L AVEUGLEMENT DES PÉCHEURS
la réllexion à demi éteinte n'envoie que des lumières douteuses. Ainsi l'âme n'est plus éclairée comme auparavant; on ne voit plus les vérités de la religion , ni les terribles jugements de Dieu, que comme à travers d'un nuage épais. C'est ce qui s'appelle dans les Ecritures «l'esprit de vertige ', » qui rend les hommes chancelants et mal assurés. Cependant ils déplorent encore leur faiblesse; ils jettent quelques regards du côté de la vertu qu'ils ont quittée. Leur conscience se réveille de temps en temps, et dit en poussant un secret soupir dans le cœur : 0 piété ! ô chasteté ! ô innocence ! ô sainteté du baptême! ô pureté du christianisme! Les sens l'emportent sur la conscience: ils boivent encore, et leurs forces se diminuent, et leur vue se trouble. 11 leur reste néanmoins quelque connaissance et quelque souvenir de Dieu. Buvez, buvez, ô pécheurs, buvez jusqu'à la dernière goutte, et avalez tout jusqu'à la lie. Mais que trouveront-ils dans ce fond? (( Un breuvage d'assoupissement, dit le saint prophète, qui achève de les enivrer jusqu'à les priverde tout sentiment. » Usque ad fundiim calîcis soporis hihisli , el potasli usque ad fœces '. Et voici un effet étrange. « Je les vois , poursuit Isaïe, tombés dans les coins des rues, si profondément assoupis qu'ils semblent tout à fait morts. » Filii lui projecti sunt , dormierunt in capile omnium viarum \ C'est l'image des grands pécheurs, qui, s'étant enivrés du vin de leurs passions et de leurs délices criminelles , perdent enfin toute connaissance de Dieu et tout sentiment de leur mal. Ils pèchent sans scrupule ; ils s'en souviennent sans douleur , ils s'en confessent sans componction , ils y retombent sans crainte, ils y persévèrent sans inquiétude , ils y meurent enfin sans repentance.
Ouvrez donc les yeux , ô pécheurs ! et connaissez l'état oii
1 Is. XIX. 14. - * Ibid. — 3 Ibid. 20.
JO l'ELLirisuiS'. — 10(3:2.
vous èles. Pendant que vous contentez vos mauvais désirs, vous buvez un long oubli de Dieu ; un sommeil mortel vous f'aonc vos lumières s'étei;inent, vos sens s'affaiblissent. Cependant il se fait contre vous, dans le cœur de Dieu , un amas de baine et de colère : Thesaurizos iibi iram^, comme dit Tapôtre. Sa fureur, longtemps retenue, fera tout à coup un éclat terrible. Alors vous serez réveillés par un coup mortel, mais réveillés seulement pour sentir votre supplice intolérable. Prévenez un si grand malbeur; éveillez-vous, l'heure est venue. Ilora est jam nos de somno surgerc. Eveillez-vous pour écouter l'avertissement , de peur qu'on ne vous éveille pour écouler votre sentence.
EXTRAITS DES ÎMÉiMOIRES DE PELLISSON,
prisonnier à la Bastille; écrits en fa\eur du surintendant des finances , Nicolas Foucquct , marquis de Belle-lsle, arrêté le 5 septembre 1661 , accusé de péculat et de projets de révolte, et condamné, en 1664, par une commission extraordinaire dont il avait récuse la compétence ^.
« Si quelque chose approche de l'orateur romain , dit Voltaire , ce sont les trois mémoires que Pellisson composa pour Foucquct. Ils sont dans le même genre que plusieurs oraisons de Cieéron, un mélange d'afiaircs judiciaires et d'adaires d'État, traité solidement avec un art qui paraît peu, et orné d'une éloquence louchante^. » Cependant Voltaire n'a pas admis Pellisson dans le Temple du goût. La Harpe, après avoir déclaré que ce travail de l'amitié courageuse défendant un infortuné, est ce que l'éloquence judiciaire a produit déplus beau dans le xvu« siècle, y trouve néanmoins un abus de figures qui sent le dé-
' Hom. 11. 5.-2 Paul Pellisson avait trente-sept ans lorsqu'il fut emprisonné, au mois do septembre 1661. Notes historiques. N" 3 et 4. — 3 Siècle de Louis .\IV, ch. 32. '
rL.MDOVEU rOLU FOUColET. 3|
tiamalcur, beaucoup crincorrections dans le langage, des phrases trop longues, des eonslructions embarrassées et des parenthèses trop nombreuses ^ Ce n'est donc pas le fini de ces plaidoyers qui les a fait rauf^cr parmi les chefs-d'œuvre oratoires; c'est leur logique enirainanîe, lumineuse, agréable jusque dans les comptes rendus du maniement des finances; c'est l'art avec lequel Pellisson intéresse partout la gloire du roi à l'absolution de son ministre, et, après avoir démontré l'innocence de l'accusé , fait de la clémence du monarque le complément de sa justice irritée ; c'est enfin le pathétique auquel, il est vrai, résistèrent Louis XIV et les juges choisis par lui, mais qui émut le public et fit plaindre le condamné. Pour comprendre cette éloquence suppliante jusqu'à paraître agenouillée, il faut se rappeler qu'elle s'adressait à un maître absolu , blessé par le surintendant, et qui, en livrant Foucquct au jugement d'un tribunal, avait fait sentir aux juges que son honneur de roi dépendait de la condamnation d'un coupable accusé par l'autorité royale elle-même.
DISCOURS AU ROI par un de ses fidèles sujets, ou première défense de M. Foucquct 2.
Sire , Deux choses bien difïérenles, mais qui ne ?ont nullement contraires , m'ont fait prendre la résolution d'adresser directement ce discours à Votre Majesté : l'admiration véritable que j'ai pour un roi le plus grand, le plus magnanime, le plus triomphant et le plus heureux qui soit au monde, et la
1 Cours de littérature, t. VII, p. 10 (Paris, 1799). 11 faut se rappeler que ces mémoires furent écrits à la dérobée par un prisonnier qu'on surveillait de près et imprimés clandestinement, sans que l'auteur pût en corriger les épreuves. Nous nous permettrons de décliarger quelques périodes , en remplaçant par des points les incises qui les appesantissent et les rendent obscures, et d'indiquer, entre parenthèses , des mots omis et pourtant nécessaires à l'intelligence du discours. De plus nous noterons quelques incorrections qu'il était impossible de faire disparaître sans altération du texte. — ^ Ce discours a dû paraître vers le mois do mars 1662. ^otes hist. No 5.
jusie compassion dont je suis touché pour le plus infortuné de ses sujets. Ce n'est pas la coulume ni le défaut du siècle que la disgrâce trouve trop de défenseurs, et Votre Majesté n'est sans doute guère importunée de ceux qui lui parlent aujourd'hui pour M. Foucquet , naguère procureur général, surintendant des finances, ministre d'Etat, l'objet de l'admiration et de l'envie , maintenant à peine estimé digne de pitié. Tout se lait, tout tremble , tout révère la colère de Votre Majesté. Je la révérerais plus que personne, et, quelque obligé que je fusse de parler , je me tairais comme tous les autres, si je n'avais à dire à Votre Majesté des choses essenlielles qu'autre que moi ne lui dira point, et qui regardent le bien de son service. Veuille le Maître des cœurs et le Roi des rois que , pour en reconnaître la vérité et l'importance. Votre Majesté les lise sans dégoût jusqu'à la fin, et que, donnant tant de temps aux moindres supplications de ses sujets, elle ne refuse pas un peu de véritable attention à une afIairjBqui regarde sa gloire, et qui n'est pas de si petite considération qu'elle n'attire aujourd'hui les yeux de toute l'Europe.
Je parlerai , Sire , avec toute la liberté d'un homme qui n'a rien à craindre ni à espérer, mais avec tout le respect et la soumission d'un sujet fidèle ; et si, par malheur, ce que je ne saurais croire , il m'échappait le moindre mot qui semblât s'éloigner tant soit peu de cette parfaite soumission^ et de ce profond respect que je lui garderai toute ma vie, je le désavoue dès cette heure ; je l'efface avant de l'avoir écrit, et supplie très-humblement Votre Majesté de croire que je puis faillir de la plume et de la main , mais jamais du cœur ni de la pensée.
Mais avant que d'entrer dans les accusations de M. Foucquet , où consiste la principale et plus considérable partie de ce que je dois représenter ]i Votre Majesté , qu'elle me pardonne, s'il lui plaît, si je lîfarrète , quoique avec peine ^ sur
l'LAlDOYER roLR FUUCQIET. 33
les commissaires extraordinaires devant lesquels on dit que Votre Majesté veut qu'il réponde '.
1. — Question préalable. Incompétence des Juges; appel au tribunal
du roi^.
Le pouvoir de messieurs les commissaires ne se peut fonder que sur redit et la commission que Votre Majesté a fait rcgistrer dans les compagnies souveraines pour la chambre de justice'. Encore qu'on y ait coulé en passant deux ou trois mois généraux, de toiUes sortes de personnes et de quelques conditions quece soil'\\\ est certain — et il n'y a point d'homme tant soit peu instruit du droit français ou romain , il n'y a point de consultant désintéressé qui n'en dise autant à Votre Majesté — il est certain , dis-je, que ces termes généraux ne comprennent en aucune façon du monde les personnes privilégiées telles qu'est M. Foucquet, comme gentilhomme, comme vétéran du parlement de Paris, comme ayant eu l'honneur d'être un des principaux ministres de votre Etat, comme exempt, par ses lettres de surintendance, de rendre raison de son administration qu'à la seule personne de Votre Majesté.
Quand Votre Majesté veut déroger à un privilège, il faut qu'elle y déroge en termes précis et exprès; qu'elle parle de ce qui a fondé ce privilège; qu'elle témoigne vouloir s'en départir pour de grandes considérations , et à cet égard seulement ; que ce qui détruit soit aussi clair et aussi formel que ce qui avait établi : autrement ces paroles générales ne sont qu'une confirmation simple de la loi générale, qui n'empêche point
* Notes hist. N» 6. — * Ce titre n'est pas dans le texte; nous l'ajoutons pour faciliter l'intelligence du discours. — ^ n s'agit de l'édit qui avait créé la chambre de justice, et des lettres de commission contenant les noms des juges choisis par le roi. Notes Idst. N» 7. — * Ces mots se trouvaient dans l'édit portant création de la chambre de justice, et enregistré le 3 décembre 1661. Ibid.
34 PELLissois. — 166:2.
Je privilège de subsister \ Le grand conseil s'en est expliqué dans son arrêt d'enregistrement, déclarant qu'il ne registrait rien contre les privilégiés; les autres compagnies ont cru que cela s'entendrait assez sans le dire, et qu'il ne fallait point aller au-devant du mal par une explication non nécessaire. Si Votre Majesté en pouvait douter, Sire, elle n'aurait qu'à leur envoyer déclarer qu'elle entend soumettre les officiers de leurs corps à la chambre de justice. Votre iMajeslé verrait aussitôt à ses pieds ces corps vénérables la conjurer de ne leur point ôter, par deux ou trois petits mots généraux , ce que la sagesse et la bonté de tant de rois ses prédécesseurs leur ont accordé par tant de titres si exprès et si authentiques , ce qui fait toute la dignité de leur condition , ce qui leur fait trouver, dans l'esprit des peuples, cette considération et ce respect si nécessaires à ceux à qui Votre Majesté confie la garde des lois, le saint et sacré dépôt de sa justice...
Mais qu'importe, dira-t-on, si, même pour les personnes privilégiées, il y a déjà des exemples de pareilles commissions? C'est quelque chose sans doute , Sire , que ces exemples : mais, je l'oserai dire, ce n'est point assez pour un roi... qui n'obéit qu'à Dieu et à la raison, qui ne regarde désormais ses prédécesseurs que pour les efifacer, qui ne pense pas tant à suivre les exemples du passé qu'à faire lui-même des exemples glorieux que la postérité puisse suivre.
Sire , par l'ordonnance de Blois, parcelles qui ont été faites depuis, par une infinité d'autres plus anciennes, renouvelées de temps en temps, d'âge en âge, avec un soin extrême, jusqu'aux Capitulaires de Charles le Chauve , par toutes ces ordonnances, Sire, plus claires, plus solennelles, plus souvent réitérées qu'en aucune autre matière , les rois vos prédéces-
1 Voyez dans les Notes historiques, N* 8, en quels termes réditdu roi parlait de la révocation des privilèges.
PLAIDOYER rOUR. FOL'CQUET. 35
seurs ont promis solennellement à leurs sujets de n'établir nulle commission extraordinaire, et de les laisser juger par leurs juges naturels; ils ont dérogé par avance à ce qu'ils pourraient faire au contraire; ils ont ordonné aux compao-nies souveraines de n'y avoir aucun égard '. Ce sont ces ordonnances, Sire, dont Votre Majesté a juré l'exécution le jour de son sacre ; ordonnances fondées sur l'esprit général de la monarchie, sur la forme générale d'administrer la justice en France, qui réclame manifestement contre ces sortes de commissions. 11 serait aisé de le montrer par une infinité de raisons, si l'on ne craignait la longueur : maison voici une. Sire, digne qu'un grand prince... la sache et la considère.
Il n'appartient qu'à l'autorité royale seule en France de poursuivre la punition des crimes; mais, dans cette poursuite, chose étrange et admirable ! elle renonce pour un temps , s'il faut ainsi dire, à ce droit si grand, si vaste, si absolu de la royauté. Notre roi devient notre partie. On commandait auparavant de sa part; alors on supplie, on requiert. 11 écrit et produit contre l'accusé , et l'accusé contre lui. Ecrire contre son roi légitimement en France, quel prodige! et comment cela est-il possible? 11 l'est, Sire, parce qu'en ces rencontres la grandeur de Votre Majesté consiste à s'abaisser jusqu'à ses sujets, à s'égaler en quelque manière à eux , à se dépouiller de tous ses avantages, parce qu'elle ne les poursuit pas comme ennemis, mais comme sujets, mais comme enfants; [parce] qu'elle voudrait les pouvoir sauver justement, [et] qu'elle craint
1 Pellisson cite en note les Copitulaires de Charles le Chauve, tit. I, ck. 3; les déclarations de Philippe de Valois, du 9 juillet 1341, et de Louis XI en 1467, le 21 octobre ; une réponse de Charles VIII aux Etats du royaume, réunis à Tours en 1483; une ordonnance du même prince en 1485; une autre de Charles IX, donnée à Moulins en 156G ; l'autorité enfin de Henri III , en l'ordonnance qu'il fit l'an 1579 sur les cahiers des Etats généraux qu'il avait convoqués à Blois, l'an 1576.
scrupuleusement de les pei-drc. Or, Sire , je ne parle point ici de messieurs de la chambre de justice en particulier, je parle de tous les commissaires en général en matière de crime. 11 ne m'arrivera point aussi de mettre des bornes à votre pouvoir, non plus qu'à la puissance divine dont il est l'image. Je n'aurai jamais d'esprit, ni de voix, ni de sang, ni de vie, que pour soutenir ce sacré pouvoir qui ne fait pas seulement la grandeur de Votre Majesté, mais aussi la félicité de ses peuples. Mais , Sire, que Votre Majesté considère, s'il lui plaît, elle-même, quelle différence il y a, quel éloignement, quel abîme entre cette égalité glorieuse et volontaire du roi au sujet' dans la poursuite des crimes, [entre] celte modération, celle retenue, ce scrupule, que je viens de remarquer, et le choix des juges par un roi qui est partie. Et où est la partie..., quelque faible, quelque misérable qu'elle soit, qui ne gagne sa cause s'il lui est permis d'en faire autant? Et que peut-il y avoir de plus suspect, de plus redoutable à des accusés que des juges, non pas naturels et ordinaires, mais établis exprès contre eux, qu'on n'a jamais vus être pour eux, qui , à regarder les exemples du passé sur lesquels on en fonde l'usage, ont toujours su condamner, et pas une seule fois absoudre?
Que si les exemples peuvent quelque chose sur Votre Majesté, qu'elle en reçoive un, mais véritablement fait pour elle; c'est celui de Henri le Grand, de glorieuse mémoire, aïeul de Votre Majesté, à qui elle a tant fait d'honneur en témoignant, même dès l'enfance, qu'elle le regardait comme un des plus dignes modèles de ses grandes actions , et dont on remarque avec éloge qu'il ne fît jamais faire le procès par commissaires à qui que ce soit, quoiqu'il en eût plusieurs occasions, et quoique celle voie lui eût été souvent proposée...
' Du roi et du sujet.
PLAIDOYER POUR FOl'CQUET. 37
L'orateur cite ici, suivant l'usage du barreau à cette époque, l'autorité des théologiens dont l'opinion est favorable à la sienne.
S'il faut enfin entendre la voix du peuple , celte voix, Sire, qui est si souvent celle de Dieu , cette voix qui fait, à vrai dire, la gloire des rois, qui parle si magnifiquement aujourd'hui par toute la terre des vertus de Votre Majesté, elle dira que tout ce qui n'est point naturel et ordinaire, lui est suspect; qu'un innocent même, condamné par votre parlement, passe toujours pour coupable; qu'un coupable même, condamné par des commissaires, laisse toujours au public et à la postérité quelque soupçon d'innocence; qu'enfin le général du monde regarde ces deux sortes de juges comme deux choses tout à fait différentes. Témoin la réponse de ce bon religieux, que l'histoire n'a pas trouvée indigne d'êfre rapportée, quand le roi François \" regardant à Marcoussis le tombeau d'un surintendant immolé , sous un des rois précédents, aux jalousies de la Cour et à la passion d'un duc de Bourgogne, et ce grand prince disant que c'était dommage qu'on eût fait mourir un tel homme par justice : ce n'est pas par justice. Sire, répondit ingénument le religieux, c'est par commissaires*.
Je l'ai dit à Votre Majesté, Sire : jusqu'ici , en tout ce raisonnement , je n'ai parlé que des commissaires en général. Je suis persuadé que messieurs de la chambre de justice sont justes, pleins d'honneur, pleins de probité, dignes par leur rang, par leur dignité, par leur caractère, par leur mérite, par le choix de Votre Majesté même, de toute sorte de respects : mais, en descendant du général au particulier, quel moyen. Sire, de dissimuler ce que tout Paris, ce que loulela France disent tous les jours, et que personne n'a encore peutêtre osé dire à Votre Majesté? Je le dirai toutefois hardiment —
' Ce surintendant des finances est Jean ou Gérard de Montaigu ; Pcllisson en parlera de nouveau dans la troisième partie de ce discours. Notes hist. N" 23.
38 PELLTSSOX. — 1062.
car la vérité ne craint rien sous un grand prince, tel que Votre Majesté — bien que ces juges soient justes en eux-mêmes, pleins d'honneur , pleins de probité , le malheur de M. Foucquet veut encore qu'il y en ait parmi eux un grand nombre qui, par d'autres considérations, sont légitimement récusables; mais un si grand nombre. Sire, et pour de telles considérations, qu'il n'y a point de parlement dans votre royaume dont on ne pût évoquer un procès si l'on avait un pareil nombre d'aussi fortes et légitimes récusations \
Avec quelque soin que Votre Majesté veille sur son Etat, les affaires des particuliers, leurs liaisons, leurs intrigues, leurs démêlés, leurs passions, leurs jalousies, leurs animosités, leurs vengeances ne vont point jusqu'au trône. Ce sont vapeurs de la terre qui s'arrêtent à la moyenne région de l'air, et n'approchent point du soleil...
Lors donc. Sire, que tant d'ordonnances, confirmées par les serments des rois vos prédécesseurs et par celui de Votre Majesté même , que l'esprit de nos lois et de la justice française, que l'exemple du grand Henri votre aïeul, que les avis des personnes doctes, saintes et pieuses, que la voix du peuple , que tant de raisons particulières qu'on n'explique point par respect à Votre Majesté , lui persuadent de renvoyer M. Foucquet à ses juges naturels; lorsque Votre Majesté, après tant de prospérités et tant de triomphes..., ne règne pas moins absolument dans les compagnies souveraines que dans le Louvre, quelle nécessité trouvera-t-elle de se détourner du chemin le plus battu, le plus fréquenté de la justice, de quitter les grandes et belles voies royales pour en prendre d'autres? Pourquoi voudra-t-elle, ou donner à un coupable le moyen de se faire croire plus innocent qu'il n'est en effet, ou ôter, sans y penser, à un innocent quelqu'un des moyens de justifier son
1 Noies historiques, Ho 9,
innocence ? Pourquoi voudra-t-elle du moins laisser à la médisance et à l'envie , pour qui il n'y a rien de sacré, un prétexte de murmurer en secret, si elle ne l'ose en public, contre la plus belle et plus florissante réputation du monde , qui est celle de Votre Majesté.
Mais, Sire, quelque résolution qu'il plaise à Dieu d'inspirer à Votre Majesté sur ce sujet, ce que je ne puis m'empêcher d'espérer , c'est que, si Votre Majesté ne renvoie point M. Foucquet à ses juges naturels; si elle n'accorde point ce que la sage et vertueuse mère *, ce que la famille désolée de cet infortuné, lui ont déjàdemandé avec tant de larmes — qui est de ne lui point donner d'autres juges que Votre Majesté même, suivant les clauses expresses de ses lettres de surintendant, qui l'affranchissent de toute autre juridiction ^ — ; s'il faut que le premier et le plus malheureux des surintendants subisse effectivement lejugementd'une chambre de justice, comme un simple et misérable homme d'affaires , au moins Votre Majesté lui réservera-t-elle en sa personne une justice supérieure à la chambre de justice, une justice où Votre Majesté n'appellera point seulement sa sévérité, mais aussi sa bonté, sa clémence et son cœur vraiment royal, pour y venir donner leur suffrage.
C'est, Sire, devant ce tribunal supérieur — car aussi, à vrai dire, M. Foucquet n'en peut reconnaître d'autre sans se faire tort — ; c'est, dis-je, devant ce tribunal supérieur que je vais désormais plaider sa cause.
1 Notes historiques, N» 10. — ^Provisions du 21 février 1653. « Vous avons constitué, ordonné, et établi par ces présentes, etc., seul surintendant de nos finances, pour désormais les administrer avec un plein et entier pouvoir, et ainsi qu'en votre conscience le jugerez nécessaire pour notre service, et jouir de cette charge aux honneurs, etc., sans que de cette administration vous soyez tenu de rendre raison en notre chambre des comptes, ni ailleurs qu'à notre personne, dont nous vous avons, de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, relevé et dispensé, relevons et dispensons par ces présentes. Note de iellissov.
40 PEurssoN. — 1002.
Que Votre Majesté le souffre, et qu'elle m'écoute, s'il lui plaît, non pas avec l'esprit d'un maitre irrité, mais avec celui d'un juge équitable, d'un roi bon et généreux, qui ne condamne jamais qu'à regret, et qui cherche toutes sortes de
moyens d'absoudre.