DE HENRIETTE-ANNE D ANGLETERRE
les pages du mépris des choses humaines, veut enfin montrer à l'homme quelque chose de plus solide, et conclut tout son discours en lui disant: « Grains Dieu, et garde ses commandements; car c'est là tout l'homme; et sache que le Seigneur examinera dans son jugement tout ce que nous aurons fait de bien et de mal \ » Ainsi tout est vain en l'homme, si nous regardons ce qu'il donne au monde; mais au contraire, tout est important, si nous considérons ce qu'il doit à Dieu. Encore une fois, tout est vain en l'homme, si nous regardons le cours de sa vie mortelle; mais tout est précieux tout est important, si nous contemplons le terme oii elle aboutit, et le compte qu'il en faut rendre. Méditons donc aujourd'hui, à la vue de cet autel et de ce tombeau, la première et la dernière parole de l'Ecclésiaste ; l'une qui montre le néant de l'homme ; l'autre qui établit sa grandeur. Que ce tombeau nous convainque de notre néant, pourvu que cet autel, où l'on offre tous les jours pour nous une victime d'un si grand prix, nous apprenne en même temps notre dignité. La princesse que nous pleurons sera un témoin fidèle de l'un et de l'autre. Voyons ce qu'une mort soudaine lui a ravi; voyons ce qu'une sainte mort lui a donné. Ainsi nous apprendrons à mépriser ce qu'elle a quitté sans peine, afin d'attacher toute notre estime à ce qu'elle a embrassé avec tant d'ardeur, lorsque son âme , épurée de tous les sentiments de la terre , et pleine du ciel où elle touchait, a vu la lumière toute manifeste. Voilà les vérités que j'ai à traiter, et que j'ai cru dignes d'être proposées à un si grand prince , et à la plus illustre assemblée de l'univers.
« Nous mourons tous , disait cette femme dont l'Ecriture a loué la prudence au second livre des Rois , et nous allons
' Deum lime, et mandata ejus observa ; hoc est enim omnis homo : et cuncta quae fiunt adducet Deus injudiciura, sive bonum, sive malum illudsit. Eccl. xii, 13, U.
sans cesse au tombeau , ainsi ({ue des eaux qui se perdent sans retour ^ » En effet, nous ressemblons tous à des eaux courantes. De quelque superbe distinction que se flattent les hommes , ils ont tous une même origine j et celte origine est petite. Leurs années se poussent successivement comme des Uols : ils ne cessent de s'écouler, tant qu'enfin, après avoir fait un peu plus de bruit et traversé un peu plus de pays les uns que les autres, ils vont tous ensemble se confondre dans un abîme où l'on ne reconnaît plus ni princes, ni rois, ni toutes ces autres qualités superbes qui distinguent les hommes ; de même que ces fleuves tant vantés demeurent sans nom et sans gloire, mêlés dans l'Océan avec les rivières les plus inconnues *.
Et certainement, Messieurs, si quelque chose pouvait élever les hommes au-dessus de leur infirmité naturelle ; si l'origine qui nous est commime souffrait quelque distinction solide et durable entre ceux que Dieu a formés de la même terre , qu'y aurait-il dans l'univers de plus distingué que la princesse dont je parle? Tout ce que peuvent faire non-seulement la naissance et la fortune, mais encore les grandes qualités de l'esprit, pour l'élévation d'une princesse , se trouve rassemblé et puis anéanti dans la nôtre. De quelque côté que je suive les traces de sa glorieuse origine, je ne découvre que des rois, et partout je suis ébloui de l'éclat des plus augustes couronnes. Je vois la maison de France, la plus grande sans comparaison de tout l'univers, et à qui les plus puissantes maisons peuvent bien céder sans envie , puisqu'elles tâchent de tirer leur gloire de cette source. Je vois les rois d'Ecosse, les rois d'Angleterre, qui ont régné depuis tant de siècles sur une des plus belliqueuses nations de l'univers, plus encore par leur courage
• Omnes iiioriinur, et quasi aquee dilabimui in tenaiu, quae uon reverluntur. II Re>j. XIV, U, — î Notes hiU. N" 63.
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que par l'autorité de leur sceptre*. Mais cette princesse, née sur le trône, avait l'esprit et le cœur plus haut que sa naissance. Les malheurs de sa maison n'ont pu l'accabler dans sa première jeunesse ; et dès lors on voyait en elle une grandeur qui ne devait rien à la fortune ^ Nous disions avec joie que le Ciel l'avait arrachée, comme par miracle, des mains des ennemis du roi son père, pour la donner à la France: don précieux, inestimable présent, si seulement la possession en avait été plus durable ! Mais pourquoi ce souvenir vient-il m'interrompre? Héias! nous ne pouvons un moment arrêter les yeux sur la gloire de la princesse, sans que la mort s'y mêle aussitôt pour tout offusquer de son ombre. 0 mort, éloignetoi de notre pensée, et laisse-nous tromper pour un peu do temps la violence de notre douleur par le souvenir de notre joie.
Souvenez- vous donc. Messieurs, de l'admiration que la princesse d'Angleterre donnait à toute la cour. Votre mémoire vous la peindra mieux avec tous ses traits et son incomparable douceur, que ne pourront jamais faire toutes mes paroles. Elle croissait au milieu des bénédictions de tous les peuples, et les années ne cessaient de lui apporter de nouvelles grâces. Aussi la reine sa mère, dont elle a toujours été la consolation, ne l'aimait pas plus tendrement que faisait Anne d'Espagne. Anne, vous le savez, Messieurs, ne trouvait rien au-dessus de cette princesse. Après nous avoir donné une reine, seule capable par sa piété et par ses autres vertus royales, de soutenir la réputation d'une tante si illustre , elle voulut , pour mettre dans sa famille ce que l'univers avait de plus grand, que Philippe de France, son second fils, épousât la princesse Henriette; et quoique le roi d'Angleterre , dont le cœur égale la sagesse , sût que la princesse sa sœur , recherchée de
i Notes hist. N"^ 29 et 31. — '- lùid. N» b'i.
tant de rois, pouvait honorer un trône, il lui vit remplir avec joie la seconde place de France , que la dignité d'un si grand royaume peut mettre en comparaison avec les premières du reste du monde K
Que si son rang la distinguait, j'ai eu raison de vous dire qu'elle était encore plus distinguée par son mérite. Je pourrais vous faire remarquer qu'elle connaissait si bien la beauté des ouvrages de l'esprit, que l'on croyait avoir atteint la perfection quand on avait su plaire à Madame -. Je pourrais encore ajouter que les plus sages et les plus expérimentés admiraient cet esprit vif et perçant qui embrassait sans peine les plus grandes affaires, et pénétrait avec tant de facilité dans les plus secrets intérêts. Mais pourquoi m'étendre sur une matière où je puis tout dire en un mot? Le roi, dont le jugement est une règle toujours sûre, a estimé la capacité de cette princesse, et l'a mise par son estime au-dessus de tous nos éloges.
Cependant , ni cette estime , ni tous ces grands avantages, n'ont pu donner atteinte à sa modestie. Tout éclairée qu'elle était, elle n'a point présumé de ses connaissances, et jamais ses lumières ne l'ont éblouie. Rendez témoignage à ce que je dis, vous que cette grande princesse a honorés de sa confiance. Quel esprit avez-vous trouvé plus élevé? mais quel esprit avez-vous trouvé plus docile? Plusieurs, dans la crainte d'être trop faciles, se rendent inflexibles à la raison, et s'affermissent contre elle. Madame s'éloignait toujours autant de la présomption que de la faiblesse; également estimable, et de ce qu'elle savait trouver les sages conseils , et de ce qu'elle était capable de les recevoir. On les sait bien connaître , quand on fait sérieusement l'étude qui plaisait tant à celte princesse ; nouveau genre d'étude, et presque inconnu aux personnes de son âge et de son rang , ajoutons, si vous le voulez, de son sexe. Elle
» Notes hisf. N» 64. — « Ibid. N'o 65.
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étudiait ses défauts; die aimait qu'on lui en fît des leçons sincères : marque assurée d'une âme forte que ses fautes ne dominent pas, et qui ne craint point de les envisager de près par une secrète confiance des ressources qu'elle sent pour les surmonter. C'était le dessein d'avancer dans cette étude de la sagesse qui la tenait si attachée à la lecture de l'histoire, qu'on appelle avec raison la sage conseillère des princes. C'est là que les plus grands rois n'ont plus de rang que par leurs vertus, et que, dégradés à jamais parles mains de la mort, ils viennent subir, sans cour et sans suite, le jugement de tous les peuples et de tous les siècles. C'est Va qu'on découvre que le lustre qui vient de la flatterie est superficiel; et que les fausses couleurs , quelque indusirieusement qu'on les applique, ne tiennent pas. Là , notre admirable princesse étudiait les devoirs de ceux dont la vie compose l'histoire : elle y perdait insensiblement le goût des romans et de leurs fades héros ; et, soigneuse de se former sur le vrai , elle méprisait ces froides et dangereuses fictions». Ainsi, sous un visage riant, sous cet air de jeunesse qui semblait ne promettre que des jeux, elle cachait un sens et un sérieux dont ceux qui traitaient avec elle étaient surpris. Aussi pouvait-on sans crainte lui confier les plus grands secrets. Loin du commerce des afïaires et de la société des hommes, ces cames sans force, aussi bien que sans foi, qui ne savent pas retenir leur langue indiscrète! « ils ressemblent , dit le Sage, à une ville sans murailles, qui est ouverte de toutes parts % » et qui devient la proie du premier venu. Que Madame était au-dessus de cette faiblesse! Ni la surprise, ni l'intérêt, ni la vanité, ni l'appât d'une flatterie délicate ou d'une douce conversation , qui souvent , épanchant le cœur , en fait échapper le secret, n'était capable de lui faire découvrir
' Notes hist. No 66. — « Sicut urbs patcns et absque murorum arabitu , ita vir qui non polest in loquendo cohibcre spiritum suuni. Prov. xxv, 28.
lo sien; et la sùrclé qu'on liouvait en celte princesse, que son esprit rendait si propre aux grandes atTaires, lui faisait confiei les plus importantes.
Ne pensez pas que je veuille , en interprète téméraire des secrets d'Etat, discourir sur le voyage d'Angleterre , ni que j'imite CCS politiijues spéculatifs, qui arrangent suivant leurs idées les conseils des rois , et composent, sans instruction , les annales de leur siècle'. Je ne parlerai de ce voyage glorieux que pour dire que Madame y fut admirée plus que jamais. On ne parlait qu'avec transport de la bonté de celte princesse, qui , malgré les divisions trop ordinaires dans les cours , lui gagna d'abord tous les esprits. On ne pouvait assez louer son incroyable dextérité à traiter les affaires les plus délicates, à guérir ces défiances cachées qui souvent les tiennent en suspens, et à terminer tous les différends d'une manière qui conciliait les intérêts les plus opposés. Mais qui pourrait penser sans verser des larmes aux marques d'estime et de tendresse que lui donna le roi son frère -? Ce grand roi , plus capable encore d'être touclié par le mérite que par le sang, ne se lassait point d'admirer les excellentes qualités de Madame. 0 plaie irrémédiable! ce qui fut en ce voyage le sujet d'une si juste admiration, est devenu pour ce prince le sujet d'une douleur qui n'a point de bornes. Princesse, le digne lien des deux plus grands rois du monde, pourijuoi leur avez-vous été sitôt ravie? Ces deux grands rois se connaissent; c'est l'effet des soins de Madame : ainsi leurs nobles inclinations concilieront leurs esprits , et la vertu sera entre eux une immortelle médiatrice. xMais si leur union ne perd rien de sa fermeté , nous déplorerons éternellement qu'elle ait perdu son agrément le plus doux; et qu'une princesse si chérie de tout l'univers ait été précipitée dans le tombeau, pendant que la confiance de
1 Noies hist. N" 67. — ' Charles II.
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àcux si grands rois l'olcvait au coiiibie de la grandeur et de la gloire.
La grandeur et la gloire! Pouvons-nous encore entendre CCS noms dans ce triomphe de la mort? Non , Messieurs, je ne puis pins soutenir ces grandes paroles, par lesquelles l'arrogance humaine tâche de s'étourdir elle-même, pour ne pas apercevoir son néant, il est temps do faire voir que tout ce qui est mortel, quoi qu'on ajoute par le dehors pour le faire paraître grand, est par son fond incapable d'élévation. Ecoutez à ce propos le profond raisonnement, non d'un philosophe qui dispute dans une école, ou d'un religieux qui médite dans un cloître; je veux confondre le monde par ceux que le monde même révère le plus, par ceux qui le connaissent le mieux, et ne lui veux donner pour le convaincre que des docteurs assis sur le trône. « 0 Dieu, dit le Hoi Prophète, vous avez fait mes jours mesurables , et ma substance n'est rien devant vous '. » U est ainsi, chrétiens : tout ce qui se mesure .finit; et tout ce qui est né pour finir n'est pas tout à fait sorti du néant, où il est siiôt re{)longé. Si notre être , si notre substance n'est rien , tout ce (!ue nous bâtissons dessus que pcut-iî être? Ni rédifice n'est plus solide que le fondement, ni l'accident attaché à l'être plus réel que l'être même. Pendant que la nature nous tient si bas , que peut faire la fortune pour nous élever? Cherchez, imaginez parmi les hommes les différences les plus remarquables , vous n'en trouverez point de mieux marquée, ni qui vous paraisse plus effective que celle qui relève le victorieux au-dessus des vaincus qu'il voit étendus à ses pieds. Cependant ce vainqueur, enflé de ses titres, tombera Jui-môme à son tour entre les mains de la mort. Alors ces malheureux vaincus rappelleront à leur com-
1 Ecce mensurabiles posuisti dies mcos , et substantia niea tanquam niliilum ante le. Ps. xxxviii, 6. Notes hist. N» 68.
pagnio leur superbe triomphateur; et du creux de leur tombeau sortira cette voix qui foudroie toutes les grandeurs : « Vous voilà blessé comme nous ; vous êtes devenu semblable à nous K » Que la fortune ne lente donc pas de nous tirer du néant, ni de forcer la bassesse de notre nature.
Mais peut-être , au défaut de la fortune , les qualités de l'esprit, les grands desseins, les vastes pensées, pourront nous distinguer du reste des hommes. Gardez-vous bien de le croire, parce que toutes nos pensées qui n'ont pas Dieu pour objet sont du domaine de la mort. « Ils mourront , dit le Roi Prophète, et en ce jour périront toutes leurs pensées - ; » c'est-à-dire, les pensées des conquérants, les pensées des politiques, qui auront imaginé dans leurs cabinets des desseins où le monde entier sera compris. Ils se seront munis de tous côtés par des précautions infinies; enfin ils auront tout prévu, excepté leur mort qui emportera en un moment toutes leurs pensées. C'est pour cela que l'Ecclésiasle, le roi Salomon, fils du roi David — car je suis bien aise de vous faire voir la succession de la même doctrine dans un même trône — c'est, dis-je, pour cela que TEcclésiaste, faisant le dénombrement des illusions qui travaillent les enfants des hommes, y comprend la sagesse même. « Je me suis , dit-il, appliqué à la sagesse, et j'ai vu que c'était encore une vanité % » parce qu'il y a une fausse sagesse qui, se renfermant dans l'enceinte des choses mortelles, s'ensevelit avec elles dans le néant. Ainsi je n'ai rien fait pour Madame, quand je vous ai représenté tant de belles qualités qui la rendaient admirable au monde, et capable des plus hauts desseins où une princesse puisse s'élever. Jusqu'à ce que je commence à vous raconter ce qui l'unit
1 Et tu vulncratus es, sicut et nos; nostri similis effectus es. Is. xiv, 10. — 2 Iii illa die peribunt omnes cogitationes eorum. Ps. cxlv, 4.-3 Transivi ad conteiuplandam sapientiam... locutusque cum mente mea, animadverti quod hoc quoquc esset vanitas. Eccle. ii, 12, lo.
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à Dieu, nno si illustre princesse ne paraîtra dans ce discours que comme un exemple le plus grand qu'on se puisse proposer, et le plus capable de persuader aux ambitieux qu'ils n'ont aucun moyen de se distinguer , ni par leur naissance, ni parleur grandeur, ni par leur esprit, puisque la mort, qui égale tout, les domine de tous côtés avec tant d'empire, et que d'une main si prompte et si souveraine elle renverse les tôles les plus respectées.
Considérez, Messieurs, ces grandes puissances que nous regardons de si bas. Pendant que nous tremblons sous leur main. Dieu les frappe pour nous avertir. Leur élévation en est la cause ; et il les épargne si peu qu'il ne craint pas de les sacrifier à l'instruction du reste des hommes. Chrétiens , ne murmurez pas si Madame a été choisie pour nous donner une telle instruction. Il n'y a rien ici de rude pour elle, puisque, comme vous le verrez dans la suite. Dieu la sauve par le même coup qui nous instruit. Nous devrions être assez convaincus de notre néant; mais s'il faut des coups de surprise à nos cœurs enchantés de l'amour du monde, celui-ci est assez grand et assez terrible. 0 nuit désastreuse ! ô nuit effroyable , où retentit tout à coup comme un éclat de tonnerre cette étonnante nouvelle : Madame se meurt! Madame est morte * ! Qui de nous ne se sentit frappé à ce coup, comme si quelque tragique accident avait désolé sa famille -? Au premier bruit d'un mal si étrange, on accourut à Saint-Cloud de toutes parts. On trouve tout consterné, excepté le cœur de cette princesse; partout on entend des cris ; partout on voit la douleur et le désespoir et l'image de la mort. Le roi , la reine. Monsieur, toute la cour , tout le peuple, tout est abattu, tout est désespéré ; et il me semble que je vois l'accomplissemenl de cette parole du prophète : « Le roi pleurera , le
> Notes hist. N" 69. — « Ihid. N» 70,
134 B0ssn:T. — 1G70. — op.aison funèbre
p.riiiCG sera désolo, el l(;s m:\ins tomberont an peuple de douleur et d'étonnemcnl '. »
Mais et les princes cl les peuples gémissaient en vain. En vain Monsieur, on vain le roi même tenait Madame serrée par de si étroits embrasscments. Alors ils pouvaient dire l'un et l'autre avec saint Ambroise : Slringcham brachia, sed jam amiseram quam leneham ^ «Je -serrais les bras, mais j'avais déjà perdu ce que je tenais. » La princesse leur échappait parmi des embrasscments si tendres; et la mortj'^plus puissante, nous l'enlevait entre ces royales mains. Quoi donc, elle devait périr sitôt! Dans la plupart des hommes les changetnents se font peu à peu, et la mort les prépare ordinairement à son dernier coup. Madame cependant a passé du matin au soir, ainsi que l'iierbe des champs. Le malin elle fleurissait ; avec quelles grâces, vous le savez. Le soir nous la vîmes séchée ; cl ces furies expressions, par lesquelles l'Ecriture sainte exagère l'inconstance des choses hnmaiiies, devaient être pour cette princesse si précises et si litléraics \
Flélas ! nous composions son histoire de tout ce qu'on peut imaginer de plus glorieux. Le passé cl le présent nous garantissaienl l'avenir; et on pouvait tout attendre de tant d'excellentes qualités. Elle allait s'acquérir deux puissants royaumes par des moyens agréables : toujours douce , toujours paisible autant que généreuse et bienfaisante , son crédit n'y aurait jamais clé odieux ; on ne l'eût point vue s'attirer la gloire avec une ardeur inquicle et précij)ilée ; elle l'eût attendue sans impatience, comme sûre de la posséder. Gel atlachemeiil qu'elle a montré si fidèle pour le
1 Rcx higtibit, cl princi'ps indiiotur rnœrore, et iiianus populi tcrr£e contiirbabuntur. Ezech. vu, 27. — - Qucm tciicbana. Orot. de oh. Sut. fratr. 1. I, n" 19. — 3 Homo sicut fœnum (lies ojiis; taiicjuani flos a;^ri sic cfflorcbil. Ps. eu, 14. Manc sicut Iieiba Iransoat, mine lloreal cl Irauseat; vcspcrc décidât, indiirct ci arcscat. Ps. lxxxix, G.
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roi jnsquGS à h mort , lui en donnait les moyens; et certes c'est le banlîtiiir de nos jours que l'estime se puisse join-^ dre avec le devoir , et qu'on puisse autant s'attacher au mérite et à la personne du prince qu'on en révère la puissance et la majesté'. Les inclinations de Madame ne l'atta-cliaient pas moins fortement à tous ses autres devoirs. La passion qu'elle ressentait pour la gloire de Monsieur n'avait point de bornes. Pendant que ce grand prince, marchant sur les pas de son invincible frère, secondait avec tant de valeur et de succès ses grands et héroïques desseins dans la campagne de Flandre -, la joie de cette princesse était incroyable. C'est ainsi que ses généreuses inclinations la menaient à la gloire par les voies que le monde trouve les plus belles ; et si quelque chose manquait encore à son bonheur , elle eût tout gagné par sa douceur et par sa conduite ^ Telle était l'agréable histoire que nous faisions pour Madame ; et, pour achever ces nobles projets, il n'y avait que la durée de sa vie dont nous ne croyions pas devoir être en peine. Car qui eût pu seulement penser que les années eussent dû manquer h une jeunesse qui semblait si vive? Toutefois c'est par cet endroit que tout se dissipe en un moment. Au lieu de Thistoire d'une belle vie, nous sommes réduits à faire l'histoiie d'une admirable, mais triste mort.
A la vérité , Messieurs , rien n'a jamais égalé la fermeté de son âme, ni ce courage paisible (pii, sans faire effort pour s'élever, s'est trouvé par sa naturelle situation au-dessus des accidents les plus redoutables. Oui , Madame fut douce envers la mort, comme elle l'était envers tout le monde. Son grand cœur ni ne s'aigrit, ni ne s'emporta contre elle. Elle ne la brave non plus avec fierté, contente de l'envisager sans émotion et de la recevoir sans trouble. Triste consolation ,
* Notes fiist. No 71. — 2 Eu 1667. iUd. N" 72. — * Ibid. No 73.
puisque, malgré ce grand courage, nous l'avons perdue! C'est la grande vanité des choses humaines. Après que , par le dernier effet de notre courage, nous avons, pour ainsi dire, surmonté la mort, elle éteint en nous jusqu'à ce courage par lequel nous semblions la défier.
La voilà , malgré ce grand cœur, cette princesse si admirée et si chérie! la voilà telle que la mort nous l'a faite; encore ce reste tel quel va-t-il disparaître : cette ombre de gloire va s'évanouir, et nous Talions voir dépouillée même de celle triste décoration. Elle va descendre à ces sombres lieux, à ces demeures souterraines, pour y dormir dans la poussière avec les grands de la terre, comme parle Job ', avec ces rois et ces princes anéantis, parmi lesquels à peine peut-on la placer, tant les rangs y sont pressés, tant la mort est prompte à remplir ces places. Mais ici notre imagination nous abuse encore. La morl ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place, et on ne voit là que les tombeaux qui fassent quelque figure. Notre chair change bientôt de nature, notre corps prend un autre nom ; môme celui de cadavre, dit TcrluUien , parce qu'il nous montre encore quelque forme humaine, ne lui demeure pas longtemps : il devient un je ne sais quoi qui n'a phis de nom dans aucune langue ; tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes ".
C'est ainsi que la puissance divine, justement irritée contre noire orgueil, le pousse jusqu'au néant ; et que, pour égaler à jamais les conditions, elle ne fait de nous tous qu'une même cendre. Peut-on bâtir sur ces ruines? peut-on appuyer quelque grand dessein sur ce débris inévitable des choses humaines?
1 XXI, 26 et 32. — 2 Cadit in orig-iiiem torram ot cadaveris noraen; ex islo quoquc nomine pcritura, in nullutu iiulc jam nomcn, in omnis jani vocabuli mortcm. Tertull. de resur. carnis , iv. — Le texte porte : Caducae (carnis)... et do isto quoque nomine pcriturcc. Opcr, p. 327 (Paris, 1675). Notes hist. N" 74.