SERMON
SUR LA RÉSURRECTION DE JÉSUS-CHRIST, prêché à la Cour par Bourdaloue, le jour de Pasques, 29 mars 1682.
L'exorde de ce discours est célèbre. L'idée que Bourdaloue y développe avec tant de fermeté, de magnificence et d'harmonie, appartient au père jésuite Claude Texier, né en 1628, prédicateur à la Cour en 1661, mort en 1687; et qui, par conséquent, vivait encore quand le prince de la logique oratoire , alors âgé de cinquante ans , s'empara de sa conception, la féconda et en fit sortir un chef-d'œuvre. Ce ne fut pas toutefois sans peine. Pour arriver à celte perfection d'idées et de style, il fallut que l'orateur se corrigeât lui même et fût corrigé par son éditeur, le père Bretonneau, qui mit la dernière main à ses œuvres *. Nous avons retrouvé son premier jet dans un ancien manuscrit : il nous a paru intéressant de le publier ici avec l'ébauche du père Texier qui l'inspira. Dans ce rapprochement des trois formes successives d'une même idée, qui s'embellit à mesure qu'elle est élaborée par le génie et la critique, il y a plus que l'intérêt de l'histoire; il y a une grande leçon de goiit, un encouragement au travail.
Exorde du père Texier :
Surrexit, non eit hic. — Jésus est ressuscité, il n'est plus ici. S. Marc , ch, wi, v. 6.
«C'est le propre des puissances de la terre de faire éclater leur grandeur et leur majesté humaine sur des trônes, pendant leur vie, pour venir bientôt ensevelir cette pompe dans l'horreur d'un cercueil , et couvrir ce faux éclat de leur diadème sous une pièce de marbre noir, qui porte ces caractères lugubres : Hic jacet. Ici gît celui que la fortune, plutôt que le mérite , avait élevé sur la tête des peuples; ici est renversé cet esprit ambitieux , qui ne respirait que la gloire du siècle ; ici pourrit le cadavre hideux de cet infâme voluptueux , pour qui la nature n'avait pas assez de plaisirs ni de délices. Hic jacet. Ici se voient les tristes restes de cet homme grand selon le monde, mais petit devant
* François Bretonneau, né en 1660, jésuite en 1675, mort en 1741, retoucha de même les sermons de ses deux autres confrères, les pères Cheminais et Girousl. Le père de La Rue lui appliquait à cette occasion ces paroles de l'éloge que l'Église fait de Si Martin et l'appelait Trium mortuorum susçitator magnificus.
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Dieu; qui s'étant enflé d'orgueil comme les flols de la mer, s'est venu briser contre la poussière de ce tombeau. »
« 11 en est tout au conliaire de Jésus-Christ. Où la grandeur mondaine rencontre sa ruine, celle de Jésus-Christ trouve son établissement. C'est pourquoi les anges écrivent sur son tombeau mi épitaphe bien opposé à celui des hommes *. Au lieu d'un triste Hic jacet, ils y mettent ces glorieuses paroles : Surrexit, non est hic. Celui qui a vécu comme le dernier de tous les hommes, est maintenant élevé au plus haut faîte de la gloire de Dieu ; celui qui a succombé, en apparence, sous les efforts injustes de ses ennemis, se relève victorieux , et les tient abattus sous ses pieds ^. »
Premier jet de Bourdaloue :
Même texte.
« Ces paroles, chrestienne compagnie, qui font aujourd'huy comme l'épitaphe du sépulchre de Jésus Christ , sont bien didérentes de celles qu'on a coutume de graver sur les mausolées les plus superbes et les plus magnifiques des hommes. Car les sépulchres des hommes portent toujours cette inscription : Hic jacet. Mais le sépulchre de Jésus-Christ en porte une toute contraire : Xon est hic. C'est, Messieurs, ce qui a leiulu le sépulchre de cet Homme-Dieu si glorieux selon la prédication d'isaie : Et erit sepulchrum ejus gloriosum, mais d'une gloire bien opposée à celle des roys et des monarques de la terre. Car si les sépulchres des roys de la terre sont glorieux, c'est parce qu'ils terminent toute leur gloire; et le sépulchre de Jésus-Christ est glorieux parce qu'il commence la sienne. Les roys de la terre , Messieurs, sont grands jusqu'à la mort , et jusqu'au sépulchre ils sont pleins de gloire; mais tou'.e leur gloire est absorbée dans leur tombeau , au lieu que le fils de Dieu trouve justement dans son tombeau la véritable grandeur. C'est là, en effet, où il s'est rcvestu de force ; c'est là où il s'est reveslu de beauté et d'immortalité ; c'est dans le tombeau où il a remporté la victoire sur la mort , sur l'enfer et sur le péché. De sorte que nous pouvons dire de luy bien plus véritablement que de Samson, qui n'a été que sa figure, qu'en mourant il a surmonté bien plus glorieusement ses ennemis qu'il n'avait fait pendant tout le cours de sa vie. Voilà le mystère, Messieurs,
1 Épilaplie était alors masculin et féminin, et plus souvent masculin, au dire de Riclielet. — 2 La division du père Texier ne ressemble en rien à celle de Bourdaloue, ot ne vaut pas la peine d'être citée.
qui fait toutela joye du christianisme, c'est-à-dire, le mystère adorable de la résurrection glorieuse de notre Dieu , mais qui fit pareillement la joye de la sainte Vierge, quand elle vit celuy qu'elle même [avait enfanté], ressuscité. Toute l'Église lui en fait aujourd'huy une conjouissance solennelle. Imitons-là, Messieurs, en lui disant: Ave. »
«C'est de saint Augustin, Messieurs, que j'emprunte aujourd'huy tout le sujet et même tout le partage de l'entrelien que j'ay à vous faire sur le grand mystère que l'Église célèbre dans cette solennité. Saint Augustin, parlant de la résurrection du fils de Dieu, dans des traités diflérents qu'il en a faits, remarque deux choses qui sont essentielles à ce mystère, et qui ne sont pas moins essentielles à notre religion. Voicy comme il s'en explique : In hac resurrectione , fratres, et miraculum Christus nobis exhibuit et exemplum. Le fils de Dieu, mes frères, dit ce saint docteur, nous propose dans sa résurrection un grand miracle, et, en mesme temps , un grand exemple. Il nous propose un grand miracle pour animer notre foy, miraculum ut credamus. Mais il nous propose un grand exemple pour fortifier nos espérances, exemplum ut speremus. Il nous propose un grand miracle, qui est celui de sa résurrection, pour imprimer dans nos esprits la foy de sa divinité; il nous propose un grand exemple, qui est celui de sa résurrection , pour établir dans nos cœurs l'espérance de notre résurrection future. Prenez garde. Messieurs, à ces deux propositions qui vont faire tout le partage de cet entretien. Le Sauveur du monde est ressuscité ; donc nous ne devons plus douter qu'il ne soit véritablement le fils de Dieu : ce sera mon premier point. Le Sauveur du monde est ressuscité ; donc nous ne devons plus douter que nous ne ressuscitions après luy : ce sera mon second point. Voilà, Messieurs, un discours que j'ose dire fondamental en matière de christianisme et de religion. Je laisseray pour aujourd'huy le détail de la moralité, et je m'attacheray aux deux grands principes de toute la moralité. Car les deux grands principes delà moralité, c'est de croire que Jésus-Christ estant ressuscité , il est Dieu; et qu'estant ressuscité, nous ressusciterons un jour. Or, l'un et l'autre est renfermé dans le mystère que l'Église célèbre aujourd'huy. Voilà tout le sujet de vos attentions. »
En comparant, phrase par phrase, cet exorde et celui qu'on va lire, on verra que le chef-d'œuvre était déjà tout entier dans l'ébauche : il a suffi, pour l'en tirer , de ne pas craindre les ratures. Ce travail d'une critique ferme et habile est la confirmation du précepte formulé par Boileau , le contemporain et l'admirateur de Bourdaloue : Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.
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Dernier travail de Bourdaloue.
Respondens autem angélus dixit muUeribus : Nolite expavescere. Jesum quœritii Nazarenum, crucifixum ; surrexit, non est hic ; ecce locus ubi posuerunt eum. — L'ange (lit aux femmes : Ne craignez point. Vous cbercliez Jésus de îs'.izaretli , qui a été crucifié ; il 5lt ressuscité, il n'est plus ici ; voici le lieu où on l'avait mis. S. Marc, chap. xvi, v. e.
Sire,
'■C* paroles sont bien différentes de celles que nous voyons communément gravées sur les tombeaux des hommes. Quelque puissants qu'ils aient été, à quoi se réduisent ces magnifiques éloges qu'on leur donne, et que nous lisons sur ces superbes mausolées que leur érige la vanité humaine? A cette triste inscription: Hic jacet. Ce grand, ce conquérant , cet homme tant vanté dans le monde, est ici couché sous cette pierre, et enseveli dans la poussière, sans que tout son pouvoir et toute sa grandeur l'en puissent tirer. Mais il en va bien autrement à l'égard de Jésus-Christ. A peine a-t-il été enfermé dans le sein de la terre qu'il en sort, dès le troisième jour, victorieux et tout brillant de lumière; en sorte que ces femmes dévoles qui le viennent chercher, et qui, ne le trouvant pas, en veulent savoir des nouvelles, n'en apprennent rien autre chose sinon qu'il est ressuscité, et qu'il n'est plus là. Non est hic. Voilà, selon la prédiction et l'expression d'Isaïe, ce qui rend son tombeau glorieux: El erit sepidcmm ejus gloriosum '. Au lieu donc que la gloire des grands du siècle se termine au tombeau, c'est dans le tombeau que commence la gloire de ce Dieu-Homme. C'est là, c'est, pour ainsi parler, dans le centre même de la faiblesse qu'il fait éclater toute sa force; et jusqu'entre les bras de la mort qu'il reprend, par sa propre vertu, une vie bienheureuse et immortelle. Admirable changement, chrétiens, qui doit affermir son Eglise, qui doit consoler ses disciples et les rassurer, qui doit servir de fondement
» XT, 10.
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à la foi et à l'espérance chrétienne. Car tels sont , ou tels doivent être les effets de la résurrection du Sauveur, comme j'entreprends de vous le montrer dans ce discours. Saluons d'abord Marie, et félicitons-la, en lui disant : Begina cœli, etc. Oui, chrétiens, un des plus solides fondements et de notre foi et de notre espérance, c'est la glorieuse résurrection de Jésus-Christ. Je le dis après saint Augustin; et, m'attachant à sa pensée , je trouve en deux paroles de ce Père le partage le plus juste et le dessein le plus complet. Car, selon la belle remarque de ce saint docteur , le Fils de Dieu dans sa résurrection nous présente tout à la fois et un grand miracle et un grand exemple : In hac resurrectione et miraculum et exemplum. Un grand miracle pour confirmer notre foi, miraculum ul credas ; et un grand exemple pour animer notre espérance, exemplum ut speres '. En effet, c'est sur cette résurrection du Sauveur des hommes que sont établies les deux plus importantes vérités du christianisme , dont l'une est comme la base de toute la religion, savoir que Jésus-Christ est Dieu; et l'autre est le principe de toute la morale évangélique, savoir que nous ressusciterons un jour nous-mêmes comme Jésus-Christ. Ainsi, mes chers auditeurs, sans une plus longue préparation , voici ce que j'ai aujourd'hui à vous faire voir. Miracle de la résurrection de Jésus-Christ, preuve incontestable de sa divinité : c'est par là qu'il confirme notre foi; et ce sera la première partie. Exemple de la résurrection de Jésus- Christ, gage assuré de notre résurrection future : c'est par là qu'il anime notre espérance; et ce sera la seconde partie. Deux points d'une extrême conséquence. Dans le premier, Jésus- Christ, par sa résurrection, nous apprendra ce qu'il est; dans le second, Jésus-Christ, par cette même résurrection , nous
1 s, Aug. Oper. t. IV, p. 741, A et B; t. V, p. 815, A; p. 1406, G; et passim. Cette sentence est le résumé de plusieurs textes du saint docteur.
apprendra ce que nous serons. L^un et l'autre renferment ce qu'il y a dans le christianisme de plus sublime et de plus relevé. Plaise au Ciel qu'ils servent également à voire instruction et à votre édification !