‹ Chefs-d'œuvre d'éloquence françaiseChapitre 19 sur 87 · I>E HENRIETTE- ANNE D 'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

I>E HENRIETTE- ANNE D 'ANGLETERRE

Mais quoi, Messieurs, tout est-il donc désespéré pour nous? Dieu, qui foudroie toutes nos grandeurs jusqu'à les réduire en poudre, ne nous laisse-t-il aucune espérance? lui aux yeux de qui rien ne se perd, et qui suit toules les parcelles de nos corps, en quelque endroit écarté du monde que la corruption ou le hasard les jette, verra-t-il périr sans ressource ce qu'il a fait capable de le connaître et de l'aimer? Ici un nouvel ordre de choses se présente à moi; les ombres de la mort se dissipent : « Les voies me sont ouvertes à la véritable vie \ » Madame n'est plus dans le tombeau ; la mort , qui semblait tout détruire, a tout établi : voici le secret de l'Ecclésiaslc, que je vous avais marqué dès le commencement de ce discours, et dont il faut maintenant découvrir le fond.

il faut donc penser, chrétiens, qu'outre le rapport que nous avons du côté du corps avec la nature changeante et mortelle, nous avons d'un autre côté un rapport intime et une secrète affinité avec Dieu , parce que Dieu même a mis quelque chose en nous qui peut confesser la vérité de son être , en adorer la perfection , en admirer la plénitude; quelque chose qui peut se soumettre à sa souveraine puissance, s'abandonner à sa haute et incompréhensible sagesse, se confier en sa bonté, craindre sa justice, espérer son éternité. De ce côté. Messieurs, si l'homme croit avoir en lui de l'élévation, il ne se trompera pas. Car comme il est nécessaire que chaque chose soit réunie à son principe, et que c'est pour cette raison, dit l'Ecclésiaste, «que le corps retourne à la terre, dont il a été tiré " , » il faut, par la suite du même raisonnement, que ce qui porte en nous la marque divine , ce qui est capable de s'unir à Dieu , y soit aussi rappelé. Or ce qui doit retourner à Dieu, qui est la grandeur primitive et essentielle, n'est-il

* Notas mihi fecisti vias vitœ. Ps. xv, 11. — 2 Revertalur pulvis ad tcrram suam,nndc cra(; et spiritus lodeat ad Deiim, qui dédit illuin. Eccle. xii. 7.

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pas grand et élevé? C'est pourquoi, quand je vous ai dit que la sjrandeur et la gloire n'étaient parmi nous que des noms pompeux, vides de sens et de choses , je regardais le mauvais usage que nous faisons de ces termes. Mais pour dire la vérité dans toute son étendue, ce n'est ni l'erreur ni la vanité qui ont inventé ces noms înagnifiques; au contraire, nous ne les aurions jamais trouvés si nous n'en avions porté le fonds en nous-mêmes. Car où prendre ces nobles idées dans le néant? La faute que nous faisons n'est donc [)a3 de nous èlre servis de ces noms; c'est de les avoir appliqués h des objets trop indignes.

Saint Chrysostome a bien compris celte vérité quand il a dit : (( Gloire, richesses, noblesse, puissance, pour les hommes du monde ne sont que des noms; pour nous, si nous servons Dieu , ce seront des choses. Au contraire la pauvreté, la honte, la mort, sont des choses trop efTectivcs et trop réelles pour eux ; pour nous, ce sont seulement des noms •,» parce que celui qui s'attache à Dieu ne perd ni ses biens, ni son honneur, ni sa vie. Ne vous étonnez donc pas si l'Ecclésiaste dit si souvent: « Tout est vanité. » 11 s'explique, «tout est vanité sous le soleil - , » c'cst-cà-dire, tout ce qui est mesuré par les années, tout ce qui est emporté par la rapidité du temp^. Sortez du temps et du changement, aspirez à l'éternité; la vanité ne vous tiendra plus asservis. Ne vous étonnez pas si le même Ecclésiaste méprise tout en nous jusqu'à la sagesse, et ne trouve rien de meilleur que do goûter en repos le fruit de son travail ^ La sagesse doiit il

1 Gloria enini et potentia , divitiœ et nobilitas , et his similia , noniina snnt apud ipsos ; rcs aiitem apiul nos. Queniadmodum et Iristitia, mors et igiioininia, et paiipertas, et similia, nomiiia sunt apud nos; rcs apud illos. Homll. Lvm in Matth., n" 5; Opcr. t. VII, p. 591. — 2 Vidi cuncta quiï fiunt sub sole, et ccce universa vanitas. Eccle. i, 14; m, 11, etc. — s Nonne mclius est comcdere et bibore, et oslcndere aiiimaî sure bona de laboribus suis. Eccle, n, 24.

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jiarlc en ce lieu est celte sagesse insensée, ingénieuse à se tourmenter, habile à se tromper elle-niôme, qui se corrompt dans le présent, qui s'égare dans l'avenir, qui, par beaucoup de raisonnements et de grands efforts, ne fait que se consumer inutilement en amassant des choses que le vent cmnorte. « Eh ! s'écrie ce saçe roi, y a-t-il rien de si vain '? » Et u'a-t-il pas raison de préférer la simplicité d'une vie particulière qui goûte doucement et innocemment ce peu de biens que la nature nous donne, aux soucis et aux chagrins des avares, aux songes inquiets des ambitieux? Mais « cela même, dit-il, ce repos, cette douceur de la vie, est encore une vanité -, » parce que la mort trouble et emporte tout. Laissons-lui donc mépriser tous les états de celte vie, puisqu'enfm de quelque côté qu'on s'y tourne on voit toujours la mort en face, qui couvre de ténèbres tous nos plus beaux jours. Laissons-lui égaler le fou et le sage; et même, je ne craindrai pas de le dire hautement en cette chaire, laissons-hii confondre l'homme avec la bète, Unus interitus est hominis et jumentorum ^

En effet, jusqu'à ce que nous ayons trouvé la véritable sagesse, tant que nous regarderons l'homme par les yeux du corps, sans y démêler par riutelligence ce secret principe de toutes nos actions, qui , étant capable de s'unir à Dieu, doit nécessairement y retourner , que verrons-nous autre chose dans noire vie que de folles inquiétudes? et que verrons-nous dans notre mort qu'une vapeur qui s'exhale, que des esprits qui s'épuisent, que des ressorts qui se démontent et se déconcertent, enfin qu'une machine qui se dissout et qui se met en pièces? Ennuyés de ces vanités, cherchons ce qu'il y a de grand et de solide en nous. I^e Sage nous l'a montré dans les

* Et est quiilquam fam vanum? Ecclc. n, 19. — * Vidi quod hoc qiioquc esset vaiiilas. Ecclc. ii, 1. — ^ Eccle. m, 19.

dernières paroles de l'Ecclésiastc ; et bienlôt Madame nous le fera paraître dans les dernières actions de sa vie. « Crains Dieu, et observe ses commandements, car c'est là tout Thonime '; » comme s'il disait : Ce n'est pas l'homme que j'ai méprisé , ne le croyez pas; ce sont les opinions, ce sont les erreurs par lesquelles l'homme abusé se déshonore lui-même. Voulez-vous savoir en un mot ce que c'est que l'homme? Tout son devoir, tout son objet, toute sa nature, c'est de craindre Dieu. Tout le reste est vain , je le déclare; mais aussi tout le reste n'est pas l'homme. Voici ce qui est réel et solide, et ce que la mort ne peut enlever; car, ajoute l'Ecclésiaste : « Dieu examinera dans son jugement tout ce que nous aurons fait de bien et de mal -. »

11 est donc maintenant aisé de concilier toutes choses. Le Psalmiste dit «qu'à la mort périront toutes nos pensées ^ ; » oui , celles que nous aurons laissé emporter au monde , dont la figure passe et s'évanouit. Car encore que notre esprit soit de nature à vivre toujoui's , il abandonne à la mort tout ce qu'il consacre aux choses mortelles, de sorte que nos pensées, qui devaient être incorruptibles du côté de leur principe , deviennent périssables du côté de leur objet. Voulez-vous sauver quelque chose de ce débris si universel, si inévitable? Donnez à Dieu vos affections; nulle force ne vous ravira ce que vous aurez déposé en ses mains divines. Vous pourrez hardiment mépriser la mort à l'exemple de notre héroïne chrétienne. Mais , afin de tirer d'un si bel exemple toute l'instruction qu'il nous peut donner, entrons dans une profonde considération des conduites de

1 Deum timc et mandata ejws observa : hoc est cnim omnis homo. Ecde. xii, 13. — - Et cuiicta, quae fiunl, adducct Dcus in judicium pro omni crrato, sivc bonuni, sive mulum illud si*. Ecde. xii, 14. — ^ In illa die peribunt onincs cogitationcs corum. Ps. cxLV, 4.

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Dieu sur clic; cl adorons en celte princesse le mystère de la prédestination et de la grâce.

Vous savez que toute la vie chrétienne, que tout l'ouvrarre do noire salut est une suite continuelle de miséricorde; mais le fidèle interprète du mystère de la grâce , je veux dire le grand Augustin, m'apprend cette véritable et solide théologie, que c'est dans la première grâce et dans la dernière, que la grâce se montre grâce; c'est-à-dire que c'est dans la vocation qui nous prévient et dans la persévérance finale qui nous couronne, que la bonté qui nous sauve paraît toute gratuite et toute pure. En effet, comme nous changeons deux fois d'état, en passant, premièrement, des ténèbres à la lumière, et, ensuite, de la lumière imparfaite de la foi à la lumière consommée de la gloire ; comme c'est la vocation qui nous inspire la foi , et que c'est la persévérance qui nous transmet à la gloire , il a plu à la divine bonté de se marquer elle-même au commencement de ces deux états par une impression illustre et particulière; afin que nous confessions que toute la vie du chrétien, et dans le temps qu'il espère et dans le temps qu'il jouit, est un miracle de grâce.

Que ces deux principaux moments de la grâce ont été bien marqués par les merveilles que Dieu a faites pour le salut éternel de Henriette d'Angleterre ! Pour la donner à l'Eglise, il a fallu renverser tout un grand royaume. La grandeur de la maison d'où elle est sortie n'était pour elle qu'un engagement plus étroit dans le schisme de ses ancêtres : disons des derniers de ses ancêtres , puisque tout ce qui les précède, à remonter jusqu'aux premiers temps, est si pieux et si catholique \ Mais si les lois de l'Etat s'opposent à son salut éternel , Dieu ébranlera tout l'Etat pour l'affranchir de ces lois. 11 met les âmes à ce prix ; il remue le ciel et la

» r^otes hist. No 73.

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terre pour enfanter ses é!us ; et, comme rien ne lui est cher que ces enfants de sa dileclion éternelle, que ces membres inséparables de son Fils bien-aimé , rien ne lui coûte pourvu qu'il les sauve. Notre princesse est persécutée avant que de naître; délaissée aussitôt que mise au monde; arrachée en naissant à la piété d'une mère catholique; captive, dès le berceau , des ennemis implacables de sa maison; et, ce qui était plus déplorable, captive des ennemis de l'Eglise, par conséquent destinée, premièrement par sa glorieuse naissance et ensuite par sa malbeureuse captivité, a l'erreur et à l'hérésie ^ Mais le sceau de Dieu était sur elle. Elle pouvait dire avec le Prophète : « Mon père et ma mère m'ont abandonnée; mais le Seigneur m'a reçue en sa protection -. » Délaissée de toute la terre dès ma naissance, « je fus comme jetée entre les bras de sa providence paternelle; et dès le ventre de ma mère il se déclara mon Dieu \ » Ce fut à cette garde fidèle que la reine sa mère commit ce précieux dépôt. Elle ne fut point trompée dans sa confiance. Deux ans après , un coup imprévu , et qui tenait du miracle , délivra la princesse des mains des rebelles. Malgré les tempêtes de l'Océan et les agitalions encore plus violentes de la lerre, Dieu, la prenant sur ses ailes, comme l'aigle prend ses petits , la porta lui-même dans ce royaume; lui-même la posa dans le sein de la reine sa mère, ou plutôt dans le sein de l'Eglise catholique. Là, elle ' apprit les maximes de la piété véritable , moins par les instructions qu'elle y recevait que par les exemples vivants de cette grande et religieuse reine \ Elle a imité ses pieuses libéralités : ses aumônes, toujours abondantes, se sont répandues principalement sur les catholiques d'Angleterre , dont elle a

> Ci-dessus, p. 20 et Notes hist. N"' 52 et 53. — ^ Pater meus et mater mea dereliqueriint me ; Dominus aiitem assumpsit me. Ps. xxvi, iO. — 3 jn te projectus sum ex utero : de ventre matris meœ ; Deus meus es tu. Ps. xxi, 11. — i Notes hist. N° 76.

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élé la fidèle protectrice. Digne fille de saint Edouard et de saint Louis, elle s'attacha du fond de son cœur à la foi de ces deux grands rois.

Qui pourrait assez exprimer le zèle dont elle brûlait pour le rétablissement de cette foi dans le royaume d'Angleterre, oii l'on en conserve encore tant de précieux monuments? Nous savons qu'elle n'eût pas craint d'exposer sa vie pour un si pieux dessein; et le Ciel nous l'a ravie! 0 Dieu! que prépare ici votre éternelle providence ? Me permettrez vous, ô Seigneur, d'envisager en tremblant vos saints et redoutables conseils ? Est-ce que les temps de confusion no sont pas encore accomplis? est-ce que le crime qui fit céder vos vérités saintes à des passions malheureuses est encore devant vos yeux , et que vous ne l'avez pas assez puni par un aveuglement de plus d'un siècle? Nous ravissez-vous Henriette par un effet du môme jugement qui abrégea les jours de la reine Marie , et son règne si favorable à l'Eglise^? ou bien voulez -vous triompher seul? et en nous ôtant les moyens dont nos désirs se flattaient , réservez-vous dans les temps marqués par votre prédestination éternelle de secrets retours à l'Etat et à la maison d'Angleterre? Quoi qu'il en soit, ô grand Dieu , recevez-en aujourd'hui les bienheureuses prémices en la personne de cette princesse. Puisse toute sa maison et tout le royaume suivre l'exemple de sa foi ! Ce grand roi qui remplit de tant de vertus le trône de ses ancêtres , et fait louer tous les jours la divine main qui l'y a rétabli comme par miracle -, n'improuvera pas notre zèle '% si nous souhaitons devant Dieu que lui et tous ses peuples soient comme nous. Oplo apud Deum, . . non (antum le, sed eliam omnes.. . fieri taies, qualis et ego sum *. Ce souhait est fait pour les rois; et

1 Notes hist. N» 77. — ^ En 1660. Ibid. N" 59, — 3 Ibid, N» 78. — '' Act. XXVI, 29.

saint Paul, étant dans les fers, le fit la première fois en faveur du roi Agrippa ; mais saint Paul en exceptait ses liens, exccplis vinculls his : et nous , nous souhaitons principalement que l'Angleterre , trop libre dans sa croyance , trop licencieuse dans ses sentiments, soit enchaînée comme nous de ces bienheureux liens qui empêchent l'orgueil humain de s'égarer dans ses pensées , en le captivant sous l'autorité du Saint- Esprit et de l'Eglise.

Après vous avoir exposé le premier effet de la grâce de Jésus-Christ en notre princesse , il me reste. Messieurs, de vous faire considérer le dernier , qui couronnera tous les autres. C'est par celte dernière grâce que la mort change de nature pour les chrétiens , puisqu'au lieu qu'elle semblait être faite pour nous dépouiller de tout, elle commence, comme dit l'Apôtre 1, h. nous revêtir, et nous assure éternellement la possession des biens véritables. Tant que nous sommes détenus dans celte demeure mortelle, nous vivons assujettis aux changements, parce que, si vous me permettez de parler ainsi, c'est la loi du pays que nous habitons; et nous ne possédons aucun bien, même dans l'ordre de la grâce, que nous ne puissions perdre un moment après par la mutabilité naturelle de nos désirs. Mais aussitôt qu'on cesse pour nous de compter les heures , et de mesurer notre vie par les jours et par les années, sortis des figures qui passent et des ombres qui disparaissent , nous arrivons au règne de la vérité , où nous sommes affranchis de la loi des changements. Ainsi noire âme n'est plus en péril, nos résolutions ne vacillent plus: la mort, ou plutôt la grâce de la persévérance finale a la force de les fixer ; et de même que le testament de Jésus- Christ, par lequel il se donne à nous, est confirmé à jamais, suivant le droit des testaments et la doctrine de l'Apôtre *, par

1 II. Cor. V, 3. — « Heb. ix, 15. et suiv.

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la morl de ce divin Testateur; ainsi la mort du fidèle fait que ce bienheureux testament, par lequel de noire côté nous nous donnons au Sauveur, devient irrévocable. Donc, Messieurs, si je vous fais voir encore une fois Madame aux prises avec la mort, n'appréhendez rien pour elle. Quelque cruelle que la mort vous paraisse, elle ne doit servir à cette fois que pour accomplir l'œuvre de la grâce , et sceller en cette princesse le conseil de son éternelle prédestination. Voyons donc ce dernier combat; mais, encore un coup, affermissons-nous. Ne mêlons point de faiblesse à une si forte action, et ne déshonorons point par nos larmes une si belle victoire.

Voulez-vous voir combien la grâce qui a fait triompher Madame a été puissante ? voyez combien la mort a été terrible. Premièrement, elle a plus de prise sur une princesse qui a tant à perdre. Que d'années elle va ravir h. cette jeunessse^ ! que de joie elle enlève à cette fortune ! que de gloire elle ôte à ce mérite! D'ailleurs, peut-elle venir ou plus prompte ou plus cruelle? C'est ramasser toutes ses forces, c'est unir tout ce qu'elle a de plus redoutable que de joindre , comme elle fait, aux plus vives douleurs l'attaque la plus imprévue. Mais quoique, sans menacer et sans avertir, elle se fasse sentir tout entière dès le premier coup, elle trouve la princesse prête *. La grâce plus active encore l'a déjà mise en défense. Ni la gloire ni la jeunesse n'auront un soupir. Un regret immense de ses péchés ne lui permet pas de regretter autre chose. Elle demande le crucifix sur lequel elle avait vu expirer la reine sa belle-mère % comme pour y recueillir les impressions de constance et de piété que cette âme, vraiment chrétienne, y avait laissées avec les derniers soupirs. A la vue d'un si grand objet, n'attendez pas de cette princesse des discours étudiés et

• Elle n'avait que \ingl-six ans. — - Notes hist. N» 79. — ^ Anne d'Autriche, morte en 1666.

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magnifiques; une sainte simplicilé fait ici toute la grandeur. Elle s'écrie : « 0 mon Dieu, pourquoi n'ai-je pas toujours mis en vous ma confiance?» Elle s'afflige, elle se rassure, elle confesse humblement, et avec tous les sentiments d'une profonde douleur, que de ce jour seulement elle commence à connaître Dieu , n'appelant pas le connaître que de regarder encore tant soit peu le monde.

Qu'elle nous parut au-dessus de ces lâches chrétiens qui s'imaginent avancer leur mort quand ils préparent leur confession ; qui ne reçoivent les saints sacrements que par force, dio-nes certes de recevoir pour leur jugement ce mystère de piété qu'ils ne reçoivent qu'avec répugnance! Madame appelle les prêtres plutôt que les médecins; elle demande d'elle-même les sacrements de l'Eglise, la pénitence avec componction, l'eucharistie avec crainte et puis avec confiance, la sainte onction des mourants avec un pieux empressement. Bien loin d'en être effrayée, elle veut la recevoir avec connaissance; elle écoute l'explication de ces saintes cérémonies, de ces prières apostoliques, qui, par une espèce de charme divin , suspendent les douleurs les plus violentes; qui font oublier la mort — je l'ai vu souvent — à qui les écoute avec foi ; elle les suit, elle s'y conforme; on lui voit paisiblement présenter son corps à cette huile sacrée, ou plutôt au sang de Jésus qui coule si abondamment avec cette précieuse liqueur. Ne croyez pas que ses excessives et insupportables douleurs aient tant soit peu troublé sa grande âme.

Ah! je ne veux plus tant admirer les braves ni les conquérants. Madame m'a fait connaître la vérité de cette parole du Sage: a Le patient vaut mieux que le brave; et celui qui dompte son cœur vaut mieux que celui qui prend des villes *. » Combien a-t-elle été maîtresse du sien ! avec quelle

1 Melioi-est patiens viro forti; et qui dominatur animo suo, cxpujnatore ur- !)iiim. Prov. xvi, 32.

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Iranquillité a-t-elle satisfait à Ions ses devoirs! Rappelez en votre pensée ce qu'elle dit à Monsieur. Quelle force! quelle tendresse ! 0 paroles qu'on voyait sortir de l'abondance d'un cœur qui se sent au-dessus de tout, paroles que la mort présente et Dieu plus présent encore ont consacrées, sincère production d'une àmequi, tenant au ciel, ne doit plus rien à la terre que la vérité, vous vivrez éternellement dans la mémoire des hommes, mais surtout vous vivrez éternellement dans le cœur de ce grand prince \ Madame ne peut plus résister aux larmes qu'elle lui voit répandre. Invincible par tout autre endroit, ici elle est contrainte de céder. Elle prie Monsieur de se retirer, parce qu'elle ne veut plus sentir de tendresse que pour ce Dieu crucifié qui lui tend les bras. Alors qu'avons-nous vu -? qu'avons-nous ouï? Elle se conformait aux ordres de Dieu ; elle lui offrait sessoufîrances en expiation de ses fautes; elle professait baulement la foi cathoii(jue et la résurrection des morts, celte précieuse consolation des fidèles mourants. Elle excitait le zèle de ceux qu'elle avait appelés pour l'exciter elle-même, et ne voulait point qu'ils cessassent un moment de l'entretenir des vérités chrétiennes. Elle souhaita mille fois d'être plongée au sang de l'Agneau : c'était un nouveau langage que la grâce lui apprenait. Nous ne voyions en elle ni cette ostentation par laquelle on veut tromper les autres, ni ces émotions d'une âme alarmée par lesquelles on se trompe soi-même. Tout était simple, tout était solide, tout était tranquille; tout partait d'une âme soumise et d'une source sanctifiée par le Saint-Esprit.

En cet état, Messieurs, qu'avions-nous à demander cà Dieu pour cette princesse, sinon qu'il l'alTermît dans le bien et qu'il conservât en elle les dons de sa grâce? Ce grand Dieu nous exauçait; mais souvent, dit saint Augustin, en nous exauçant il

1 Notes hisf. N» 80. — •? Ibid. N» 81.

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trompe heureusement notre prévoyance '. La princesse est affermie dans le bien d'une manière plus haute que celle que nous entendions. Comme Dieu ne voulait plus exposer aux illusions du monde les sentiments d'une piété si sincère, il a fait ce que dit le Sage : « il s'est hâté. )> En effet quelle diligence! en neuf heures l'ouvrage est accompli. « 11 s'est hâté de la tirer du milieu des iniquités ^ » Voilà, dit le grand saint Ambroise, la merveille de la mort dans les chrétiens : elle ne finit pas leur vie ; elle ne finit que leurs péchés ' et les périls où ils sont exposés. Nous nous sommes plaints que la mort, ennemie des fruits que nous promettait la princesse , les a ravagés dans la fleur; qu'elle a effacé , pour ainsi dire sous le pinceau même, un tableau qui s'avançait à la perfection avec une incroyable diligence, dont les premiers traits, dont le seul dessin montrait déjà tant de grandeur. Changeons maintenant de langage; ne disons plus que la mort a tout d'un coup arrêté le cours de la plus belle vie du monde, et de l'histoire qui se commençait le plus noblement; disons qu'elle a mis fin aux plus grands périls dont une âme chrétienne peut être assaillie. Et, pour ne point parler ici des tentations infinies qui attaquent à chaque pas la faiblesse humaine, quel péril n'eût point trouvé cette princesse dans sa propre gloire? La gloire! qu'y a-t-il pour le chrétien de plus pernicieux et de plus mortel? quel appât plus dangereux? quelle fumée plus capable de faire tourner les meilleures têtes?

Considérez la princesse; représentez-vous cet esprit qui, répandu par tout son extérieur, en rendait les grâces si vives: tout était esprit, tout était bonté. Affable à tous avec dignité, elle savait estimer les uns sans fâcher les autres; et quoique le mérite fût distingué, la faiblesse ne se sentait pas dédaignée.

1 Oper. t. IH, part, ii, p. 866 et 867. — - Properavit educere illuni de medio iiiiquitatuni. Sap. iv, 14. — 3 Finis factus est erroris , quia culpa , nou natura defecit. Oper. t. I, p. 405.

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Quand quelqu'un traitait avec elle, il semblait qu'elle eût oublié son rang pour ne se soutenir que par sa raison. On ne s'apercevait presque pas qu'on parlât à une personne si élevée ; on sentait seulement au fond de son cœur qu'on eût voulu lui rendre au centuple la grandeur dont elle se dépouillait si obligeamment. Fidèle en ses paroles, incapable de déguisement, sûre à ses amis, par la lumière et la .droiture de son esprit elle les mettait à couvert des vains ombrages , et ne leur laissait à craindre que leurs propres fautes. Très-reconnaissante des services, elle aimait à prévenir les injures par sa bonté; vive à les sentir, facile à les pardonner. Que dirai-je de sa libéralité? Elle donnait non-seulement avec joie , mais avec une hauteur d'âme qui marquait tout ensemble et le mépris du don et l'estime de la personne. Tantôt par des paroles touchantes, tantôt même par son silence, elle relevait ses présents; et cet art de donner agréablement, qu'elle avait si bien pratiqué durant sa vie, l'a suivie — je le sais — jusqu'entre les bras de la mort \ Avec tant de grandes et tant d'aimables qualités, qui eût pu lui refuser son admiration? Mais, avec son crédit, avec sa puissance, qui n'eût voulu s'attacher à elle? N'allait-elle pas gagner tous les cœurs, c'est-à-dire la seule chose qu'ont à gagner ceux à qui la naissance et la fortune semblent tout donner? Et si cette haute élévation est un précipice affreux pour les chrétiens , ne puis-je pas dire , Messieurs, pour me servir des paroles fortes du plus grave des historiens, «qu'elle allait être précipitée dans la gloire ^?» Car quelle créature fut jamais plus propre à êtreTidole du monde?

Mais ces idoles que le monde adore, à combien de tentations délicates ne sont-elles pas exposées! La gloire , il est vrai, les défend de quelques faiblesses; mais la gloire les défend-elle

' Notes hist. N» 82. — ^ In ipsam gloriam priTccps agcbaliir. Tacit. fif. Agric. n. 41; Oper. t. IV, p. 155 (édit. de Lcmairc).

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de la gloire même? ne s'adorent-elles pas secrètement? ne veulent-elles pas être adorées? que n'ont-elles pas à craindre de leur amour-propre? et que se peut refuser la faiblesse humaine, pendant que le monde lui accorde tout? N'est-ce pas là qu'on apprend à faire servir à l'ambition, à la grandeur, à la politique , et la vertu et la religion et le nom de Dieu? La modération que le monde affecte n'étouffe pas les mouvements de la vanité, elle ne sert qu'à les cacber ; et plus elle ménage le dehors, plus elle livre le cœur aux sentiments les plus délicats et les plus dangereux de la fausse gloire. On ne compte plus que soi-même, et l'on dit au fond de son cœur : « Je suis , et il n'y a que moi sur la terre ^ » En cet état. Messieurs, la vie n'est-elle pas un péril? la mort n'est-elle pas une grâce? Que ne doit-on pas craindre de ses vices, si les bonnes qualités sont si dangereuses? N'est-ce donc pas un bienfait de Dieu d'avoir abrégé les tentations avec les jours de Madame; de l'avoir arrachée à sa propre gloire, avant que celte gloire par son excès eût mis en hasard sa modération?

Qu'importe que sa vie ait été si courte? jamais ce qui doit finir ne peut être long '. Quand nous ne compterions point ses confessions plus exactes, ses entretiens de dévotion plus fréquents, son application plus forte à la piété dans les derniers temps de sa vie; ce peu d'heures, saintement passées parmi les plus rudes épreuves et dans les sentiments les plus purs du christianisme, tiennent lieu toutes seules d'un âge accompli. Le temps a été court, je l'avoue; mais l'opéralion de la grâce a été forte, mais la fidélité de l'àme a été parfaite. C'est l'effet d'un art consommé de réduire en petit tout un grand ouvrage; et la grâce , cette excellente ouvrière, se plaît quelquefois à renfermer en un jour la perfection d'une longue

' Ego siim, ot pnffoi- me non est altéra. Isa. xi.vii, 10. — 2 'Sotex hixf. N» 68.

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