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S8 MASCARON. — 1(575. — ORAISON FUNÈBRE

dehors mêmes de la guerre, le son des instruments, l'éclat des armes, l'ordre des troupes, le silence des soldats, l'ardeur de la mêlée, le commencement, le progrès et la consommation de la victoire, les cris différents des vaincus et des vainqueurs attaquent l'âme par tant d'endroits qu'enlevée à tout ce qu'elle a de sagesse et de modération, elle ne connaît ni Dieu ni ellemême. C'est alors que les impies Salmonées osent imiter le tonnerre de Dieu, et répondre par les foudres de la terre aux foudres du ciel. C'est alors que les sacrilèges Antiochus n'adorent que leurs bras et leurs cœurs, et que les insolents Pharaons, enflés de leur puissance, s'écrient : C'est moi qui me suis fait moi-même! Mais aussi la religion et l'humilité paraissent-elles jamais plus majestueuses que lorsque , dans ce point de gloire et de grandeur, elles retiennent le cœur de l'homme dans la soumission et la dépendance où la créature doit être à l'égard de son Dieu?

M. de Turenne n'a jamais plus vivement senti qu'il y avait un Dieu au-dessus de sa tète, que dans ces occasions éclatantes, où presque tous les autres l'oublient. C'était alors qu'il redoublait ses prières. On l'a vu même s'écarter dans les bois, où, la pluie sur la tête et les genoux dans la boue, il adorait en cette humble posture ce Dieu devant qui les légions des Anges tremblent et s'humilient. Les Israélites, pour s'assurer de la victoire, faisaient porter l'Arche d'alliance dans leur camp ; et M. de Turenne croyait que le sien serait sans force et sans défense s'il n'était tous les jours fortifié par l'oblation de la divine victime , qui a triomphé de toutes les forces de l'enfer. Il y assistait avec une dévotion et une modestie capables d'inspirer du respect à ces âmes dures à qui la vue des terribles mystères n'en inspirait pas.

Dans le progrès même de la victoire, et dans ces moments d'amour-propre où un général voit qu'elle se déclare pour son parti, sa religion était en garde pour l'empêcher d'irriter tant

soit peu le Dieu jaloux, par une confiance trop précipitée de vaincre. En vain tout retentissait des cris de victoire autour de lui , en vain les officiers se flattaient et le flattaient lui-même de l'assurance d'un heureux succès; il arrêtait tous ces emportements de joie, où l'orgueil humain a tant de part, par ces paroles si dignes de sa piété : Si Dieu ne nous soutient, et s'il n'achève son ouvrage , il y a encore assez de temps pour être battus.

Aussi, comme il reconnaissait que toutes les victoires venaient de Dieu, il s'efi^orcait de les rendre dignes de Dieu. Après avoir vaincu les ennemis, il n'oubliait rien pour vaincre la victoire même. Vous savez que naturellement elle est cruelle, insolente , impie ; M. de Turenne la rendait douce, raisonnable et religieuse. Quels ordres ne donnait-il pas ! quels efforts ne faisait-il pas pour arrêter le carnage, qui, après l'ardeur du combat, n'est plus qu'un crime et une brutalité barbare; pour empêcher la profanation des temples, l'incendie des maisons , les dégâts inutiles et les abominations qui obligent si souvent les princes chrétiens à pleurer les plus justes et les plus glorieuses victoires ' !

Après un tel exemple, les faux politiques oseront-ils encore mettre parmi leurs maximes impies, que la religion chrétienne n'est pas propre à faire de grands hommes de guerre? Les libertins oseront-ils tourner en ridicule ceux qui songent à apporter aux occasions dangereuses un cœur d'autant plus ferme et plus intrépide , que leur conscience est plus pure? 0 corruption ! ô fantôme d'une fausse gloire ! ô ouvrage funeste de ce vieil ennemi du genre humain , qui n'a que trop réussi à ouvrir une porte assurée à la mort éternelle des âmes, dans un emploi où il a tant de portes ouvertes à la mort du corps! Quoi! Messieurs, des chrétiens peuvent-ils penser

* Notes hist. N" 123.

160 MASCAROX. — i67o. — ORAISON FUNÈBRE DE TUREXNE.

qu'un homme soutenu de la confiance qu'il a en Dieu, armé de la sûreté de sa conscience , animé de l'espérance des couronnes immortelles , convaincu qu'une des plus essentielles obligations que la religion lui impose est de combattre et de mourir, s'il le faut , pour le service de son prince et de sa patrie , soit moins généreux et moins vaillant qu'un impie présomptueux qui met toute son espérance en soi-même, et qui ne reconnaît point d'autre Dieu que son cœur et que son bras? Messieurs , le pourrez-vous croire désormais? et si les exemples des Charlemagne , des Théodose , des David , qui ont plus remporté de victoires par leurs prières que par leurs épées, sont trop anciens et trop éloignés , ne serez-vous pas instruits par la piété et la religion du héros que vous venez de perdre? Vous lui avez vu prendre au pied des autels les armes pour aller combattre les ennemis; vous lui avez vu rapporter au pied des autels ces mêmes armes après les avoir vaincus. Avez-vous vu que sa religion l'ait troublé en donnant les ordres? qu'elle l'ait rendu timide dans l'exécution? qu'elle l'ait empêché de poursuivre chaudement la victoire, d'en tirer tous les avantages possibles pour le service de son maître ? Enfin, pour avoir de la religion, en était-il moins prudent, moins vaillant, moins heureux ? ou plutôt n'était-il pas heureux, sage et vaillant parce qu'il avait de la religion ?

M""* deSévigné, alors absente de Paris, ne tarda pas à entendre parler de l'oraison funèbre de l'abbé Fléchier, qui fui imprimée dès la fin du mois de janvier 1676. Ne l'ayant pas encore lue, elle écrivit à sa fille, le 18 mars : « Est-il possible que M. Fléchier puisse contester à M. de Tulle? » Mais, dix jours après, l'ayant entendu lire, elle la mit au-dessus de celle de Mascaron , la trouvant plus égalemeiU belle partout.

de

TRÈS-HAUT ET TRÈS-PUISSANT PRINCE HENRI DE LA TOUR-d'aUVERGNE,

prononcée à Paris, dans l'église de Saint-Eustaclie, le 10 janvier 1676, par Fléchier, abbé de Saint-Séverin '.

FlevermU eumomnis populus Israël planclu niagno, et lugebant dies mullos, et dixeruHt : Quomodo cecidit potcnSj qui salvum faciehat populum Israël? — Tout le peuple le pleura amèreraeiit; et, après avoir pleure durant plusieurs jours, ils s'écrièreut ; Comment est mort cet liomme puissant qui sauvait le peuple d'Israël? 1 Mach. ix, 20 et 21.

Je ne puis, Messieurs, vous donner d'abord une plus haute idée du triste sujet dont je viens vous entretenir, qu'en recueillant ces termes nobles et expressifs, dont l'Ecriture sainte se sert pour louer la vie, et pour déplorer la mort du sage et vaillant Machabée. Cet homme, qui portait la gloire de sa nation jusqu'aux extrémités de la terre; qui couvrait son camp du bouclier, et forçait celui des ennemis avec l'épée; qui donnait à des rois ligués contre lui des déplaisirs mortels, et réjouissait Jacob par ses vertus et par ses exploits, dont la mémoire doit être éternelle - :

Cet homme, qui défendait les villes de Juda, qui domptait l'orgueil des enfants d'Ammon etd'Esaû, qui revenait chargé des dépouilles de Samarie, après avoir brûlé sur leurs propres autels les dieux des nations étrangères ; cet homme que Dieu avait mis autour d'Israël, comme un mur d'airain, où se brisèrent tant de fois toutes les forces de l'Asie, et qui, après avoir défait de nombreuses armées, déconcerté les plus fiers et les plus habiles généraux des rois de Syrie, venait tous les ans,

* Il avait alors quarante-quatre ans. Notes hist. N» 85. — - Nous suivons l'orthographe adoptée par Fléchier lui-même dans son édition de 1676. L'art et la déclamation occupèrent trop de place dans son éloquence pour que nous ne tenions pas un compte tout spécial des signes de sa prononciation oratoire, bien que la ponctuation et les alinéa, qui la figurent, ne soient pas toujours d'accord avec la grammaire et la logique.

comme le moindre des Israélites, réparer avec ses mains triomphantes les ruines du sanctuaire , et ne voulait d'autre récompense des services qu'il rendait à sa patrie, que l'honneur de l'avoir servie :

Ce vaillant homme poussant enfin, avec un courage invincible, les ennemis qu'il avait réduits à une fuite honteuse, reçut le coup mortel, et demeura comme enseveli dans son triomphe. Au premier bruit de ce funeste accident , toutes les villes de Judée furent émues ; des ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de tous leurs habitants. Us furent quelque temps saisis, muets, immobiles. Un effort de douleur rompant enfin ce long et morne silence, d'une voix entrecoupée de sanglots, que formaient dans leur cœur la tristesse, la pitié, la crainte, ils s'écrièrent : «Comment est mort cet homme puissant, qui sauvait le peuple d'Israël? » A ces cris, Jérusalem redoubla ses pleurs; les voûtes du temple s'ébranlèrent; le Jourdain se troubla, et tous ses rivages retentirent du son de ces lugubres paroles : a Comment est mort cet homme puissant, qui sauvait le peuple d'Israël? »

Chrétiens, qu'une triste cérémonie assemble en ce lieu, ne rappelez- vous pas en votre mémoire, ce que vous avez vu, ce que vous avez senti il y a cinq mois? Ne vous reconnaissezvous pas dans l'affliction que j'ai décrite? et ne mettez-vous pas dans votre esprit, à la place du héros dont parle l'Ecriture, celui dont je viens vous parler? La vertu, et le malheur de l'un et de l'autre sont semblables , et il ne manque aujourd'hui à ce dernier qu'un éloge digne de lui. 0 si l'esprit divin. Esprit de force et de vérité, avait enrichi mon discours de ces images vives et naturelles, qui représentent la vertu, et qui la persuadent tout ensemble, de combien de nobles idées remplirais-je vos esprits, et quelle impression ferait sur vos cœurs le récit de tant d'actions édifiantes et glorieuses !

Ouelle matière fut jamais plus disposée à recevoir tous les

ornements d'une grave et solide éloquence, que la vie et la mort de très-haut et très-puissant prince Henri de la Tourd'Auvergne, vicomte de Turenne , maréchal général des camps et armées du roi, et colonel général de la cavalerie légère? Où brillent avec plus d'éclat les effets glorieux de la vertu militaire, conduites d'armées, sièges de places, prises de villes, passages de rivières, attaques hardies, retraites honorables, campements bien ordonnés, combats soutenus, batailles gagnées, ennemis vaincus par la force, dissipés par l'adresse, lassés et consumés par une sage et noble patience? Où peut-on trouver tant et de si puissants exemples, que dans les actions d'un homme sage, modeste, libéral, désintéressé, dévoué au service du prince et de la patrie , grand dans l'adversité par son courage, dans la prospérité par sa modestie, dans les difficultés par sa prudence, dans les périls par sa valeur, dans la religion par sa piété?

Quel sujet peut inspirer des sentiments plus justes, et plus touchants, qu'une mort soudaine et surprenante, qui a suspendu le cours de nos victoires, et rompu les plus douces espérances de la paix? Puissances ennemies de la France , vous vivez, et l'esprit de la charité chrétienne m'interdit de faire aucun souhait pour votre mort. Puissiez-vous seulement reconnaître la justice de nos armes, recevoir la paix que, malgré vos pertes, vous avez tant de fois refusée, et dans l'abondance de vos larmes éteindre les feux d'une guerre que vous avez malheureusement allumée*. A Dieu ne plaise que je porte mes souhaits plus loin ; les jugements de Dieu sont impénétrables. Mais vous vivez , et je plains en cette chaire un sage et vertueux capitaine dont les intentions étaient pures, et dont la vertu semblait mériter une vie plus longue et plus étendue.

1 Notes hiat. N° 80.

164 FLÉCHIER. — 167G. — ORAISON FINÈBRE

Retenons nos plaintes, Messieurs; il est temps de commencer son éloge, et de vous faire voir comment cet homme puissant triomphe des ennemis de l'Etat par sa valeur, des passions de l'âme par sa sagesse, des erreurs et des vanités du siècle par sa piété. Si j'interromps cet ordre de mon discours, pardonnez un peu de confusion dans un sujet qui nous a causé tant de trouble. Je confondrai quelquefois peut-être le général d'armée, le sage, le chrétien. Je louerai tantôt les victoires , tantôt les vertus qui les ont obtenues. Si je ne puis raconter tant d'actions , je les découvrirai dans leurs principes, j'adorerai le Dieu des armées , j'invoquerai le Dieu de la paix, je bénirai le Dieu des miséricordes, et j'attirerai partout votre attention, non pas par la force de l'éloquence, mais par la vérité, et par la grandeur des vertus dont je suis engagé de vous parler.

N'attendez pas, Messieurs, que je suive la coutume des orateurs, et que je loue M. de Turenne comme on loue les hommes ordinaires. Si sa vie avait moins d'éclat, je m'arrêterais sur la grandeur et la noblesse de sa maison : et si son portrait était moins beau, je produirais ici ceux de ses ancêtres. Mais la gloire de ses actions efface celle de sa naissance; et la moindre louange qu'on peut lui donner , c'est d'être sorti de l'ancienne et illustre maison delà Tour-d'Auvergne , qui a mêlé son sang à celui des rois et des empereurs; qui a donné des maîtres à l'Aquitaine, des princesses à toutes les cours de l'Europe, et des reines même à la France.

Mais que dis-je ? il ne faut pas l'en louer ici , il faut l'en plaindre : quelque glorieuse que fût la source dont il sortait, l'hérésie des derniers temps l'avait infectée*. Il recevait avec ce beau sang des principes d'erreur et de mensonge , et parmi ses exemples domestiques il trouvait celui d'ignorer et de

» Notes hist. N» 86.

DU VICOMTE DE TURENNE. iC5

combattre la vérité. Ne faisons donc pas la matière de son éloge, de ce qui fut pour lui un sujet de pénitence , et voyons les voies d'honneur et de gloire que la providence de Dieu lui ouvrit dans le monde, avant que sa miséricorde le retirât des voies de la perdition et de l'égarement de ses pères.

Avant sa quatorzième année il commença de porter les armes '. Des sièges et des combats servirent d'exercice à son enfance, et ses premiers divertissements furent des victoires. Sous la discipline du prince d'Orange son oncle maternel, il apprit l'art de la guerre en qualité de simple soldat, et ni l'orgueil, ni la paresse ne l'éloignèrent d'aucun des emplois, 011 la peine et l'obéissance sont attachées. On le vit en ce dernier rang de la milice, ne refuser aucune fatigue, et ne craindre aucun péril; faire par honneur ce que les autres faisaient par nécessité, et ne se distinguer d'eux que par un plus grand attachement au travail, et par une plus noble application à tous ses devoirs.

Ainsi commençait une vie, dont les suites devaient être si glorieuses, semblable à ces fleuves qui s'étendent à mesure qu'ils s'éloignent de leur source , et qui portent enfin partout où ils coulent, la commodité et l'abondance. Depuis ce temps il a vécu pour la gloire et pour le salut de l'Etat. Il a rendu tous les services qu'on peut attendre d'un esprit ferme et agissant, quand il se trouve dans un corps robuste et bien constitué ^ 11 a eu dans la jeunesse toute la prudence d'un âge avancé, et dans un âge avancé toute la vigueur de la jeunesse. Ses jours ont été pleins *, selon les termes de l'Ecriture; et comme il ne perdit pas ses jeunes années dans la mollesse et la volupté, il n'a pas été contraint de passer les dernières dans l'oisiveté et dans la faiblesse.

Quel peuple ennemi de la France n'a pas ressenti les effets

* Notes hist. N" 87. — * Ibid. N" 88. — « Ps. Lxxii, 10,

166 FLÉCllIER. — IGTO. — ORAISON FUNÈBRE

de sa \aleur, el quel endroit de nos frontières n'a pas servi de théâtre à sa gloire? I! passe les Alpes '; et dans les fameuses actions de Casai, de Turin, de la route de Quiers, il se signale par son courage, et par sa prudence ; et l'Italie le regarde comme un des principaux instruments de ces grands et prodigieux succès qu'on aura peine à croire un jour dans l'histoire. 11 passe des Alpes aux Pyrénées, pour assister à la conquête de deux importantes places % qui mettent une de nos plus belles provinces à couvert de tous les efforts de l'Espagne. 11 va recueillir au delà du Rhin les débris d'une armée défaite, il prend des villes et contribue au gain des batailles '. Il s'élève ainsi par degrés, et par son seul mérite, au suprême commandement *; et fait voir dans tout le cours de sa vie, ce que peut pour la défense d'un royaume , un général d'armée, qui s'est rendu digne de commander en obéissant , et qui a joint à la valeur et au génie, l'application et l'expérience.

Ce fut alors que son esprit et son cœur agirent dans toute leur étendue. Soit qu'il fallût préparer les affaires, ou les décider; chercher la victoire avec ardeur, ou l'attendre avec patience; soit qu'il fallût prévenir les desseins des ennemis par la hardiesse, ou dissiper les craintes et les jalousies des alliés par la prudence ; soit qu'il fallût se modérer dans les prospérités, ou se soutenir dans les malheurs de la guerre, son tàme fut toujours égale. Il ne fit que changer de vertus, quand la fortune changeait de face; heureux sans orgueil, malheureux avec dignité, et presque aussi admirable, lorsqu'avec jugement et avec fierté, il sauvait les restes des troupes battues à Marienihal % que lorsqu'il battait lui-même les Impériaux et les Bavarois, et qu'avec des troupes triomphantes , il forçait toute l'Allemagne à demander la paix à la France *.

1 En 1639. Notes hisf. No 89. — « En 1642. Ibid. N» 90. — 3 En 1643. Ibid. Ko 91. 4 E„ 1660. //W. No 92. — ^ En 1613. I/jicl. N'o 93. — « Paix de Munster, 1648. Ibitl. N» 94.

On eût dit qu'un heureux traité allait terminer toutes les guerres de TEurope, lorsque Dieu , dont les jugements, selon le prophète, sont des abîmes^, voulutaffliger, etpunirlaFrance par elle-même , et l'abandonna à tous les dérèglements que causent dans un Etat les dissensions civiles et domestiques. Souvenez-vous , Messieurs, de ce temps de désordre et de trouble, oij l'esprit ténébreux de discorde confondait le droit avec la passion, le devoir avec l'intérêt, la bonne cause avec la mauvaise; 011 les astres les plus brillants souffrirent presque tous quelque éclipse, et les plus fidèles sujets se virent entraînés, malgré eux, parle torrent des partis, comme ces pilotes, qui se trouvant surpris de l'orage en pleine mer, sont contrainls de quitter la route qu'ils veulent tenir, et de s'abandonner pour un temps au gré des vents et de la tempête. Telle est la justice de Dieu, telle est l'infirmité naturelle des hommes. Mais le sage revient aisément à soi; et il y a dans la politique comme dans la religion, une espèce de pénitence plus glorieuse que l'innocence même, qui répare avantageusement un peu de fragilité par des vertus extraordinaires, et par une ferveur continuelle '.

Mais où m'arrêté-je , Messieurs? Votre esprit vous représente déjà sans doute M. de Turcnne à la tête des armées du roi. Vous le voyez combattre et dissiper la rébellion, ramener ceux que le mensonge avait séduits , rassurer ceux que la crainte avait ébranlés, et crier, comme un autre Moïse, à toutes les portes d'Israël : « Que ceux qui sont au Seigneur se joignent à moi ^ » Quelles furent alors sa fermeté et sa sagesse ? Tantôt sur les rives de la Loire, suivi d'un petit nombre d'officiers et de domestiques, il court à la défense d'un pont , et tient ferme contre une armée; et soit la hardiesse de l'en-

1 Domine... judicia tua abyssiis mulla. Ps. xxxv, 7. — * Notes hist. N" 95. — 3 Si qnis est Domiiii, jungatur mihi. Exod. xxxii, 2Ç.

468 FLÉCHTER. — 1070. — ORAISON FUNÈBRE

(reprise, soit la seule présence de ce grand homme, soit la protection visible du Ciel, qui rendait les ennemis immobiles , il étonna, par sa résolution, ceux qu'il ne pouvait arrêter par la force, et releva par cette prudente et heureuse témérité, l'Etat penchant vers sa ruine >. Tantôt se servant de tous les avantages des temps et des lieux, il arrête, avec peu de troupes, une armée qui venait de vaincre, et mérite les louanges mêmes d'un ennemi, qui dans les siècles idolâtres aurait passé pour le Dieu des batailles ^ Tantôt vers les bords de la Seine , il oblige, par un traité, un prince étranger, dont il avait pénétré les plus secrètes intentions, de sortir de France, et d'abandonner les espérances qu'il avait conçues de profiler de nos désordres ^

Je pourrais ajouter ici des places prises, des combats gagnés sur les rebelles. Mais dérobons quelque chose à la gloire de notre héros, plutôt que de voir plus longtemps l'image funeste de nos misères passées. Parlons d'autres exploits, qui aient été aussi avantageux pour la France que pour lui-même, et dont nos ennemis n'aient pas eu sujet de se réjouir.

Je me contente de vous dire qu'il apaisa par sa conduite l'orage dont le royaume était agité. Si la licence fut réprimée; si les haines publiques et particulières furent assoupies; si les lois reprirent leur ancienne vigueur; si l'ordre et le repos furent rétablis dans les villes et dans les provinces ; si les membres furent heureusement réunis avec leur chef, c'est à lui, France, que tu le dois. Je me trompe, c'est à Dieu, qui tire, quand il veut, des trésors de sa Providence, ces grandes âmes, qu'il a choisies comme des instruments visibles de sa puissance, pour faire naître du sein des tempêtes le calme et

1 Défense du pont de Gergeau, en 165?. Sofes hi'st. N» 96. — ^ En 1652, afTaires de Blcncau et du faubourg Saint-Antoine. lOid. No97. — 3 En 1632, le duc de Lorraine. Ibid. N'o 98.

la tranquillité pul)liquc, pour relever les Etats de leurs ruines, et réconcilier, quand sa justice est satisfaite , les peuples avec leurs souverains '.

Son courage, qui n'agissait qu'avec peine dans les malheurs de sa patrie, sembla s'échauffer dans les guerres étrangères , et l'on vil redoubler sa valeur. N'entendez pas par ce mot, Messieurs, une hardiesse vaine, indiscrète , emportée , qui cherche le danger pour le danger môme ; qui s'expose sans fruit, et qui n'a pour but que la réputation, et les vains applaudissements des hommes. Je parle d'une hardiesse sage et réglée , qui s'anime à la vue des ennemis ; qui dans le péril même pourvoit à tout, et prend tous ses avantages : mais qui se mesure avec ses forces, qui entreprend les choses difficiles, et ne tente pas les impossibles; qui n'abandonne rien au hasard de ce qui peut être conduit par la vertu ^ ; capable enfin de tout oser quand le conseil est inutile, et prête à mourir dans la victoire, ou à survivre à son malheur, en accomplissant ses devoirs.

J'avoue , Messieurs , que je succombe ici sous le poids de mon sujet. Ce grand nombre d'actions, dont je dois parler, m'embarrasse; je ne puis les décrire toutes, et je voudrais n'en omettre aucune. Que n'ai-je le secret de graver dans vos esprits un plan invisible et raccourci de la Flandre et de l'Allemagne '! Je marquerais, sans confusion, dansvos pensées, tout ce que fit ce grand capitaine, et vous dirais en abrégé , selon les lieux : Ici, il forçait des retranchements, et secourait une place assiégée '*; là, il surprenait les ennemis, ou les battait en pleine campagne. Ces villes où vous voyez les lis arborés, ont été , ou défendues par sa vigilance , ou conquises par

1 Guerre de la Fronde, depuis la journée des Barricades, 26 aoijt 16'»8, jusqu'au mois d'octobre 16a-2. Notes hist. N» 99, — ^ Ibid. N" 100. — s JOid. No 101. — * Secours d'Arras, en 1654. Ibid. N» 102.

sa fermeté et par sou courage '. Ce lieu couvert d'un bois et d'une rivière, c'est le poste où il rassurait ses troupes effrayées après une honorable retraite ^ Ici, il sortait de ses lignes pour combattre , et d'un seul coup prenait une ville, et gagnait une bataille ^ Là, distribuant ce qui lui restait de son propre argent, il achevait un siège \ et il allait en faire lever un au même temps ^

Je recueillerais ensuite tant de succès, et vous ferais souvenir de ces mauvaises nuits que le roi d'Espagne avoua qu'il avait passées, et de cette paix recherchée par des traités et des alliances, sans laquelle, Flandre, théâtre sanglant où se passent tant de scènes tragiques; triste et fatale contrée, trop étroite pour contenir tant d'armées qui te dévorent, tu aurais accru le nombre de nos provinces , et au lieu d'être la source malheureuse de nos guerres , tu serais aujourd'hui le fruit paisible de nos victoires ^ !

Je pourrais, Messieurs, vous montrer vers les bords du Rhin autant de trophées que sur les bords de l'Escaut et de la Sambre '. Je pourrais vous décrire des combats gagnés, des rivières, et des défilés passés à la vue des ennemis, des plaines teintes de leur sang , des montagnes presque inaccessibles traversées pour les aller repousser loin de nos frontières. Mais l'éloquence de la chaire n'est pas propre au récit des combats et des batailles : la langue d'un prêtre destinée à louer Jésus-Christ le Sauveur des hommes, ne doit pas être employée à parler d'un art qui tend à leur destruction; et je ne viens pas vous donner des idées de meurtre et de carnage devant ces autels où l'on n'offre plus le sang des taureaux

1 De 1655 à 1657. Ibid. N» 103. — ^ Au Qucsnoy, en 1656. Ibid. N» 10'».

— 3 Bitaillc des Dunes et prise de Dunkcrque en 1658. Ibid. N» 108. — 4 Au siège de .Saint-Venant, en 1657. Ibid. N*» 105. — ^ Le siège d'ArdreS'

— 6 La piiv des Pyrénées, en 1680. ISiotes hist. N« 106. — '' Ibid. N- 107.

en sacrifice au Dieu des armées, mais au Dieu de miséricorde et de paix une victime non sanglante.

Quoi donc! n'y a-t-il point de valeur et de générosité chrétienne? L'Ecriture qui commande de sanctifier les guerres', ne nous apprend-elle pas que la piété n'est pas incompatible avec les armes ? Viens-je condanmer une profession, que la religion ne condamne pas, quand on en sait modérer la violence? Non, Messieurs , je sais que ce n'est pas en vain que les princes portent Tépée * ; que la force peut agir , quand elle se trouve jointe avec l'équité; que le Dieu des armées préside à cette redoutable justice que les souverains se font à eux-mêmes; que le droit des armes est nécessaire pour la conservation de ia société; et que les guerres sont permises pour assurer la paix, pour protéger l'innocence , pour arrêter la malice qui se déborde, et pour retenir la cupidité dans les bornes de la justice.

Je sais aussi que la modération et la charité doivent régler les guerres parmi les chrétiens ; que les capitaines qui les conduisent sont les ministres de la providence de Dieu qui est toujours sage, et delà puissance des rois qui ne doit jamais être injuste; qu'ils doivent avoir le cœur doux et charitable, lors même que leurs mains sont sanglantes, et adorer intérieurement le Créateur, lorsqu'ils se trouvent dans la triste nécessité de détruire ses créatures.

C'est ici que j'atteste la foi publique, Messieurs, et que parlant de la douceur et de la modération de M. de Turenne, je puis avoir pour témoins de ce que je dis, tous ceux qui l'ont suivi dans les armées. S'est-il fait un plaisir de se servir du pouvoir qu'il a eu de nuire à ceux mêmes qu'on regarde et qu'on traite comme ennemis? Où a-t-il laissé des marques

' Sancliricatc bcllum. Joël, ni, 9.-2 Non sine causa (princcps) gladium portât. Rom. xni, 4.

d72 FLÉCHIER. — 4676. — ORATSON FLVYÈBRE

terribles de sa colère , ou de ses vengeances particulières? Laquelle de ses victoires a-t-il estimée par le nombre des misérables qu'il accablait , ou des morts qu'il laissait sur le champ de bataille? quelle vie a-t-il exposée, pour son intérêt, ou pour sa propre réputation? quel soldat n'a-t-il pas ménagé comme un sujet du prince et une portion de la république? quelle goutte de sang a-t-il répandue qui n'ait servi à la cause commune ^?

On l'a vu, dans la fameuse bataille des Dunes, arracher les armes des mains des soldats étrangers, qu'une férocité naturelle acharnait sur les vaincus -. On l'a vu gémir de ces maux nécessaires que la guerre traîne après soi, que le temps force de dissimuler, de souffrir, et de faire. 11 savait qu'il y a un droit plus haut et plus sacré que celui que la fortune et l'orgueil imposent aux faibles et aux malheureux , et que ceux qui vivent sous la loi de Jésus-Christ, doivent épargner, autant qu'ils peuvent, un sang consacré par le sien, et ménager des vies qu'il a rachetées par sa mort.

Il cherchait à soumettre les ennemis, non pas à les perdre. 11 eût voulu pouvoir attaquer sans nuire, se défendre sans offenser, et réduire au droit et à la justice, ceux à qui il était obligé, par devoir, de faire violence.

Enfin, il s'était fait une espèce de morale militaire qui lui était propre. Il n'avait pour toute passion, que l'affection pour la gloire du roi , le désir de la paix , et le zèle du bien public. Il n'avait pour ennemis quel'orgueil, l'injustice, et l'usurpation. 11 s'était accoutumé à combattre sans colère , à vaincre sans ambition, et à triompher sans vanité , et à ne suivre pour règle de ses actions que la vertu et la sagesse. C'est ce que je dois vous montrer en cette seconde partie.

1 Notes hist. N» 123. — « Le U juin 1658. Ibid, N° 108.

La valeur n'est qu'une force aveugle et impétueuse, qui se trouble et se précipite, si elle n'est éclairée et conduite par la probité et par la prudence; et le capitaine n'est pas accompli, s'il ne renferme en soi l'homme de bien, et l'homme sage. Quelle discipline peut établir dans un camp, celui qui ne sait régler ni son esprit, ni sa conduite? Et comment saura calmer, ou émouvoir, selon ses desseins, dans une armée tant de passions difîérentes, celui qui ne sera pas maître des siennes? Aussi l'Esprit de Dieu nous apprend dans l'Ecriture, que l'homme prudent l'emporte sur le courageux, que la sagesse vaut mieux que les armes des gens de guerre, et que celui qui est patient et modéré est quelquefois plus estimable, que celui qui prend des villes, et qui gagne des batailles i.

Ici vous formez sans doute , Messieurs , dans votre esprit , des idées plus nobles que celles que je puis vous donner. En parlant de M. de Turenne , je reconnais que je ne puis vous élever au-dessus de vous-mêmes; et le seul avantage que j'ai, c'est que je ne dirai rien que vous ne croyiez , et que , sans être flatteur , je puis dire de grandes choses. Y eut-il jamais homme plus sage et plus prévoyant, qui conduit une guerre avec plus d'ordre et de jugement, qui eut plus de précautions et plus de ressources , qui fut plus agissant et plus retenu , qui disposât mieux toutes choses à leur lin , et qui laissât mûrir ses entreprises avec tant de patience- ? 11 prenait des mesures presque infaillibles ; et pénétrant non-seulement ce que les ennemis avaient fait , mais encore ce qu'ils avaient dessein de faire, il pouvait être malheureux, mais il n'était jamais surpris ^ Il distinguait le temps d'attaquer, et le temps de défendre. Il ne hasardait jamais rien que lorsqu'il avait

1 Melior est vir prudens quarn fortis. Sap. \'i,i. Melior est sapientia quam arma bellica. Ecoles, ix, 18. Melior est patieos viro forti, et qui dominatur animo suo, expugnatore urbium. Prov, XYi, 32. — 2 ilotes hist. N. 109. — 3 11 le fut à Marienthal. Ibid. N» 93.

beaucoup à gagner, et qu'il n'avait presque rien à perdre. Lors même qu'il semblait céder, il ne laissait pas de se faire craindre. Telle enfin était son habileté, que lorsqu'il vainquait, on ne pouvait en attribuer l'honneur qu'à sa prudence; et lorsqu'il était vaincu , on ne pouvait en imputer la faute qu'à la fortune \

Souvenez-vous, Messieurs, du commencement, et des suites de la guerre, qui n'étant d'abord qu'une étincelle, embrase aujourd'hui toute l'Europe*. Tout se déclare contre la France. On soulève les étrangers, on débauche les alliés, on intimide les amis, on encourage les vaincus, on arme les envieux. Sur des craintes imaginaires, et des défiances artificieusement inspirées , les intérêts sont confondus , la foi violée, et les traités méprisés. Il fallait , je vous l'avoue, pour résister à tant d'armées jointes ensemble contre nous , des troupes aussi vaillantes, et des capitaines aussi expérimentés que les nôtres. Mais rien n'était si formidable que de voir toute l'Allemagne, ce grand et vaste corps, composé de tant de peuples et de nations différentes, déployer tous ses étendards, et marcher vers nos frontières, pour nous accabler par la force, après nous avoir effrayés par la multitude.

11 fallait opposer à tant d'ennemis un homme d'un courage ferme et assuré, d'une capacité étendue, d'une expérience consommée, qui soutînt la réputation, et qui ménageât les forces du royaume; qui n'oubliât rien d'utile et de nécessaire, et ne fît rien de superflu; qui sût, selon les occasions, profiter de ses avantages , ou se relever de ses pertes ; qui fût tantôt le bouc'ier, et tantôt l'épée de son pays ; capable d'exécuter les ordres qu'il aurait reçus , et de prendre conseil de lui-même dans les rencontres.

Vous savez de qui je parle, Messieurs; vous savez le détail

1 Notes hist. N" 110.-2 Guerre de 1672 à 1678. lôid. N" 111.

de ce qu'il fit , sans que je le die '. Avec des troupes considérables seulement par leur courage, et par la confiance qu'elles avaient en leur général, il arrête, et consume deux grandes armées, et force à conclure la paix, par des traités, ceux qui croyaient venir terminer la guerre par notre entière et prompte défaite ^ Tantôt il s'oppose à la jonction de tant de secours ramassés, et rompt le cours de tous ces torrents qui auraient inondé la France. Tantôt il les défait, ou les dissipe par des combats réitérés. Tantôt il les repousse au-delà de leurs rivières, et les arrête toujours, par des coups hardis, quand il faut rétablir la réputation; parla modération, quand il ne faut que la conserver ^

Villes que nos ennemis s'étaient déjà partagées, vous êtes encore dans l'enceinte de notre empire. Provinces qu'ils avaient déjà ravagées dans le désir et dans la pensée, vous avez encore recueilli vos moissons. Vous durez encore, places que l'art et la nature ont fortifiées, et qu'ils avaient dessein de démolir; et vous n'avez tremblé que sous des projets frivoles d'un vainqueur en idée, qui comptait le nombre de nos soldats, et qui ne songeait pas à la sagesse de leur capitaine.

Cette sagesse était la source de tant de prospérités éclatantes. Elle entretenait celte union des soldats avec leur chef, qui rend une armée invincible. Elle répandait dans les troupes un esprit de force, de courage, et de confiance, qui leur faisait tout souffrir, et tout entreprendre dans l'exécution de ses desseins : elle rendait enfin des hommes grossiers, capables de gloire. Car, Messieurs, qu'est-ce qu'une armée? c'est un corps animé d'une infinité de passions différentes, qu'un homme habile fait mouvoir pour la défense de la patrie; c'est une troupe d'hommes armés, qui suivent aveuglément les ordres d'un chef, dont ils ne savent pas les intentions ; c'est une

1 Je le dise. Notes hist. N" 112. —^Ibid. No 113. — ^ Voyez Mascaron , p. 134 et 133.

176 FLÉCHTER. — 1G70. — ORAISON FUNÈBRE

inullitude d'àmes pour la plupart viles, et mercenaires, qui, sans songer à leur propre réputation, travaillent à celle des rois et des conquérants ; c'est un assemblage confus de libertins, qu'il faut assujettir à l'obéissance; de lâches, qu'il faut mener au combat; de téméraires, qu'il faut retenir; d'impatients, qu'il faut accoutumer à la constance. Quelle prudence ne faut-il pas pour conduire , et réunir au seul intérêt public tant de vues et de volontés différentes? Comment se faire craindre, sans se mettre en danger d'être haï, et bien souvent abandonné? comment se faire aimer, sans perdre un peu de l'autorité, et relâcher de la discipline nécessaire?

Oui trouva jamais mieux tous ces justes tempéraments, que ce prince que nous pleurons? 11 attacha par des nœuds de respect et d'amitié, ceux qu'on ne relient ordinairement que par la crainte des supplices; et se fit rendre par sa modération une obéissance aisée, et volontaire. Il parle, chacun écoute ses oracles ; il commande, chacun avec joie suit ses ordres ; il marche, chacun croit courir à la gloire. On dirait qu'il va combattre des rois confédérés avec sa seule maison , comme un autre Abraham*; que ceux qui le suivent, sont ses soldats, et ses domestiques ; et qu'il est et général, et père de famille tout ensemble. Aussi rien ne peut soutenir leurs efforts; ils ne trouvent point d'obstacles qu'ils ne surmontent ; point de difficultés qu'ils ne vainquent; point de péril qui les épouvante ; point de travail qui les rebute; point d'entreprise qui les étonne; point de conquête qui leur paraisse difficile. Que pouvaient-ils refuser à un capitaine qui renonçait à ses commodités, pour les faire vivre dans l'abondance; qui, pour leur procurer du repos, perdait le sien propre ; qui soulageait leurs fatigues, et ne s'en épargnait aucune ; qui prodiguait son sang, et ne ménageait que le leur?

* Gen. XIV, 14.

Par quelle invisible chaîne entraînait-il ainsi les volontés? Par cette bonté avec laquelle il encourageait les uns, il excusait les autres, et donnait à tous les moyens de s'avancer, de vaincre leur malheur, ou de réparer leurs fautes; par ce désintéressement qui le portait à préférer ce qui était plus utile à l'Etat, à ce qui pouvait être plus glorieux pour lui-même; par celtejustice qui, dans la distribution des emplois, ne lui permettait pas de suivre son inclination au préjudice du mérite ; par cette noblesse de cœur et de sentiments, qui l'élevait audessus de sa propre grandeur, et par tant d'autres qualités qui lui attiraient l'estime et le respect de tout le monde. Que j'entrerais volontiers dans les motifs et dans les circonstances de ses actions! que j'aimerais à vous montrer une conduite si régulière et si uniforme; un mérite si éclatant, et si exempt de faste et d'ostentation ; de grandes vertus produites par des principes encore plus grands ; une droiture universelle, qui le portait à s'appliquer à tous ses devoirs, et à les réduire tous à leurs fins justes et naturelles; et une heureuse habitude d'être vertueux, non pas pour l'honneur, mais pour la justice, qu'il y a de l'être I Mais il ne m'appartient pas de pénétrer jusqu'au fond de ce cœur magnanime ; et il était réservé à une bouche plus éloquente que la mienne, d'en exprimer tous les mouvements, et toutes les inclinations intérieures *.

Pour récompenser tant de vertus par quelque honneur extraordinaire, il fallait trouver un grand roi, qui crût ignorer quelque chose , et qui fût capable de l'avouer. Loin d'ici ces flatteuses maximes , que les rois naissent habiles, et que leS autres le deviennent; que leurs âmes privilégiées sortent des mains de Dieu, qui les crée, toutes sages et intelligentes; qu'il

• Allusion à l'oraison funèbre prononcée par Mascaron deux mois auparavant. Ce paragraphe où Fléchier rappelle le désintéressement, la justice, la modestie, Id droiture de Turcilne, est une analyse assez fidèle de la seconde partie de ce discours. Voyez ci-dessus, p 1S6.

178 FLÉCHIER. — iGTli. — UllAlSON FLXÈBRE

n'y a point pour eux d'essai, ni d'apprentissage; qu'ils sont vertueux sans travail , et prudents sans expérience. Nous vivons sous un prince, qui, tout grand, et tout éclairé qu'il est, a bien voulu s'instruire pour commander; qui , dans la route de la gloire, a su choisir un guide fidèle, et qui a cru qu'il était de sa sagesse de se servir de celle d'aulrui. Ouel honneur pour un sujet d'accompagner sou roi , de lui servir de conseil , et, si je l'ose dire, d'exemple dans une importante conquête! Honneur d'autant plus grand , que la faveur n'y put avoir part; qu'il ne fut fondé que sur un mérite universellement connu ; et qu'il fut suivi de la prise des villes les plus considérables de la Flandre '.

Après cette glorieuse marque d'estime et de confiance, quels projets d'établissement et de fortune n'aurait pas faits un homme avare et ambitieux? qu'il eût amassé de biens et d'honneurs, et qu'il eût vendu chèrement tant de travaux et de services! Mais cet homme sage et désintéressé, content des témoignages de sa conscience, et riche de sa modération , trouve dans le plaisir qu'il a de bien faire , la récompense d'avoir bien fait. Quoiqu'il puisse tout obtenir, il ne demande, et ne prétend rien; il ne désire, à l'exemple de Salomon, qu'un état frugal et honnête entre la pauvreté et les richesses-; et quelques offres qu'on lui fasse, il n'étend ses désirs qu'à proportion de ses besoins, et se resserre dans les bornes étroites du seul nécessaire. 11 n'y eut qu'une ambition qui fût capable de le toucher : ce fut de mériter l'estime et la bienveillance de son maître. Cette ambition fut satisfaite; et notre siècle a vu un sujet aimer son roi pour ses grandes qualités, non pour sa dignité, ni pour sa fortune; et un roi aimer son sujet, plus pour le mérite qu'il connaissait en lui , que pour les services qu'il en recevaiti,

1 En 1667. — - MéndiciUtem et divitias uc dcderis mihi : tribue lantuiu ^ictui meo necessaria. Prov. xxx, 8. Notes hist. N" 114.

Cet honneur, Messieurs, ne diminua point sa modestie. A ce mot, je ne sais quel remords m'arrête. Je crains de publier ici des louanges qu'il a si souvent rejetées, et d'offenser après sa mort une vertu qu'il a tant aimée pendant sa vie. Mais accomplissons la justice, et louons-le sans crainte, en un temps où nous ne pouvons être suspects de flatterie, ni lui susceptible de vanité. Qui fit jamais de si grandes choses? qui les dit avec plus de retenue'? Remportait-il quelque avantage; à l'entendre, ce n'était pas qu'il fût habile, mais l'ennemi s'était trompé. Rendait-il compte d'une bataille; il n'oubliait rien , sinon que c'était lui qui l'avait gagnée. Racontait-il quelques-unes de ces actions qui l'avaient rendu si célèbre ; on eut dit qu'il n'en avait été que le spectateur , et l'on doutait si c'était lui qui se trompait, ou la renommée. Revenait-il de ses glorieuses campagnes qui rendront son nom mimortel; il fuyait les acclamations populaires, il rougissait de ses victoires, il venait recevoir des éloges comme on vient faire des apologies , et n'osait presque aborder le roi, parce qu'il était obligé par respect de souffrir patiemment les louanges dont Sa Majesté ne manquait jamais de l'honorer.

C'est alors que dans le doux repos d'une condition privée, ce prince se dépouillant de toute la gloire qu'il avait acquise pendant la guerre, et se renfermant dans une société peu nombreuse de quelques amis choisis, il s'exerçait sans bruit aux vertus civiles : sincère dans ses discours, simple dans ses actions, fidèle dans ses amitiés, exact dans ses devoirs, réglé dans ses désirs, grand même dans les moindres choses. 11 se cache , mais sa réputation le découvre : il marche sans suite et sans équipage, mais chacun dans son esprit le met sur un char de triomphe. On compte, en le voyant, les ennemis qu'il a vaincus, non pas les serviteurs qui le suivent; tout

' Notes hisf. N"« 113.

i80 FLÉCHIER. — 1(370. — ORAISON FUNÈBRE

seul qu'il est, on se figure autour de lui ses vertus, et ses victoires qui l'accompagnent, il y a je ne sais quoi de noble dans cette honnête simplicité j et moins il est superbe, plus il devient vénérable.

Il aurait manqué quelque chose à sa gloire, si trouvant partout tant d'admirateurs, il n'eût fait quelques envieux. Telle est l'injustice des hommes : la gloire la plus pure, et la mieux acquise les blesse; tout ce qui s'élève au-dessus d'eux, leur devient odieux et insupportable; et la fortune la plus approuvée, et la plus modeste n'a pu se sauver de cette lâche et maligne passion. C'est la destinée des grands hommes d'en être attaqué; et c'est le privilège de M. de Turenne d'avoir pu la vaincre. L'envie fut étoufifée, ou par le mépris qu'il en fit, ou par des accroissements perpétuels d'honneur et de gloire : le mérite l'avait fait naître , le mérite la fit mourir. Ceux qui lui étaient moins favorables, ont reconnu combien il était nécessaire à l'Etat : ceux qui ne pouvaient soufifrir son élévation, se crurent enfin obligés d'y consentir ; et n'osant s'affliger de la prospérité d'un homme qui ne leur aurait jamais donné la misérable consolation de se réjouir de quelqu'une de ses fautes, ils joignirent leur voix à la voix publique , et crurent qu'être son ennemi , c'était l'être de toute la France '.

Mais à quoi auraient abouti tant de qualités héroïques , si Dieu n'eût fait éclater sur lui la puissance de sa grâce , et si celui, dont sa providence s'était si noblement servi, eût été l'objet éternel de sa justice? Dieu seul pouvait dissiper ses ténèbres, et il tenait en sa puissance l'heureux moment qu'il avait marqué pour l'éclairer de ses vérités.

Il arriva ce moment heurenx, ce point où se rapportait toute sa véritable gloire. Il entrevit des pièges et des précipices que

1 Notes hist. N» 116.

sa prévention lui avait jusqu'alors entièrement cachés. 11 commença à marcher avec précaution et avec crainte dans ces routes égarées où il se trouvait engagé i. Certains rayons de grâce et de lumière lui firent apercevoir qu'en vain remplirait-il les plus beaux endroits de l'histoire, si son nom n'était écrit dans le livre de vie ; qu'en vain gagnerait-il le monde entier, s'il perdait son âme ; qu'il n'y avait qu'une foi et uq Jésus-Christ , et une vérité simple et indivisible, qui ne se montre qu'à ceux qui la cherchent avec un cœur humble, et une volonté désintéressée. Il n'était pas encore éclairé, mais il commençait d'être docile. Combien de fois consulta-t-il des amis savants et fidèles ^? combien de fois, soupirant après ces lumières vives et efficaces, qui seules triomphent des erreurs de l'esprit humain , dit-il à Jésus-Christ , comme cet aveugle de l'Evangile : « Seigneur, faites que je voie '? » combien de fois essaya-t-il d'une main impuissante d'arracher le bandeau fatal qui fermait ses yeux à la vérité? combien de fois remonta~t-il jusqu'à ces sources anciennes et pures que Jésus- Christ a laissées à son Eglise, pour y puiser avec joie les eaux d'une doctrine salutaire ?

Habitude, prétextes, engagement, honte de changer, plaisir d'êlre regardé comme le chef et le protecteur d'Israël *; vaines et spécieuses raisons de la chair et du sang % vous ne pûtes le retenir. Dieu rompit tous ses liens ; et le mettant dans la liberté de ses enfants, le fit passer delà région des ténèbres, au royaume de son Fils bien-aimé , à qui il appartenait par son élection éternelle. Ici un nouvel ordre de choses se présente à moi. Je vois de plus grandes actions , de plus nobles motifs, une protection de Dieu plus visible. Je parle désormais d'une sagesse que la véritable piété accompagne , et d'un courage

1 Ses inquiétudes commencèrent dès 1660, et même dès 1658. Notes hist. No 117. 2 Entre autres Bossuet et Mascaron. Ibid. N" 118. — ^ Domine, ut videam. Luc, xviii, 41, - * Comme son père. Ibid. N" 86. — ^ jbid. N» 119.

que l'espril de Dieu fortifie. Renouvelez donc votre attention en celte dernière partie de mon discours, et suppléez dans vos pensées à ce qui manquera à mes expressions et à mes paroles.

Si M. de Turenne n'avait su que combattre et vaincre; s'il ne s'était élevé au-dessus des vertus humaines; si sa valeur et sa prudence n'avaient été animées d'un esprit de foi et de charité: je le mettrais au rang desScipion, et des Fabius; je laisserais à la vanité le soin d'honorer la vanité; et je ne viendrais pas dans un lieu saint faire l'éloge d'un homme profane. S'il avait fini ses jours dans l'aveuglement et dans l'erreur, je louerais en vain des vertus que Dieu n'aurait pas couronnées; je répandrais des larmes inutiles sur son tombeau; et si je parlais de sa gloire, ce ne serait que pour déplorerson malheur. Mais, grâces à Jésus-Christ, je parle d'un chrétien éclairé des lumières de la foi, agissant par les principes d'une religion pure, et consacrant par une sincère piété, tout ce qui peut flatter l'ambition, ou l'orgueil des hommes. Ainsi les louanges que je lui donne, retournent à Dieu qui en est la source; et comme c'est la vérité qui l'a sanctifié, c'est aussi la vérité qui le loue.

Que sa conversion fut entière , Messieurs, et qu'il fut dififé' rent de ceux, qui sortant de l'hérésie par des vues intéressées >, changent de sentiments sans changer de mœurs; n'entrent dans le sein de l'Eglise, que pour la blesser de plus près par une vie scandaleuse; et ne cessent d'être ennemis déclarés, qu'en devenant enfants rebelles! Quoique son cœur se fût sauvé des dérèglements que causent d'ordinaire les passions , il prit encore plus de soin de le régler. Il crut que l'innocence de sa vie devait répondre à la pureté de sa créance. 11 connut la vérité, il l'aima, il la suivit. Avec quel humble respect assistait-il aux sacrés mystères! avec quelle docilité écoutait-il les

• > Notes hist. No 120.

instruclions salutaires des prédicateurs é\angéliques ! avec quelle soumission adorait-il les œuvres de Dieu que l'esprit humain ne peut comprendre! Vrai adorateur en esprit et en vérité ; cherchant le Seigneur, selon le conseil du Sage, dans la simplicité du cœur '; ennemi irréconciliable de l'impiété; éloigné de toute superstition, et incapable d'hypocrisie.

A peine a-t-il embrassé la saine doctrine , qu'il en devient le défenseur : aussitôt qu'il est revêtu des armes de lumière, il combat les œuvres de ténèbres : il regarde en tremblant l'abîme d'où il est sorti, et il tend la main à ceux qu'il y a laissés. On dirait qu'il est chargé de ramener dans le sein de l'Eglise tous ceux que le schisme en a séparés : il les invite par ses conseils, il les attire par ses bienfaits, il les presse par ses raisons, il les convainc par ses expériences; il leur fait voir les écueils oii la raison humaine fait tant de naufrages; et leur montre derrière lui , selon les termes de saint Augustin , le pont de la miséricorde de Dieu, par où il vient de passer luimême ^ Tantôt il allume le zèle des docteurs, et les exhorte d'opposer au faste du mensonge, la force de la vérité. Tantôt il leur découvre ces voies douces et insinuantes, qui gagnent le cœur, pour gagner l'esprit. Tantôt il fournit, selon son pouvoir, les fonds nécessaires pour assister ceux qui abandonnent tout pour suivre Jésus-Christ qui les appelle. Vous le savez, évoques confidents de son zèle : tout occupé qu'il est dans le cours de ses dernières actions de guerre , il concerte avec vous des entreprises de religion, et n'oublie rien de ce qui peut contribuer, ou à instruire ceux qu'une longue prévention aveugle % ou à gagner ceux que la cupidité et l'intérêt retiennent encore dans leurs erreurs; digne fils de cette Eglise, dont la charité

* In simplicitate cordis quaerite illum. Sap. I , i. — ^ g, Augustin dit eij parlant aux pécheurs comertis : Si jam fixus in cœio es.. . noli, quia tu traqsisti, velle misericoidiœ Dei pontem subvertere. In Ps. xcui; Oper. t. IV, p. 1003. — 3 Notes hist. N» 121.

s'élend à tout, à rimilation de celle de Dieu, et qui procure à ses enfants, outre l'héritage éternel, le soulagement même (le leurs nécessités temporelles.

Telle était la disposition de son âme. Messieurs, lorsque la providence de Dieu permit que le roi justement irrité allât porter la guerre au milieu des Etats d'une république injuste et ingrate, et fit sentir la force de ses armes à ceux qui méprisaient ses bienfaits , et qui voulaient s'opposer à sa gloire \ Ce fut alors que notre héros reprit les armes, et qu'à la suite de son maître, et à la tête de ses armées, il exposa son sang dans une guerre non-seulement heureuse , mais sainte, où la victoire avait peine à suivre la rapidité du vainqueur , et où Dieu triomphait avec le prince. Quelle était s/i joie, lorsqu'après avoir forcé des villes , il voyait son illustre neveu , plus éclatant par ses vertus que par sa pourpre, ouvrir et réconcilier des églises *! Sous les ordres d'un roi aussi pieux que puissant, l'un faisait prospérer les armes, l'autre étendait la religion : l'un abattait des remparts, l'autre redressait des autels : l'un ravageait les terres des Philistins, l'autre portait l'arche autour des pavillons d'Israël: puis unissant ensemble leurs vœux, comme leurs cœurs étaient unis, le neveu avait part aux services que l'oncle rendait à l'Etat, et l'oncle avait part à ceux que le neveu rendait à l'Eglise.

Suivons ce prince dans ses dernières campagnes, et regardons tant d'entreprises difficiles, tant de succès glorieux, comme des preuves de son courage, et des récompenses de sa piété. Commencer ses journées par la prière, réprimer l'impiété et les blasphèmes , protéger les personnes et les choses saintes contre l'insolence et l'avarice des soldats , invoquer dans tous les dangers le Dieu des armées : c'est le devoir et le soin ordinaire de tous les capitaines. Pour lui , il passe plus

1 Guerre déclarée à la Hollande, en 1 672. Notes hjst, N° 112. — « Ibid. N» 122.

PU TrCO-^rTE DE TURENNE. i85

avant. Lors même qu'il commande aux troupes, il se regarde comme un simple soldat de Jésus-Christ. Il sanctifie les guerres par Ja pureté de ses intentions , par le désir d'une heureuse paix, par les lois d'une discipline chrétienne. Il considère ses soldats comme ses frères , et se croit obligé d'exercer la charité dans une profession cruelle, oiil'on perd souvent l'humanité même \ Animé par de si grands motifs , il se surpasse lui-même , et fait voir que le courage devient plus ferme , quand il est soutenu par des principes de religion ; qu'il y a une pieuse magnanimité, qui attire les bons succès, malgré les périls et les obstacles; et qu'un guerrier est invincible, quand il combat avec foi, et quand il prête des mains pures au Dieu des batailles qui les conduit.

Comme il tient de Dieu toute sa gloire, aussi la lui rapporte l-il tout entière, et ne conçoit autre confiance que celle qui est fondée sur le nom du Seigneur. Que ne puis-je vous représenter ici une de ces importantes occasions, où il attaque avec peu de troupes toutes les forces de l'Allemagne ! il marche trois jours, passe trois rivières, joint les ennemis, les combat, et les charge. Le nombre d'un côté, la valeur de l'autre, la fortune est longtemps douteuse; enBn le courage arrête la multitude, l'ennemi s'ébranle, et commence à plier. Il s'élève une voix , qui crie : Victoire ! Alors ce général suspend toute l'émotion que donne l'ardeur du combat; et d'un ton sévère, arrêtez , dit-il , notre sort n'est pas en nos mains ; et nous serons nous-mêmes vaincus, si le Seigneur ne nous favorise. A ces mots, il lève les yeux au ciel, d'où lui vient son secours; et continuant à donner ses ordres, il attend avec soumission, entre l'espérance et la crainte, que les ordres du ciel s'exécutent '-.

Qu'il est difficile, Messieurs, d'être victorieux, et d'être hum*

» Notes hist, N» 123, — « En 1674. Ibid. N» 124.

ble tout ensemble! Les prospérités militaires laissent dans l'àmejenesais quel plaisir toucliant, qui la remplit, et l'occupe tout entière. Qn s'aétribue une supériorité de puissance et de force; on se couronne de ses propres mains; on se dresse un triomphe secret à soi-même; on regarde, comme son propre bien , ces lauriers qu'on cueille avec peine , et qu'on arrose souvent de son sang; et lors même qu'on rend à Dieu de solennelles actions de grâces, et qu'on pend aux voûtes sacrées de ses temples des drapeaux déchirés el sanglants qu'on a pris sur les ennemis, qu'il est dangereux que la vanité n'étouffe une partie de la reconnaissance, qu'on ne mêle aiix vœux qu'on rend au Seigneur, des applaudissements qu'on croit se devoir à soi-même, et qu'on ne retienne au moins quelques grains de cet encens qu'on va brûler sur ses autels!

C'était en ces occasions que M, de Turenne, se dépouillant de lui-même, renvoyait toute la gloire à Celui à qui seul elle appartient légitimement. S'il marche; il reconnaît que c'est Dieu qui le conduit, et qui le guide : s'il défend des places; il sait qu'on les défend en vain, si Dieu ne les garde : s'il se retranche ; il lui semble que c'est Dieu, qui lui fait un rempart, pour le mettre à couvert de toute insulte : s'il combat; il sait d'où il tire toute sa force : et s'il triomphe; il croit voir dans le ciel une main invisible qui le couronne Rapportant ainsi toutes les grâces qu'il reçoit, à leur origine, il en attire de nouvelles. Il ne compte plus les ennemis qui l'environnent; et sans s'étonner de leur nombre, ou de leur puissance, il dit avec le prophète : « Ceux-là se fient au nombre de leurs combattants et de leurs chariots; poumons, nous nous reposons sur la protection du Tout-Puissante w Dans cette fidèle el juste confiance, il redouble son ardeur, forme de grands desseins,

1 Hi in curribus et hi in equis ; nos autem in nomine Domini Del nostri invO'< cabimus. Ps. xix, 8.

DU YICO^fTE DE TURENNE. 187

exécute de grandes choses, et commence une campagne qui semblait devoir être fatale à l'Empire i.

Il passe le Rhin, et trompe la vigilance d'un général habile et prévoyant -. Il observe les mouvements des ennemis. Il relève le courage des alliés. Il ménage la foi suspecte et chancelante des voisins. Il ôte aux uns la volonté, aux autres les moyens de nuire; et profitant de toutes ces conjonctures importantes, qui préparent les grands et glorieux événements, il ne laisse rien à la fortune, de ce que le conseil, et la prudence humaine lui peuvent ôter ^ Déjà frémissait dans son camp l'ennemi confus et déconcerté. Déjà prenait l'essor, pour se sauver dans les montagnes, cet aigle, dont le vol hardi avait d'abord effrayé nos provinces. Ces foudres de bronze, que l'enfer a inventés pour la destruction des hommes, tonnaient de tons côtés, pour favoriser, ou pour précipiter cette retraite; et la France en suspens attendait le succès d'une entreprise, qui, selon toutes les règles de la guerre, était infaillible \

Hélas! nous savions tout ce que nous pouvions espérer, et nous ne pensions pas à ce que nous devions craindre. La Providence divine nous cachait un malheur plus grand que la perte d'une bataille. Il en devait coûter une vie que chacun de nous eût voulu racheter de la sienne propre; et tout ce que nous pouvions gagner, ne valait pas ce que nous allions perdre. 0 Dieu terrible, mais juste en vos conseils, sur les enfants des hommes % vous disposez et des vainqueurs, et des victoires ! Pour accomplir vos volontés, et faire craindre vos jugements, votre puissance renverse ceux que votre puissance avait élevés. Vous immolez à votre souveraine grandeur de grandes victimes, et vous frappez, quand il vous plaît, ces têtes illustres, que vous avez tant de fois couronnées.

* Elle commença au mois de mai 1675 ; Coudé la termina. — ^ De Montecuculli. Notes hist. N» 125. — 3 ibid. N» 126. — * Jbid. N» 127. - ^ Terribilis in consiiiis super filios hominxim. Ps. lxv, 5,

188 FLÉCHTER. — 1670. — ORAISON FCNÈBRE

N'attendez pas, Messieurs, que j'ouvre ici une scène tragique; que je représente ce grand homme étendu sur ses propres trophées; que je découvre ce corps pâle et sanglant, auprès duquel fume encore la foudre qui l'a frappé; que je fasse crier son sang comme celui d'Abel, et que j'expose à vos yeux les tristes images de la religion, et de la patrie éplorées. Dans les pertes médiocres, on surprend ainsi la pitié des auditeurs, et par des mouvements étudiés, on tire au moins de leurs yeux quelques larmes vaines et forcées. Mais on décrit sans art, une mort qu'on pleure sans feinte. Chacun trouve en soi la source de sa douleur, et rouvre lui-même sa plaie ; et le cœur, pour être touché, n'a pas besoin que l'imagination soit émue.

Peu s'en faut que je n'interrompe ici mon discours. Je me trouble. Messieurs ; Turenne meurt \ tout se confond ; la fortune chancelle, la victoire se lasse, la paix s'éloigne, les bonnes mtentions des alliés se ralentissent, le courage des troupes est abattu par la douleur, et ranimé par lavengeance; tout le camp demeure immobile ; les blessés pensent à la perte qu'ils ont faite, et non pas aux blessures qu'ils ont reçues. Les pères mourants envoient leurs fils pleurer sur leur général mort ; l'armée en deuil est occupée à lui rendre les devoirs funèbres; et la renommée, qui se plaît à répandre dans l'univers les accidents extraordinaires, va remplir toute l'Europe du récit glorieux de la vie de ce prince, et du triste regret de sa mort ^

Que de soupirs alors, que de plaintes, que de louanges retentissent dans les villes, dans la campagne ! L'un voyant croître ses moissons, bénit la mémoire de celui à qui il doit l'espérance de sa récolte. L'autre, qui jouit encore en repos de l'héritage qu'il a reçu de ses pères, souhaite une éternelle paix à celui qui l'a sauvé des désordres et des cruautés de la guerre. Ici l'on offre le sacrifice adorable de Jésus-Christ pour l'âme

» Le 27juilleH675. — 2 Notes fiist.'^^ iiS,

Dû VICOMTE DE TURENNÈ. 189

de celui qui a sacrifié sa vie et son sang pour le bien public. Là on lui dresse une pompe funèbre, où Ton s'attendait de lui dresser un triomphe. Chacun choisit l'endroit qui lui paraît le plus éclatant dans une si belle vie. Tous entreprennent son éloge; et chacun s'interrompant lui-même par ses soupirs, et par ses larmes, admire le passé, regrette le présent, et tremble pour l'avenir. Ainsi tout le royaume pleure la mort de son défenseur; et la perte d'un homme seul est une calamité publique.

Pourquoi, mon Dieu, si j'ose répandre mon âme en votre présence, et parler à vous, moi qui ne suis que poussière et que cendre; pourquoi le perdons-nous dans la nécessité la plus pressante, au milieu de ses grands exploits, au plus haut point de sa valeur, dans la maturité de sa sagesse'? Est-ce qu'après tant d'actions dignes de l'immortalité, il n'avait plus rien de mortel à faire? Ce temps était-il arrivé, oia il devait recueillir le fruit de tant de vertus chrétiennes, et recevoir de vous la couronne de justice, que vous gardez à ceux qui ont fourni une glorieuse carrière? Peut-être avions-nous mis en lui trop de confiance; et vous nous défendez dans vos Ecritures de nous faire un bras de chair, et de nous confier aux enfants des hommes ^ Peut-être est-ce une punition de noire orgueil, de notre ambition, de nos injustices. Comme il s'élève du fond des vallées, des vapeurs grossières, dont se forme la foudre, qui tombe sur les montagnes; il sort du cœur des peuples des iniquités, dont vous déchargez les châtiments sur la tête de ceux qui les gouvernent, ou qui les défendent. Je ne viens pas. Seigneur, sonder les abîmes de vos jugements, ni découvrir ces ressorts secrets et invisibles, qui font agir votre

1 II achevait sa soixante-quatrième année. — ^ Maledictus homo qui confidil inhomlne, etponitcarnem brachitim suum. Jereni.wn, 5. Nolite confidere in ^tlncipibus, in ûliis boininum, in quibus non est salus. Ps. CXLV, Set 3.

l'JO 1-LÉCHIER. — 1()"6. — ORAISON FUNÈBRE

miséricorde, ou voire justice; je neveux, et ne dois que les adorer. Mais vous êtes juste ; vous nous affligez; et dans un siècle aussi corrompu que le nôtre, nous ne devons chercher ailleurs , que dans le dérèglement de nos mœurs, toutes les causes de nos misères.

Tirons donc , Messieurs, tirons de notre douleur des motifs de pénitence, et ne cherchons qu'en la piété de ce grand homme de vraies et solides consolations. Citoyens, étrangers, ennemis, peuples, rois, empereurs le plaignent, et le révèrent; mais que peuvent-ils contribuer à son véritable bonheur? Son roi même, et quel roi, l'honore de ses regrets et de ses larmes : grande et précieuse marque de tendresse et d'estime pour un sujet, mais inutile pour un chrétien. Il vivra, je l'avoue, dans l'esprit et dans la mémoire des hommes ; mais l'Ecriture m'apprend que ce que l'homme pense, et l'homme lui-même, n'est que vanité \ Un magnifique tombeau renfermera ses tristes dépouilles; mais il sortira de ce superbe monument, non pour être loué de ses exploits héroïques, mais pour être jugé selon ses bonnes ou mauvaises œuvres. Ses cendres seront mêlées avec celles de tant de rois qui gouvernèrent ce royaume, qu'il a si généreusement défendu : mais, après tout , que leur reste-t-il à ces rois, non plus qu'à lui, des applaudissements du monde, de la foule de leur cour, de l'éclat et de la pompe de leur fortune, qu'un silence éternel , une solitude affreuse, et une terrible attente des jugements de Dieu, sous ces marbres précieux qui les couvrent-? Que le monde honore donc comme il voudra les grandeurs humaines ; Dieu seul est la récompense des vertus chrétiennes. 0 mort trop soudaine , mais pourtant par la miséricorde •du Seigneur depuis longtemps prévue! Combien do paroles

1 Dominus scit cogitationes homiaura, quoniain vanœ sunt. Ps. xciii , H. Universa vauitas, omiiis homo viveus. Ps. xxxviu, 8. — "^ Notes hist. N» 129.

1)U VICOMTE UE TURENJVE. \{)[

édifiantes, combien de saints exemples nous as-lu ravis? Nous eussions vu, quel spectacle! au milieu des victoires et des triomphes, mourir humblement un chrétien. Avec quelle attention eùt-il employé ses derniers moments à pleurer intérieurement ses erreurs passées , à s'anéantir devant la majesté de Dieu , et à implorer le secours de son bras , non plus contre des ennemis visibles, mais contre ceux de son salut! Sa foi vive et sa charité fervente nous auraient sans doute touché , et il nous resterait un modèle d'une confiance sans présomption d'une crainte sans faiblesse, d'une pénitence sans artifice d'une constance sans affectation , et d'une mort précieuse devant Dieu et devant les hommes.

Ces conjectures ne sont-elles pas justes, Messieurs? que dis-je, conjectures? c'étaient des desseins formés. 11 avait résolu de vivre aussi saintement, que je présume qu'il fût mort. Prêt à jeter toutes ses couronnes au pied du trône de Jésus-Christ, comme ces vainqueurs de l'Apocalypse'; prêt à ramasser toute sa gloire, pour s'en dépouiller par une retraite volontaire , il n'était déjà plus du monde, quoique la Providence l'y retînt encore. Dans le tumulte des armées, il s'entretenait des douces et secrètes espérances de sa solitude -. D'une main il foudroyait les Amaléciles , et il levait déjà l'autre pour attirer sur lui les bénédictions célestes. Ce Josué dans le combat faisait déjà les fonctions de Moïse sur la montagne; et sous les armes d'un guerrier, portait le cœur, et la volonté d'un pénitent.

Seigneur, qui éclairez les plus sombres replis de nos consciences, et qui voyez dans nos plus secrètes intentions ce qui n'est pas encore, comme ce qui est, recevez dans le sein dé votre gloire cette âme , qui bientôt n'eût été occupée que des pensées de votre éternité. Recevez ces désirs que vous lui aviez

i Mittebanlcoronas suas aule thronum. Apoc. iv, 10. — ^ Notes hist. N" 130,

lÔ^ BOSStJET. — 1681. — SERMON

vous-même inspirés. Le temps lui a manqué, et non pas le courage de les accomplir. Si vous demandez des œuvres avec ses désirs; voilà des charités qu'il a faites, ou destinées pour le soulagement et pour le salut de ses frères; voilà des âmes égarées, qu'il a ramenées à vous par ses assistances, par ses conseils, par son exemple; voilà ce sang de votre peuple, qu'il a tant de fois épargné ; voilà ce sang qu'il a si généreusement répandu pour nous; et pour dire encore plus, voilà le sang que Jésus-Christ a versé pour lui.

Ministres du Seigneur, achevez le saint sacriûce. Chrétiens, redoublez vos vœux, et vos prières; afin que Dieu, pour récompense de ses travaux, l'admette dans le séjour du repos éternel, et donne dans le ciel une paix sans fin, à celui qui nous en a trois fois ^ procuré une sur la terre, passagère à la vérité, mais toujours douce, et toujours désirable.

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