‹ Chefs-d'œuvre d'éloquence françaiseChapitre 11 sur 87 · BOSSUET. — DE 1000 A · texte numérisé non relu

BOSSUET. — DE 1000 A

lesquels il nous a frappés de temps en temps, non encore pour nous punir à toute rigueur, mais seulement pour nous réveiller , Dieu prend enfin cette dernière résolution pour se venger des hommes ingrats et trop insensibles : il retire ses saintes lumières, il les aveugle, il les endurcit*; et leur laissant oublier ses divins préceptes , il fait qu'en même temps ils oublient et leur salut et eux-mêmes... Il faut que je vous montre dans son Ecriture le progrès d'un si grand mal. Le Prophète Isaïe nous le représente tenant en sa main une coupe , qu'il appelle la coupe de la colère de Dieu : Bibisli de manu Domini calicem irœejus - : « La main du Seigneur vous a fait boire la coupe de sa colère.)) Elle est, dit-il , remplie d'un breuvage qu'il veut faire boire aux pécheurs; mais d'un breuvage fumeux comme d'un vin nouveau, qui leur monte à la tête et qui les enivre. Ce breuvage qui enivre les pécheurs, qu'est-ce autre chose , Messieurs, que leurs péchés mêmes et leurs désirs emportés auxquels Dieu les abandonne? Ils boivent comme un premier verre , et peu à peu la tête leur tourne; c'est-à-dire que , dans l'ardeur de leurs passions,

* Celle grande peinliire de ravciiglemenl et de l'cndurcisseracnldes pécheurs esl plus remarquable par sa poésie que par l'oxactitude tliéologique de son expression : ses couleurs ont besoin d'èlre adoucies. L'orateur, entraîné par sa verve, semble déclarer çà et là que Dieu aveugle lui-même les pécheurs; telle n'a pu être sa pensée, ce serait du calvinisme. Dieu, quand on abuse de ses lumières, lesdiminue; mais il ne prive jamais des grâces nécessaires; la conversion doit toujours demeurer possible jusqu'au dernier soupir. C'est donc le pécheur qui s'endurcit volontairement lui-même. Dire que c'est Dieu qui l'aveugle , c'est se servir d'une expression peu logique, reçue pourtant dans le langage commun. Ne dit-on pas d'un bienfaiteur qu'il fait des ingrats? d'un père , qui a permis la perte de son fils, qu'il l'a perdu? C'est dans ce sens qu'il faut entendre ici Bossuet,qui, pour effrayer davantage , a choisi l'expression la plus terrible. N'est-ce pas une vengeance de Dieu assez redoutable que de permettre l'aveuglement et la perte des pécheurs , quand il pourrait trouver dans les trésors infinis de sa miséricorde de quoi vaincre leur opiniâtreté ?

« Is. F.r. i7.

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