‹ Chefs-d'œuvre d'éloquence françaiseChapitre 20 sur 87 · DE HENRIETTE-ANNE 1) 'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

DE HENRIETTE-ANNE 1) 'ANGLETERRE

vie. Je sais que Dieu ne veut pos qu'on s'attende à de tels miracles; mais si la témérité insensée des hommes abuse de ses bontés , son bras poui' cela n'est pas raccourci, et sa main n'est pas affaiblie. Je me confie pour Madame en celte miséricorde qu'elle a si sincèrement et si humblement réclamée. 11 semble que Dieu ne lui ait conservé le jugement libre jusqu'au dernier soupir, qu'afin de faire durer les témoignages de sa foi. Elle a aimé en mourant le Sauveur Jésus ; les bras lui ont manqué plutôt que l'ardeur d'embrasser la croix. J'ai vu sa main défaillante chercher encore en tombant de nouvelles forces pour appliquer sur ses lèvres ce bienheureux signe de notre rédemption ; n'est-ce pas mourir entre les bras et dans le baiser du Seigneur? Ah/ nous pouvons achever ce saint Sacrifice pour le repos de Madame avec une pieuse confiance. Ce Jésus en qui elle a espéré, dont elle a porté la croix en son corps par des douleurs si cruelles, lui donnera encore son sans", dont elle est déjà toute teinte, toute pénétrée , par la participation à ses sacrements et par la communion avec ses souffrances.

Mais en priant pour son àme, chrétiens, songeons à nousmêmes. Qu'altendons-nous pour nous convertir? quelle dureté est semblable à la noire, si un accident si étrange, qui devrait nous pénétrer jusiqu'au fond de i'àme , ne fait que nous étourdir pour quelques momenls? Attendons-nous que Dieu ressuscite des morts pour nous instruire? Il n'est point nécessaire que les morts reviennent, ni que quebpj'uii sorte du tombeau ; ce qui entre aujourd'hui dans le touibeau doit suffire pour nous convertir. Car, si nous savons nous connaître, nous confesserons, cbrétiens, que les vérités de l'éternité sont assez bien établies. Nous n'avons rien que de faible à leur opposer; c'est par passion et non par raison que nous osons les couibaltre. Si quelque chose les empêche de régner sur nous , ces saintes et salutaires vérités, c'est que le monde

132 nossuET. — 1670. — orais. ffn. de henr. d' Angleterre.

nous occupe; c'est que les sens nous enchantent ; c'est que lo présent nous entraîne.

Faut-il un autre spectacle pour nous détromper et des sens et du présent et du monde? La providence divine pouvait-elle nous mettre en vue , ni de plus près, ni plus fortement , la vanilé des choses humaines? et si nos cœurs s'endurcissent après un avertissement si sensible , que lui reste-t-il autre chose que de nous frapper nous-mêmes sans miséricorde? Prévenons un coup si funeste, et n'attendons pas toujours des miracles de la grâce. Il n'est rien de plus odieux à la souveraine puissance que de la vouloir forcer par des exemples, et de lui faire une loi de ses grâces et de ses faveurs. Qu'y a-t-il donc, chrétiens, qui puisse nous empêcher de recevoir, sans différer, ses inspirations? Quoi! le charme de sentir est-il si fort (|ue nous ne puissions rien prévoir? Les adorateurs des grandeurs humaines seront-ils satisfaits de leur fortune, quand ils verront que dans un moment leur gloire passera à leur nom, leurs litres à leurs tombeaux, leurs biens à des ingrats et leurs dignités peut-être à leurs envieux? Que si nous sommes assurés qu'il viendra un dernier jour où la mort nous forcera de confesser toutes nos erreurs, pourquoi ne pas mépriser par raison ce qu'il faudra un jour mépriser par force? et quel est notre aveuglement si , toujours avançant vers notre fin et plutôt mourants que vivants , nous attendons les derniers soupirs pour prendre les sentiments que la seule pensée de la mort nous devrait inspirer à tous les moments de notre vie? Commencez aujourd'hui à mépriser les faveurs du monde ; et toutes les fois que vous serez dans ces lieux augustes, dans ces superbes palais à qui Madame donnait un éclat que vos yeux recherchent encore; toutes les fois que, regardant cette grande place qu'elle remplissait si bien, vous sentirez qu'elle y manque, songez que celte gloire que vous admiriez faisait son péril en cette vie, et que dans l'autre elle

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est devenue le sujet d'un examen rigoureux , où rien n'a été capable de la rassurer que cette sincère résignation qu'elle a eue aux ordres de Dieu, et les saintes humiliations de la pénitence.

FRAGINIENTS

de l'oraison funèbre de TIHENNE,

prononcée par Mascaron, évèquc de Tulle , le 30 octobre 1673 , dans l'église des Carnaélites du faubourg Saint-Jacques, où le cœur du héros fut inhumé ^.

Proba me, Deus, et scito cor meum, — Éprouvez-moi , grand Dieu , et sondez le fond de mon cœur. Ps. \ôS, v, 22.

M"« de Sévigné écrivait à sa fille, le 6 novembre 1675: «M. de Tulle a surpassé tout ce qu'on espérait de lui dans l'oraison funèbre de M. de Turenne ; c'est une action pour l'immortalité. » Quatre jours après, elle ajoutait : « On ne parle que de cette admirable oraison funèbre de M. de Tulle ; il n'y a qu'un cri d'admiration... Son texte était : Domine , probasti me et cognovisti me; et cela fut traité divinement. J'ai bien envie de la voir imprimée. » Elle fut imprimée; et la spirituelle dame ne changea pas d'avis. On le voit dans sa lettre du 1^'' janvier suivant : « Ne vous a-t-on pas envoyé, ma fille, l'oraison funèbre de M. de Turenne?... 11 me semble n'avoir jamais rien vu de si beau que cette pièce d'éloquence. On dit que l'abbé Fléchier veut la surpasser, mais je l'en défie - ; il pourra parler d'un héros , mais ce ne sera pas de M. de Turenne; et voilà ce que M. de Tulle a fait divinement à mon gré. La peinture de son cœur est un chef-d'œuvre... Je vous avoue que j'en suis charmée; et si les critiques ne l'estiment plus depuis qu'elle est imprimée ,

Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain. »

M"^ de Lafayetle fut du nombre de ces critiques qui , après avoir admiré l'oraison funèbre divinement prononcée par Mascaron , la ju-

1 Mascaron avait alors quarante et un ans. Notes hist, N° 83. Deux nièces du vicomte de Turenne, filles du duc de Bouillon et de la vertueuse Eléonore de Berguos, étaient carmélites dans le couvent du faubourg Saint-Jacques.

134 MASCARON. — 1C7o. — ORAISON FUNÈBRE

gèrent sévèrement à la lecture. Ce discours a cependant de trop belles pages pour être oublié dans un recueil des monuinenls oratoires du xvn* siècle. L'évèque de Tulle élait né orateur, et grand orateur : son éloquence chaude et naturelle contraste avec l'art de Fléchier; mais elle manque de mesure, de goût et de concision. Souvent élevée, elle se perd souvent aussi dans le faux éclat des concetli , ou bien se noie dans des pensées communes. Son style négligé abonde en répétitions de mots , en consonnances et en queues de phrases, qui se traînent à l'aide de qui et de que.

Nous ne citerons rien de l'exorde ; il est par trop faible. L'orateur le termine en annonçant qu'il va montrer dans le cœur de M. de Turenne celui d'un grand capitaine, d'un sage et d'un héros; et telle est la division de son discours. Le début de la première partie est majestueux et plein d'à-propos : c'est une apologie chrétienne des combats et de la gloire. Elle est suivie d'une vive et brillante peinture des exploits du héros. La verve de l'orateur croît avec son sujet : voici comment il parle de la campagne de JG74, qui fut la dernière achevée par le grand capitaine :

N'attendez pas de moi, Messieurs, que je vous fasse ici une description particulière des actions immortelles de cette campagne , digne de l'envie des plus fameux conquérants qui furent jamais. Pour bien peindre de telles choses, il faut avoir un génie capable de les faire ; et la postérité ne saura jamais bien tout ce que ce grand homme fit voir de sagesse , de capacité, de pénétration, d'activité, de vigueur à Sintzheim, à Ladenbourg, à Enlzheim, à Mulhauscn, à Turckeim, si ce nouveau César n'a lui-même laissé Thistoire de sa vie i. Pour moi , dont le style, peu accoutumé à de telles matières , n'en pourrait que ternir l'éclat , quand je vois cette multitude innombrable d'Allemands qui menaçaient la France d'une

1 Turenne a laisse des Mémoires écrits de sa propre main : ils sont divisés en trois li\res, et vont de 1643 à 1658. Ils sont loin de valoir ceux de César pour le style. Leur narration est simple, pleine de candeur et de modestie; mais elle manque de vivacité et d'élégance. Le héros les composa lorsque lu paix des Pyrénées, conclue en 1659, lui donna quelques années de repos.

inondation pareille à celle des Cimbres et des Teutons; et que j'entends cet homme si sage , qui parlait toujours si modestement de l'avenir, promettre fièrement de leur faire repasser le Rhin, en deçà duquel l'espérance de ravager nos plus riches provinces les avait attirés, il me semble qu'il y eut ici une inspiration d'en haut , et que, non-seulement vaillant comme David , mais en quelque façon prophète comme lui , il parla de l'avenir aussi sûrement que le Dieu même qui l'inspirait pour le prévoir , et qui le soutenait pour l'exécuter. Assemblez-vous, ennemis d'Israël, dit le Dieu des armées; et vous serez vaincus. Congregamini popnll, et vincimini. Renforcez votre ligue de l'union de cent peuples confédérés; vous serez vaincus. Confortomini , et vincimini. Faites des apprêts effroyables de guerre ; vous serez vaincus. Accingite vos, el vincimini. Joignez la prudence à la force, tenez mille conseils de guerre; tous vos desseins seront renversés. Inite consUium, et dissipabilur. Promettez , espérez , menacez ; il n'arrivera rien de ce que vous projetez. Loquimini verbum, et non fiel\ Voilà, Messieurs, comme parle celui devant qui toutes les forces de la terre ne sont que du vent et de la fumée ; et voilà ce que promet tièrement ce grand capitaine, cet autre David inspiré et animé de l'esprit de Dieu. Peuples que le Rhin sépare de nous, unissez-vous, sortez de vos forêts et de vos neiges pour venir inonder les doux climats de la France ; cercles de l'Empire, unissez toutes vos forces; vous serez vaincus; et il ne vous restera que de tristes et malheureux débris de vos armées, qui irontannoncer à leur pays,épuiséd'hommes et de soldats, votre défaite et la grandeur de mon roi. Il le dit, il l'exécute : il fait une marche de près de cent lieues ; il conduit son armée et son artillerie par des chemins que les montagnes, les précipices, les torrents et les neiges rendaient

1 Ix. viii, 9 et 10.

loO MASCARON. — 107o. — ORAISON FLWERRE

presque inaccessibles à des voyageurs libres et déchargés; la marche se fait avec un secret si prodigieux qu'on eût dit que les troupes étaient enveloppées d'un nuage épais, qui en dérobait la vue à tous les hommes. 11 surprend les ennemis, il les attaque avec un nombre inégal; mais Dieu renouvelle ici les victoires prodigieuses des Machabées; et pour peindre la chose par les paroles mêmes de l'Ecriture sainte et de l'Eglise , qui viennent si bien à mon sujet, à peine M. de Turenne fit-il briller, dans ses étendards, l'image éclatante du soleil de la France que les yeux des ennemis en furent éblouis. Cette multitude se dissipe, ravie de mettre un grand fleuve entre leur fuite et l'ardeur de notre illustre général, qui neleur donnait point de relâche. Refulsit in clypeos aureos... et multitudo gentium dissipata est \

Pour montrer que l'héroïque guerrier eut le cœur d'un sage , l'orateur peint ses vertus morales fondées sur l'amour de la justice et de la vérité, son désintéressement, sa droiture, sa modestie, qui alla jusqu'à la naïveté , son dévouement au bien public. Tel est le thème de la seconde partie, qui, plus négligée que les deux autres, a pourtant des passages bien sentis et vivement colorés. La troisième est consacrée aux vertus du chrétien. Mascaron y prouve que M. de Turenne, après avoir été de bonne foi dans l'hérésie , fut dans sa conversion désintéressé, prudent et courageux ; puis il s'écrie :

Anges du premier ordre, esprits destinés paï^a Providence à la garde de celte grande âme, dites-nous quelle fut la joie de l'Eglise du ciel à sa conversion, et avec quelles réjouissances furent reçus les premiers parfums des oraisons de ce nouveau catholique, lorsque, du pieddesautelsde l'Agneau sacrifié, vous les portâtes au pied de l'autel de l'Agneau régnant dans la gloire. Les vieillards couronnés et les chœurs des anges n'en redoublèrent-ils pas la joie et l'harmonie du céleste cantique? Pour vous, Messieurs, vous n'avez pas oublié que l'Eglise de la

1 Machab. vi, 39.

terre regarda cette conversion avec autant de joie qu'elle eût fait celle d'un royaume tout entier. M. de Turenne, vainqueur des ennemis de l'Etat, ne causa jamais à la France une joie si universelle et si sensible que M. de Turenne vaincu par la vérité et soumis au joug de la foi . . .

Depuis que M. de Turenne fut devenu par sa conversion un nouvel enfant en Jésus-Christ, fut-il une piété plus sincère, une foi plus vive, une confiance en Dieu plus pleine et plus forte, une humilité plus profonde et une rehgion plus entière?... Ce n'était pas assez pour lui d'offrir au Seigneur, soir et matin, le sacrifice de ses lèvres; il voulait être chrétien tout le jour, comme il le disait lui-même; et il avait pitié de ces personnes aveugles qui, par une petite prière qu'ils offrent à Dieu le matin , croient avoir acheté le droit de l'oublier, et même de l'offenser le reste de la journée. M. de Turenne n'estimait dans la religion que ces jours pleins et entiers dont parle David : Diespleni invenientur in eis \.. 11 s'efforçait de continuer par la droiture de ses intentions, par l'éloignement du péché et par l'amour sincère du bien, le sacrifice de louanges que ses prières, ses saintes lectures , ses heures de retraite et ses pieuses réûexions commençaient et finissaient si fidèlement tous les jours.

Ne pensez pas, Messieurs, que notre héros perdît, à la tête des armées et au milieu des victoires, ces sentiments de religion. Certes, s'il y a une occasion au monde où l'âme, pleine d'elle-même, soit en danger d'oublier son Dieu , c'est dans ces postes éclatants où un homme, par la sagesse de sa conduite , par la grandeur de son courage , par la force de son bras et par le nombre de ses soldats , devient comme le Dieu des autres hommes, et, rempli de gloire en lui-même, remplit tout le reste du monde d'amour, d'admiration ou de frayeur. Les

* Ps. LXXII, 10.

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