que jamais on n*a jugé avec plus de go&t. Rien n^étoit plus noble que de rendre justice aux beautés du Cid » malgré la volonté décidée du Maître du Royaume. »

ce La politesse avec laquelle elle reprend les défauts » est égale à celle du style i et il y eut une très-grande prudence à se conduire de façon que ni le Cardinal de Richelieu , ni Corneille , ni même Scudéri » n'eurent au fond sujet de se plaindre*. Far ces paroles de l'Académie : Encore que le sujet du Cid ne soit pas Son,... Je crois qu'elle entendoit que le mariage , ou du moins la promesse de mariage entre le meurtrier et la fille du mort, n'est pas un bon sujet pour une Pièce morale , que nos bienséances en sont blessées. Cet aveu de ce Corps éclairé y satisfaisoit à la fois la raison et le Cardinal de Richelieu , qui croyoit le sujet défectueux. Mais TAcadcmie n*d pas prétendu que le sujet ne fut p.ts très inté-

c llj

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fessant et tiès-tragique i et quand on songe que ce mariage est un point d'Histoire célèbre > on ne peut que louer CoraeiUe d'avoir réduit ce mariage à une simple promesse d'épouser Chimene s c'est en quoi il me semble que Corneille a ob* . servé les bienséances » beaucoup plus que ne le pensoient ceux qui n'étoient pas instruits de rHistoire. i>

' <c La conduite de TAcadémie composée de Gens de Lettres , est d'autant plus remarquable» que le déchaînement de presque tous les Auteurs ctoit plus violent i c'est une chose curieuse de '

voir comme il est traité dans la Lettre sous le nom à*Ari$u. lê

Ci Pauvre esprit , qui voulant paroître admirable )> à chacun , se rend ridicule à tout le monde » et » qui» le plus ingrat des hommes , n'a jamais rc- 9> connu les obligations qu'il a à Séneque et \ » Guillen de Castro » à l'un desquels il est rede* » vable de son Cid » et à l'autre de sa Médée. Il 9» reste maintenant à parler de ses autres Pièces »

qui peuvent passer pour farces ^ et dont les » titres seuls faisoient rire autrefois les plus sages

et les plus sérieux i il a fait voir une Mélite ^

JUGEMENS ET ANECDOTES. xxt£

la Galerie du Palais et la Place Royale > ce qui » aôus faisott espérer que Mondory annonceroil

bientôt le Cimetière S. Jean , la Samaritaine et ^ la Place aux veaux , l'humeur vile de cet Au- » teur et la bassesse de son ame , icc.

ce On voit par cet échantillon de plus de cent brochures faites conue Corneille , qu'il j avoir » comme aujourd'hui , un certain nombre d'hommes que le mérite d'autrui rend sifurieuz » qu'ils Jie connaissent plus ni raison ^ ni bienséance. C'est une espèce de rage qui attaque les petits Auteurs ^ et sur*tout ceux qui n'ont point eu d'éducation. Dans une Pièce de vers contre lui ^ on fit parler ainsf Guillen de Castro :

«c Donc fier de mon plumagef en Cdmeiile d'Horaee » ao Kc prétends plus voler plus haut que le Parnasse. )> Ingrat 1 rends-moi mon Cid , jusques au dernier mot % y> Apr2s tu connoîtras « Corneille déplumée ^

3> Que Tcsprit le plus vain est souvent le plus sot, 9> Et qu'enfin tu me dois toute ta renommée* »

u Mairct , TAutcur de la Sophonisbe ^ qui avott au moins la gloire d'avoir fait la première Pièce régulière que nous eussions eu Ir rance » sembla perdre cette gloire en écrivant couuc

xxx JUGEMENS ET ANECDOTES.

Corneille des personnalités odieuses. II faut avouer que Corneille repondit très aigrement à tous ses ennemis* La querelle même alla si loin entre lui et Mairet , que le Cardinal de Richelieu interposa entre eiix son autorité. Voici ce qu'il fit écrire à Mairet par T Abbé de Boisro^i bert.

A Ckaronne , y Octobre itfj?»

<s Vous lirez 4e reste de ma Lettre comme un 9» ordre que fc vous envoie , par le commande* ï> ment de son Éminence. Je ne vous cèlerai pas 5> qu'elle s'est fait lire avec un plaisir extrême : * 9> tout ce qui s'est fait sur le sujet du Cid » et n particulièrement une Lettre qu'elle a vue de » vous, lui a plu jusqu'à un tel point , qu'elle » lui a fait naître Tenvie de voir tout le reste. » Tant qu'elle n'a connu dans les écrits des uns

et des autres que des contestations d'esprit » agréables et des railleries innocentes , je vous » avoue qu'elle a pris bonne part au divertisses» ment » mais quand elle a reconnu que dans a> ces contestations naissoient eufia des injures^ » des outrages et des menaces , «Uc a pili aussi*

JUGEMENS ET ANECDOTES, sxxi

9» tôt xcsolution d'en arrêtei le cours. Poui cet 91 effet y quoiqu'elle n'ait point vu le libelle quç . 9> vous attribuez à M« Corneille y présupposant

n par votre réponse » que je lui lus hier au soir » y> qu'il devoit être Tagresseur , elle m'a corn- » mandé de lut remontrer le tort qu'il se faisoit^ » et de lui défendre de sa part de ne plus iaire 3> de réponse^ s'il ne vouloit lui déplaire » mais 9> d'ailleurs , craignant que des tacites menaces » que vous lui faitics t vous « ou quelqu'un de m vos amis , n'en viennent aux effets , qui tire- » rolent des suites ruineuses à Tun et à Tautre » VI elle m'a commandé de vous écrire , que si » vous voulez av*oir la continuation de ses bonnes •> giaccs ^ vous mettiez toutes vos injures sous le pied ^ etne vous souveniez plus que de votre ^ ancienne amitié , que j'ai charge de renou-* 3) vellei sur la table de ma chambre à Paris , yi quand vous serez tous rassemblés. Jusqu'ici

» j'ai parlé par la bouche de son Imminence 5 y> mais pour vous dire ingénument ce que je a» pense de toutes vos procédures , j'estime que s> vous avez suffisamment puni le pauvre M. Coi:« ncille de ses vanités ^ et que ses foibles d4*

xxxij JUGEMENS ET ANECDOTES.

»i fenses ne dcmandoient pas des armes si fortes y> et si pénétrâmes que les vâttes : vous verrez » un de ces jours son Cid assez mal mené pat les » sentimens de TAcadémie. »

« L'Académie trompa les espérances de Boisrobert. On voit évidemment par cette Lettre que le Cardinal de Richelieu vouloit humilier Cor« ncillci mais qu'en qualité de premier Ministre^ il ne vouloit pas qu'une dispute littéraire dégénérât en querelle personnelle. »

ccPour laver la france du reproche que les Etrangers pourroient lui faire , que le Cid n'attirât à son Auteur que des injures et des dégoûts, je joindrai ici une partie de la Lettre que le cc^ lebre Balzac écrivoit à Scudéri , en repense à la icritique du Cid que Scudéri lui avoit envoyée. ^

« • • • . Considérez néanmoins» Monsieur» que » toute la france entre en cause avec lui » et que

peut-être il n'y a pas un des Juges dont vous y> êtes c6n venus ensemble , qui n'ait loué ce que a> vous desirez qu'il condamne i de sorte que ^> quand vos argumens scroicnt invincibles , et ^ que votre adversaire y acquiesceroit » il auroîc

toujours de quoi se coi^solcr glorieusement de

JUGEMENS ET .ANECDOTES, xxxii»

» la perte de son procès ^ et vous dixe que c'est » quelque chose de plus d'avoir satisfait tout ua » Royaume , que d'avoic fait une Pièce régulé iiere..!! n'y a point d' Architecte d'Italie qui » ne trouve des défauts à la structure de Fontai* n nebleau , et qui ne TappeUe un monstre de s» pierre : ce monstre » néanmoins , est la belle 19 demeure des Rois , et la Cour y loge commo* » dément. Il y a dçs beautés parfaites, qui sont s> e£facées par d'autres beautés qui ont plus d*a* » gtément et moins de perfection i et parce que » l'acquit n'est pas si noble que le naturel , ni le » travail des hommes que les dons du ciel ^ on s> vous pourroit encore dire que savoir Tart de » plaire ne vaut pas tanr que savoir plaire sans » art. Aristote blâme la Fleur d'Agathon , quoin qu'il dit qu'elle fut agréable ; et l'ŒËdipe peutw être n'agréoit pas , quoiqu'Aristotc l'approuve. m Or , s'il est vrai que la satisfaction des Spectan tenrs soit la fin que se proposent les Spectacles» «> et que les maîtres même du métier ayent quel- » quefois appelle de César au Peuple, le Cid du i» Poëte François ayant plu au5$i4>ten que la Fleur n 4u Poème Grec » ne seroit-il point vrai qu:ii a

xxxiv JUGEMENS ET ANECDOTES.

» obunu la fin de la représentation , et qu'il est 9> arrivé à son but » encore que ce ne soit pas par 9i le chemin d'Aristote , ni par les adresses de sa ï> Poétique i Mais vous dites , Monsieur , qu'il 1» a ébloui les yeux du monde , et vous l'accuses 3> de charge et d'enchantement ^ ;e connois beau<^ n eoup de gens qui feroient vanité d'une telle ae- » cusation 9 et vous me confesserez vousamême ^ » que si la magie étoit une chose permise » ce » seroit une ehose excellente. Ce seroit , à vrai

n dire » mie belle chose de pouvoir faire des pro« )> diges innocemment , de faire voir le soleil 9» quand il est nuit , d'apprêter des festins sans 9» viandes, ni officiers ; de changer en pistoles les » feuilles de chêne y et le verre en diamans. » C'est ce que vous reprochez à l'Auteur du Si Cid , qui vous avouant qu'il a violé les règles » de TÂrt , vous oblige de lui avouer qu'il a uu 9» secret , qu'il a mieux réussi que l'Art mcme 1 » et né vous niant pas qu'il a trompé toute la » Cour et tout le Peuple » iie vous laisse con* » dure de-là , sinon qu'il est plus £a que toute i» la Coûtée tout le Peuple ^ et que la tromperie A» qui ^'ctend à un h grand nombre de personnes»

est .

JUG£M£NS ET ANECDOTES, xxxv

9> est-lhoins une fraude qu'une conquête. - Cela y> étant 9 Monsieur » je ne doute point que Mes- » sieurs de TAcadémie ne se trouvent bien em* » pèches dans le jugement de votre procès , et 9> que d'un côté vos raisons ne les ébranlent , et » de Tauue l'approbation publique ne les re- >3 tienne. Je serois en la racine peine si j'étois en » la même délibération , et si de bonne fortune » je ne venois de trouver votre arrêt dans les re^- » gis très de l'antiquité. Il a été prononcé , il y a 10 plus de quinze cents ans , par un Philosophe de » la famille stoïque » mais un Philosophe dont la durée n'étoit pas impénétrable à la joie , de »qui il nous reste des Jeux et des Tragédies, » qui vivoit. sous le règne d'un Empereur Poète ' n et Comédien , au siècle des vers et de la mu- 51 sique. Voici les termes de cet authentique ar- » rêt , et je vous les laisse interpréter à vos » Dames » pour lesquelles vous avez bien entre** ^ pris une plus longue et plus difficile traduc« y> tion : lUud multum est primo aspectu oculos oc^ j> cupasst y etiamsi contemplaiio diligens inventura » est quod arguât. Si me inurrogas , majQr illc est n quijudicium abstulit^ quâm qui meruit. Voue ad-

xxxv; JUGEMENS ET ANECDOTES.

vcrsairc y trouve son compte pat ce favorablé )9 mot de majitr ut ; et vôus avez aussi ce que 9> TOUS pouvez desirei » ne désirant rien » à mon » avis , que de prouver que j^idicium abstulit. i> Ainsi vous l'emportez dans le cabinet , et il a

gagné au Théâtre. Si le Cid est coupable »

» c'est d'un crime qui a eu recompense 5 s'il est a> puni , ce sera après avoir triomphé 5 s'il faut » que Platon le bannisse de sa République » il 91 faut qu'il le couronne de fleurs en le bannissant^ » et ne le traite point plus mal qu'il a traité au- 9itrefois Homeke. Si Aristote trouve quelque )> chose à désirer en sa conduite , il doit le laisser » jouir de sa bonne fortune, et ne pas condam* 9> ner un dessein que te succès a justifié. Vous » êtes ttop bon pour en vouloir davantage : vous 9> savez qu'on apporte souvent du tempérament M aux Loix » et que Téquité conserve ce que la S) justice pourroit ruiner. N'insistez point sur » cette exacte et rigoureuse justice. Ne vous at- 3> tachez point avec tant de scrupule à la souve* 9» raine raison i qui voudroit la contenter et sa* » tisfaire à sa régularité ^ seroit obligé de lui )i bâtir un plus beau monde que celui-ci ; il fau«

JUGEMENS ET ANECDOTES, xxxvii

SI droit lut faire une nouvelle nature des choses » 9> et lui aller clierg||ier des idées au-dessus dit » ciel. Je parle » Monsieur ^ pour mon intérêt j n si vpus la croyez , vous ne trouverez rien qui mérite d'être aimé , et par conséquent je suis » en hasard de perdre vos bonnes grâces , bien » qu'elles me soient extrêmement chères , et » que |e suis passionnément , Monsieur , votre ,

ce C'est ainsi que Balzac , retiré du monde , et plus* impartial qu*un autre » écrivoit à Scudéri son ami , et osoit lui dire la vérité. Balzac » tout empoulé qu'il étoit dans ses Lettres , avoic beau* coup d'érudition et de goût , connoissoit Télo* quence des vers » et avoit introduit en France celle de la prose. Il rendit justice aux beautés du Cid , et ce témoignage fait honneur à Balzac et à Corneille. »

ce II y a des Mémoires qui ne sont pas imprimés , qui trouvent une cause très-fine t mais assez vraisemblable » de Taversion que le Cardinal concevoir pour le Cid ^ et de rincUnation qu'il témoignoit pour V Amour Tyrannique du bitfihtu»

feux Scudéri i c'est que dans le premier il y avoit

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mvitî JUGEMENS £T ANECDOTES*

des paroles qai ehoquoient les grands Ministres ; et dans l'autre ^ il y en avc^ qai exalioient le pouvoir absolu des ïlois , même sur leurs plus proches. >>

JDespréaux a dit de cette persécution :

En vain contre It Cid un Ministre se ligue i » Tout Paris pour Chîmene a les yeux de Rodrigue. 3> L'Acadcmic en Corps a beau le censurer > Si Le Public révolté s'obstine à Tadmirer.

«Messieurs de rAcadcmic , sur les instances réitérées dn Cardinal , prirent enfin la résolution^ pour le satisfaire » de donner leurs Sentimcns sur le Cid. 11 s'assemblèrent le i<; Juin 1^37. 11 fut ordonné que trois Commissaires seroient nommes pour examiner la Pièce et les Observations de Scudéri contre elle ^ que cette nomination se feroit à la pluralité des voix , par billets qui ne seroient vus que du Secrétaire. Les Commis-»

saires furent MM. de Courseys » Chapelain et Desmarcts. Leur tâche n*étoit que l'examen du corps de l'Ouvrage en gros ; car pour celui des vers , il fut résolu qu'on le feroit dans la Com* pagnie. MM. de Cérisy , de Gombaud ^ Earo

et l'Etoile , furent seulement chargés de les voit

JUGEMENS ET ANECDOTES, «xlx

en particulier ^ et de rapporter leurs observations ^ auxquelles Desmarets eut ordre de mettre le der« filer la main ^ après les délibérations de TAca-» demie , en diverses conférences ordinaires et extraordinaires. Mais pour Texamen de TOuvragc en gros » la chose fut un peu plus difficile. Chapelain donna premièrement ses Mémoires. Il fut ordonné que MM. de Bourseys et Desmarets y joindroient les leurs s et du tout Chapelain fit un corps qui fut présenté manuscrit au Cardinal* Son jugement fut que la substance en étoit bonne mais qu'il falloit y /etter çuelques poignées i€ fleurs. L'Ouvxage fut donc donné à polir k MM. Scrisay , de Cérisy , de Gombaud et Sirmondt M. de Cérisy le coucha par écrit , et M. de Gombaud fut chargé de la dernière revi«> sien du style. Tout fut lu et examiné par la Compagnie , en diverses assemblées ordinaires et exuaordinaires , et donné » enfin » à Tlmprimeur. Le Cardinal étoit alors à Charonne , où on lui envoya les premières feuilles » mais elles ne le contentèrent nullement. Il trouva qu'on avoit passé d'une extrémité à Tauue » et qu'on y avoit apporté uop d'ornemens et de fleurs , et

diij

kl JÙGEMENS ET ANECDOTES.

. xetivoya » à Theure même » en diligence » dire qu'on arrêtât Timpression. Il voulut enfin que MM. de Sérisay , Chapelain et Sirmônd le vinsent tiouver ^ afin qu'il put leur expliquez mieux son intention. M. de Séiisay s'en excusa sur ce qu'il ëtoit prêt à monter à cheval pour s*en aller en Poitou. Les deux autres se rendirent chez le Cardinal. Pour les écouter y il voulut être seul dans sa chambre, excepté M. de Beautru et Boisrobert qu'il appella » comme étant de l' Aca^ demie. Il leur parla fort long^tems , très-civile* ment , débouter sans chapeau. Chapelain voulut teeuser M. de Cérisy » le plus doucement qu'il put 3 mais il reconnut d'abord que cet homme ne vouloir pas être contredit , car il le vit s'échauffer et se mettre en action » îusques-là que ^ s'adres« sant à lui I il le prit et le retint , comme on fait » sans y penser , quand on veut parler fortement à quelqu'un et le convaincre de quelque chose. La conclusion fut qu'après leur avoir expliqué de quelle façon il falloir écrire cet Ouvrage » il en donna la charge à M. de Sirmond , qui avoir , en effet » le »tyle fort bon et fort éloigné de toute affectation. Mais M* de Sirmond ne le satisfit

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