‹ Chefs-d'œuvre d'éloquence françaiseChapitre 27 sur 87 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

C'est une grande parole, chrétiens, et qui mérite d'être écoulée avec tous les sentiments de respect que la religion est capable de nous inspirer, quand saint Paul nous dit que l'auguste mystère de la résurrection a établi dans le monde la foi de la divinité de Jésus-Christ. Qui prœdestinalus est Filius Dei invirlute... ex resurreclione mortuorum, Jesu Christi Do~ mininoslri^. Ainsi parlait l'Apôtre, persuadé, rempli, pénétré de celle vérité : Nous adorons , mes frères , un Sauveur qui a été prédestiné Fils de Dieu , en vertu de sa résurrection glorieuse. Au lieu de prédestiné, le texte grec et le syriaque portent, manifesté et déclaré; mais saint Ambroise concilie ces deux versions, en disant que Jésus-Christ, qui était un Dieu caché dans son incarnation , devait, selon l'ordre de sa prédestination éternelle, être un Dieu révélé et un Dieu connu dans sa résurrection. Chrislus lalens in incarnalione, prœdestinalus erat ul declararelur Filius Dei in resurreclione ^\

Je ne sais, mes chers auditeurs, si vous avez jamais fait réflexion à une autre proposition bien remarquable du même apôtre, dans cet excellent discours qu'il fil au peuple d'Antioche, et qui est rapporté au livre des Actes. Voici comment s'expliquait le Docteur des gentils : Et nos vobis annunliamus eam, quœ ad patres noslros repromissio fada est, quoniam hanc Deus adimplevit... resuscilans Jesum , sicut in secundo psalmo scriptum est ; Filius meus es lu, ego hodiegenui te *. «Nous vous annonçons l'accomplissement d'une grande promesse , que Dieu

• Rom. I, 4. — 5 In episl. ad Rom.; S. Atnbr. Oper. t. Il, in append. p. 27 ( Paris, 1690 ). — 3 Act. sili, 32 ot 88 ; Ps. », 7.

avait faite à nos pères, et qui a été durant tant de siècles le sujet de leur espérance et de leurs vœux. Dieu a voulu que nous, qui sommes leurs enfants, eussions l'avantage de la voir enfin consommée; et l'exécution de cette promesse est qu'il a ressuscité Jésus, selon ce qui est écrit dans le psaume ; «Vous êtes mon Fils, et c'est aujourd'hui que je vous ai engendré.» Que signifie cela, chrétiens? et de quel jour saint Paul prétendait-il parler? Si c'était de celui où Jésus-Christ, comme Fils de Dieu et comme Verbe iiicréé, est engendré de son Père, pourquoi l'applicfiiait-il au mystère de sa résurrection? et s'il l'enlendait du jour où Jésus-Christ, comme Dieu- Homme, est ressuscité selon la chair, pourquoi faisait-il mention de sa génération élerneWel Resusci tans Jesum, sicut scriptum est: Ego hodie genui te. Quel rapport de l'un à l'autre? Ah! répond saint Ambroise , il est admirable, et jamais l'Apôtre n'a parlé plus conséquemment. Pourquoi? parce qu'en effet la résurrection de Jésus-Christ a été pour lui une seconde naissance, mais bien plus heureuse et plus avantageuse que la première; puisqu'en renaissant, pour ainsi dire du tombeau, il a fait éclater visiblement dans sa personne ce caractère de Fils de Dieu, dont il était revêtu. Et c'est pour cela que le Père éternel le reconnaît singulièrement dans ce mystère, et lui adresse ces paroles dans un sens particulier : Filius meus es tu, ego hodie genui te. Oui , mon Fils, c'est en ce jour que je vous engendre pour la seconde fois, mais d'une manière qui justifiera parfaitement la grandeur de votre origine, et la vérité de cet être divin que vous avez reçu de moi : Filius meus es tu, id est, meum hodie te prohasti esse Filium i. Comme s'il lui disait : Tandis que vous avez été sur la terre, quoique vous fussiez sans contestation Fils de Dieu, on ne Vous a considéré que sous la qualité de Fils de l'homme. Mais

> s. Ambr. Oper. t. 1, p. 881.

maintenant que vous triomphez de la mort, et que vous êtes régénéré à la vie de la gloire, vous vous rendez à vous-même un témoignage si authentique de la divinité qui habite en vous, qu'elle ne peut plus désormais vous être disputée; et quoique j'aie toujours été votre père dans le temps et dans l'éternité, je ne laisse pas de m'en faire aujourd'hui un honneur spécial, distinguant ce jour bienheureux entre les autres jours qui ont composé votre destinée, et le choisissant pour déclarer à tout l'univers que vous êtes mon Fils. Filius meus es tu, ego hodie genui te.

Mais venons au fond de la question , et pour nous instruire d'une vérité aussi essentielle que celle-ci , voyons dans quel sens et comment il est vrai que la résurrection de Jésus-Christ établit particulièrement la foi de sa divinité. Car vous me direz : Le Sauveur du monde, pendant le cours de sa vie mortelle, n'avait-il pas fait des miracles qui l'autorisaient dans la qualité qu'il prenait de Fils de Dieu ? Les démons chassés, les aveugles-nés guéris, les morts de quatre jours ressuscites, n'était-ce pas autant de démonstrations, mais de démonstrations palpables et sensibles, du pouvoir tout divin qui résidait en lui? Quel effet plus singulier devait avoir sa résurrection pour confirmer celte créance? Ecoutez-moi, chrétiens; voici le nœud de la difficulté et comme le point décisif du mystère que je traite.

Je dis que la révélation de la divinité de Jésus-Christ était surtout attachée à sa résurrection : qui prœdestinatus est Filius Dei ex resurreclione morliiorum^. Pourquoi? pour quatre raisons , ou plutôt pour une seule renfermée dans ces quatre propositions. Parce que la résurrection de Jésus- Christ était la preuve que cet Homme-Dieu devait expressément donner aux Juifs pour leur faire connaître sa divinité;

1 Rom. i, 4.

parce que celle preuve étail en effel la plus naturelle el la plus convaincante de sa divinité ; parce que, de tous les miracles de Jésus-Christ faits par la vertu de sa divinité, il n'y en a pas un qui ait été si avéré, ni d'une évidence si incontestable que celui de la résurrection de son corps; et parce que c'est celui de tous qui a le plus servi à la propagation de la foi et à l'établissement de l'Evangile , dont la substance et le capital est de croire en Jésus-Christ et de confesser sa divinité. D'oii vient que les chrétiens des premiers siècles, voulant exprimer dans un mot l'idée qu'ils se formaient de la résurrection du Sauveur, par un usage reçu entre eux , l'appelaient simplement le Témoignage; jusque-là que l'empereur Constantin, ayant bâti dans la nouvelle Jérusalem un superbe temple sous le titre de Jésus- Christ ressuscité, lui donna le nom de Marlyrium, c'est-à-dire, Testimonium. Et saint Cyrille , patriarche de la même ville, en apporte la raison, savoir : que ce temple étail consacré à un mystère que Dieu avait lui-même choisi pour être le témoignage solennel de la divinité de son Fils \ C'est ce que vous verrez, chrétiens , dans l'exposition de ces quatre articles que je vais vous développer.

Car, premièrement, n'est-ce pas une remarque bien solide, qu'autant de fois que Jésus-Christ se trouve, dans l'Evangile, pressé par les Juifs sur le sujet de sa divinité , et qu'ils lui en demandent des preuves, il ne leur en donne jamais d'autre que sa résurrection, dont il se sert, ou pour convaincre leurs esprits, ou pour confondre leur incrédulité? Cette nation infidèle, disait-il, veut être assurée par un miracle de ce que je suis; et elle n'aura point d'autre miracle que celui du prophète Jonas, ou plutôt que celui dont le prophète Jonas fut la figure, savoir : qu'après avoir été enfermé trois jours dans le sein de la terre, j'en sortirai comme Jonas sortit du ventre de

» De Christiresurr. Catech. XIV, § 6; S. Cyrilli hierosolymit. Oper. p. 207 (Paris, 1720).

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la baleine. Generatio jjrava signum guœrit , et signwn non dabilnr ei, nisi signum Jonœ propliclœ\ Vous me demandez, ajoulait-il en s'adressant aux Pharisiens, par quel miracle je vous montre que j'ai droit d'user du pouvoir absolu el de l'autorité indépendante que je m'attribue. Quod signum oslendis nohis guia hœc facis -? Or, voici par où je veux que vous en jugiez : c'est qu'après que vous aurez détruit, par une mort cruelle et violente, ce temple visible, qui est mon corps, je le rétablirai dès le troisième jour dans le même état, el dans un état même plus parfait. Solvile temphm hoc, el in tribus diebus excilabo illud \ Prenez garde, s'il vous plaît, chrétiens; il pouvait leur produire cent autres miracles qu'il opérait au milieu d'eux; mais il les supprime tous , et vous diriez qu'en les faisant il ne se proposait rien moins que de faire connaître aux hommes sa divinité. Car s'il change l'eau en vin, aux noces de Cana, c'est par une déférence comme forcée à la prière de Marie. S'il délivre la fille de la Chananéenne , c'est pour se délivrer de Timportunité de celte femme. S'il ressuscite le fils de la veuve , c'est par une pure compassion. Dans la plupart même de ces actions surhumaines, après avoir laissé agir sa toute-puissance, il recommande le secret à ceux qui en ont ressenti la vertu. Et quand il découvre aux trois disciples la gloire de sa transfiguration, où le Père céleste parlant en personne le reconnaît pour son Fils bien-aimé, il leur défend d'eu rien publier, jusqu'à ce qu'il soit ressuscité d'entre les morts. jSemini dixeritis visionem , donec Filius hominis a mortuis resurgat \

Pourquoi cela? par la raison qu'en apporte saint Chrysostonie : que, dans le dessein de Dieu, la résurrection de Jésus- Christ ayant été ordonnée pour être le signe de la filiation divine, c'était elle qui devait mettre le sceau à tous les

» Mattli. xu, 39. — 2 Joan. ii, 18. — s Ibid., 14. — * Matth. xvu, 9.

autres miracles, el qui en devait consommer la preuve i. De là dépendait 1,^ foi de tout le reste. Car ce Sauveur des hommes ayant dit: Je suis égal à mon Père et Dieu comme lui; et, pour faire voir que je le suis, je ressusciterai trois jours après ma mort, s'il n'eût pas été tel qu'il prétendait, il était impossible qu'il ressuscitât, parce que Dieu alors, en concourant au miracle de sa résurrection, eût autorisé l'imposture et le mensonge. Si donc, après cette déclaration, il est ressuscité, il fallait aussi, par une suite nécessaire, qu'il fût Dieu. Etant Dieu, tous ses miracles subsistaient, puisqu'il est naturel h un Dieu de faire des miracles. Et au contraire, s'il n'était pas ressuscité, la créance de sa divinité se trouvait détruite par sa propre bouche; sa divinité détruite, ses miracles ne devaient plus avoir de force, ses paroles n'étaient que fausseté, sa vie qu'artifice et illusion, toute la foi chrétienne qu'un fantôme. Et Yoilcà le sens littéral de ce passage de saint Paul : Si autcm Christus non resurrexil, inanis est prœdicalio nostra; imnis est et jîdes vesira^. Tout cela, encore une fois, parce que Jésus-Christ avait marqué la résurrection de son corps comme le caractère distinctif de sa divinité.

Mais pourquoi choisissait-il celui-là préférablement à tous les autres ? Ah! chrétiens, en pouvait-il choisir un plus éclatant et plus sensible que de se ressusciter lui-même? Le miracle, dit saint Augustin , est pour les créatures intelligentes le langage et la voix de Dieu; et le plus grand de tous les miracles est la résurrection d'un mort. iMais entre toutes les résurrections, quelle est la plus miraculeuse? n'est-ce pas, poursuit ce saint docteur, de se rendre la vie à soi-même, et de se ressusciter par sa propre vertu ? Ce n'est donc point sans raison que Jésus-Christ s'attachait spécialement à ce signe pour vérifier qu'il était Dieu et Fils de Dieu. En etfet, il n'ap-

* In Joan, homil. xxiii; S. Ghrys. Oper. t. VIII, p. 13o. — » I Cor. xv, 14.

partient qu'à un Dieu de dire comme lui : Poteslalem haheo ponendi animam meam , et iterum sumendi eam K « J'ai le pouvoir de quitter la vie , et j'ai le pouvoir de la reprendre : » l'un m'est aussi facile que l'autre; et comme je ne la quitterai que quand je voudrai, aussi la reprendrai-je quand il me plaira. Il n'y a , dis-je , qu'un Dieu qui puisse s'exprimer de la sorte.

Avant Jésus-Christ — ne perdez pas cette réflexion de saint Ambroise également solide et ingénieuse — avant Jésus-Christ, on avait vu dans le monde des hommes ressuscites, mais ressuscites par d'autres hommes. Elisée , par le souffle de sa bouche, avait ranimé le cadavre du fils de la Sunamite; et par la prière d'Elie , l'enfant de la veuve de Sarepta, mort de défaillance et de langueur, avait été rendu à sa mère désolée plein de vigueur et de santé. Mais , comme remarque saint Ambroise, ceux qui étaient alors ressuscites ne recevaient la vie que par une vertu étrangère ; et ceux qui opéraient ces miracles, ne les faisaient que dans des sujets étrangers. La merveille inouïe, c'était que le même homme fît tout à la fois le double miracle, et de ressusciter et de se ressusciter. Car c'est ce qu'on n'avait jamais entendu. A sœculo non est auditum *. Et voilà le miracle que Dieu réservait à son Fils , afin de déclarer au monde qu'il était tout ensemble homme et Dieu : homme, puisqu'il était ressuscité; et Dieu, puisqu'il s'était ressuscité. Ut ostenderet quoniam erat in ipso, et resuscitatus homo, et resuscitans Deus '.

Mystère adorable que saint Jérôme, parce don de pénétration qu'il avait pour bien entendre les Ecritures , observe dans ces paroles du psaume, qui, selon la lettre même, conviennent à Jésus-Christ, et ne se peuvent rapporter qu'à

1 Joan. X, 18. — 2 Ibid. ix, 32. — 3 De fide resurrect. 1. il, § 91 ; De fide, c. IV ; S. Ambr. Oper. t. II, p. 1158 et 502 ( Paris, 1690 ).

lui : vEstimatus sum cum descend en tihiis in lacum; factus sum sicut homo sine adjulorio , inler moriuos liber '. On m'a mis au rang des morts , et l'on a cru qu'en mourant je ne devais point avoir d'autre sort que le commun des hommes ; mais il y a eu néanmoins entre eux el moi deux grandes difTérences, l'une que j'ai été libre entre les morts, inter moriuos liber ; el l'autre que , parmi les morts , je n'ai eu besoin du secours de personne, sicut homo sine adjulorio Que veut-il dire, chrétiens? C'est-à-dire que Jésus-Christ est entré dans le royaume de la mort, non pas comme son sujet, mais comme son souverain ; non pas comme esclave, mais comme vainqueur; non pas comme dépendant destHlois, mais comme jouissant d'une parfaite liberté : Inler moriuos liber. De sorte que, pour en sortir par la voie de la résurrection, il ne lui a fallu que lui-même : point de prophète qui priât pour lui, qui lui commandât de se lever , qui le tirât par violence du tombeau , parce qu'étant Dieu , il ne devait être aidé que de sa vertu toute-puissante. Faclus sum sicut homo sine adjutorio , inler moriuos liber. Paroles , ajoute saint Jérôme, que le Saint-Esprit semble avoir dictées pour composer l'épilaphe de Jésus-Christ qui devait ressusciter \

11 est donc vrai que la résurrection de cet Homme-Dieu était la preuve la plus authentique qu'il pouvait donner de sa divinité ; el c'est pourquoi toute la synagogue, conjurée contre lui, fit de puissants efforts pour empêcher que la créance de cette résurrection ne fut reçue dans le monde. Tous les Juifs étaient persuadés que si l'on croyait une fois et s'il était constant que Jésus-Christ fût ressuscité, dès-là il se trouverait dans une pleine possession et de la qualité de Messie, et de celle de Fils de Dieu. Mais qu'est-il arrivé? Par une conduite toute

» Ps. Lxxxvn, 5; S. Hieron. Oper. t. Il, append., p. 352 i' Paris, 1699). — * /« Ps. XV ; S. Hier. Oper. t, II, nppend., p, 160 et 131.

merveilleuse de la Providence , de tous les 'articles de notre religion , ou plutôt de tous les miracles sur quoi est fondée notre religion, il n'y en a aucun dont le fait ait été si avéré, ni dont l'évidence soit si incontestable. En sorte, dit saint Augustin, qu'un païen même et un infidèle, examinant sans préoccupation toutes les circonstances de ce miracle, est forcé d'en reconnaître la vérité. Et ce qui est encore plus étonnant, continue ce saint docteur, c'est que les deux choses qui naturellement auraient dû être des obstacles à la foi de cette résurrection , savoir , la haine dos Pharisiens et l'incrédulité des Apôtres , son^justemenl les deux moyens que Dieu a employés pour l'ap^lîiiyer et pour la fortifier.

Oui, les ennemis de Jésus-Christ les plus passionnés ont malgré eux contribué, par leur haine même, à vérifier le miracle de la résurrection de son corps, et par conséquent à établir notre foi. Car prenez garde, chrétiens : à peine Jésus-Christ est-il expiré, qu'ils s'adressent à Pilate. Et que lui représentent-ils? Nous nous souvenons que ce séducteur a dit, lorsqu'il était encore vivant : Je ressusciterai trois jours après ma mort. 11 s'y est publiquement engagé, et il a voulu qu'on éprouvât par là s'il était fidèle et véritable dans ses paroles. Tout le peuple est dans l'attente du succès de cette prédiction; et si son corps venait maintenant à disparaître, il n'en faudrait pas davantage pour confirmer une erreur aussi pernicieuse que celle-là. Il est donc important d'y pourvoir, et nous venons à vous pour le faire avec plus d'autorité. Allez, leur répond Pilate, vous avez des gardes , usez-en comme il vous semblera bon, je vous donne tout pouvoir. Et aussitôt le sépulcre est investi de soldats; la pierre qui en ferme l'ouverture est scellée; on n'omet rien pour une enfière sûreté. Quel effet de celte prévoyance? Point d'autres que d'écarter jusqu'aux moindres doutes, et jusqu'aux plus légers soupçons sur la résurrection de Jésus-Christ.

Car, malgré toutes leurs précautions et tous leurs soins, le corps du Sauveur, après trois jours de sépulture, ne s'étant plus trouvé dans le tombeau , que pouvaient dire les Pharisiens? que ses disciples l'avaient enlevé à la faveur de la nuit, et tandis que la garde était endormie? Mais, reprend saint Augustin, comment a-t-on pu approcher du sépulcre, lever la pierre , emporter le corps, sans éveiller aucun des soldats? D'ailleurs, si la garde était endormie, d'où a-t-elle su qu'on l'avait enlevé, et qui l'avait enlevé ? Et si elle n'était pas endormie, comment a-t-elle souffert qu'on l'enlevât'? Quelle apparence que les disciples, qui étaient la faiblesse et la timidité même, soient devenus tout à coup si hardis; et qu'au travers des gardes, avec un danger visible de leurs personnes, ils aient osé ravir un corps mis en dépôt sous le sceau public? De plus, quand ils l'auraient osé , à quel dessein voudraient-ils faire croire aux autres une chose dont la fausseté leur aurait été clairement connue? Que pourraient-ils espérer de là? Car s'ils avaient enlevé le corps, il leur était évident que Jésus- Christ n'était pas ressuscité, et qu'il les avait trompés; et conune ils s'étaient exposés pour lui à la haine de toute leur nation, il était naturel que, se voyant ainsi abusés, bien loin de soutenir encore ses intérêts, ils le renonçassent, déclarant aux magistrats que c'était un imposteur : témoignage que toute la synagogue eût reçu avec un applaudissement général, et qui leur eût gagné l'atTeclion de tout le peuple; au lieu que, publiant sa résurrection , ils ne devaient attendre que les traitements les plus rigoureux, les persécutions, les prisons, les fouets, la mort même.

Cependant, voilà l'unique défaite des Juifs pour éluder le miracle de la résurrection de Jésus-Christ : ses disciples enlevèrent son corps. Ce n'est pas seulement de l'Evangéliste que

' In Ps. LXiu; S. Aug. Oper. t. IV, p. 624.

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nous l'apprenons, mais de Justin martyr, lequel, ayant été juif de religion, était mieux instruit que personne de leurs traditions. Us répandirent , dit-il, dans le monde que le sépulcre avait été forcé. Mais le mensonge était si visible que la résurrection du Sauveur ne laissa pas de passer pour constante parmi le peuple \ Josèphe lui-même n'en a pu disconvenir, quelque intérêt qu'il eût à obscurcir la gloire du Fils de Dieu -; et afin que la gentilité aussi bien que le judaïsme rendît hommage à ce Dieu ressuscité, Pilate, selon le rapport de Tertullien, bien informé de la vérité et déjà chrétien dans sa conscience , en écrivit à Tibère. Ea omnia super Christo Pilalus , et ipse pro conscientia sua jam cliristianuSy Tiberio renutiliavil \ Sur quoi ce Père n'a pas craint d'ajouter que les empereurs auraient cru dès lors en Jésus- Christ s'ils n'avaient été , comme empereurs, nécessaires au siècle; ou si les chrétiens, qui renonçaient au siècle, avaient pu être empereurs. Si aut Cœsares non fuissent sœculo necessarii , mit chrisliani poluissent esse Cœsares *.

Mais ce qui me surprend au delà de tout le reste, et ce que nous ne pouvons assez admirer, c'est de voir les Apôtres, qui, pendant la vie de leur maître, ne pouvaient pas même comprendre ce qu'il leur disait de sa résurrection , qui , dans

* Diaîogus ciim Tryphone, no^ 17 et 108; S. Just. philos, et martyr. Oper. p. 1 17 et 202 ( Paris, 1 7^2 ). — ^ « En ce temps vivait Jésus , homme sage , s'il faut cepenJant l'appeler homme. Il fit, en effet, des œuvres prodigieuses , et fut maître de ceux qui ouvrent leur cœur à la vérité. Il gagna beaucoup de Juifs et de gentils. C'était le Christ. Accusé par les chefs de notre nation , il fut mis en croix par Pilate; et ne fut pas, malgré cela , abandonné par ceux qui s'étaient attachés à lui. Le troisième jour, il leur apparut ressuscité, suivant les prophéties qui avaient prédit de lui ce miracle et une infinité d'autres. Les chrétiens, auxquels il a donné son nom, existent encore aujourd'hui. » L'authenticité de ce grand témoignage est contestée. — Aniiquit. juf/aic. l. XVIll, c. m, n» 3; Flav. Joseph Oper. t. 1, p. 876; et fin d;i t. II. ( Edit. d'Havercamp, 1726. ) — ^Apologet., Tertull. Oper. p. 20 (Paris, 1675 ). — * Ibid. p, 21.

le temps de sa passion, en avaient absolument désespéré, et qui rejetaient après sa mort, comme des fables et des rêveries, ce qu'on leur racontait de ses apparitions ; de voir, dis-je, des hommes si mal disposés à croire , ou plutôt si déterminés à ne pas croire, devenir les prédicateurs et les martyrs d'un mystère qui , jusque-là, avait été le plus ordinaire sujet de leur incrédulité ; aller devant les tribunaux et les juges de la terre confesser une résurrection dont ils s'étaient toujours fait une matière de scandale; ne pas craindre de mourir pour en confirmer la vérité, et s'estimer heureux pourvu qu'en mourant ils servissent à Jésus-Christ glorieux et triomphant de témoins fidèles. Qui fit ce changement en eux, et qui était capable de le faire, sinon l'assurance et la foi de sa résurrection? Mais une foi si ferme, après une incrédulité si obstinée, n'était-elle pas un coup de la main du Très-Haut? Uœc mutatio dexlerœ Excelsi ^ Aussi est-ce en vertu de cette foi , je dis de la foi d'une résurrection si miraculeuse, que le christianisme s'est multiplié ; que l'Evangile a fait dans le monde des progrès inconcevables, et que la divinité du Sauveur, malgré l'enfer et toutes ses puissances , a été crue jusqu'aux extrémités du monde?

Nous n'avons qu'à considérer l'origine et la naissance de l'Eglise. Jamais les Apôtres ne prêchaient Jésus-Christ dans les synagogues, qu'ils ne produisissent sa résurrection comme une preuve sans réplique. Hune Deus suscilavit terlia die ^. C'est celui , disaient-ils sans cesse , qui est ressuscité le troisième jour; celui que le Dieu de nos pères a glorifié , en le délivrant de la mort; celui que vous avez crucifié, mais qui depuis s'est montré dans l'état d'une vie nouvelle. On dirait que c'était là le seul article qui rendait leur prédication efficace et invincible. Car en quoi faisaient-ils paraître la

» Ps. Lxxvi, 11. — * Act. xm, 80,

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force de ce zèle apostolique dont ils élaionl remplis? à rendre témoignage de la résurrection de Jésus-Christ. Virlute magna reddebanl AposloH teslimonium resurrectionls Jesu Clirisli Domini nostri i. t]u cela consistait tout le soin et tout le fruit de leur ministère; jusque-là même que lorsqu'il fallut procéder à l'élection d'un nouveau disciple en la place du perfide Judas, la grande raison qu'ils apportèrent fut qu'ayant vu ce qu'ils avaient vu, et qu'étant au Sauveur du monde ce qu'ils lui étaient, ils devaient s'associer quelqu'un pour être avec eux témoin de sa résurrection. Oportel enim teslem resur^ reclionis ejus nohiscum fieri iinum ex islis -. Comme si leur apostolat eût été réduit à ce seul point. Et en eflet, ajoute saint Luc, tout le monde se rendait à la force de ce témoignage. Les Juifs n'y pouvaient résister , les gentils en étaient persuadés, le nombre des chrétiens croissait tous les jours; et nous apprenons de saint Chrysostome qu'immédiatement après la profession de foi que faisaient les catéchumènes, en reconnaissant que Jésus-Christ était ressuscité, on leur conférait le baptême. Pourquoi cela? parce que professer la résurrection de Jésus-Chiist , c'était professer qu'il était Dieu; et professer qu'il était Dieu , c'était embrasser sa religion , puisqu'il est certain que toute la religion chrétienne est fondée sur la divinité de Jésus-Christ , et que la divinité de Jésus-Christ ne nous a été authenliquemcnt révélée que par le miracle de sa résurrection.

Arrêtons-nous ici; et pour répondre au dessein de Dieu dans ce mystère, élevons-nous par les sentiments de la foi audessus de notre bassesse. Entrons, si j'ose m'exprimer de la sorte, dans le sanctuaire de la divinité de Jésus-Christ, qui nous est ouvert ; et profitant de la fête que nous célébrons, disons avec les vieillards de l'Apocalypse, prosternés devant le

» Act. IV, 33. — 2 Ibicl. i, 22.

trône de l'Agneau : Dignus est Agnus^ qui occisus est, accipere virlulem et divinitalem\ Oui, l'Agneau sacrifié pour nous mérite de recevoir l'hommage que toute l'Eglise lui rend aujourd'hui. En adorant son Etre divin, faisons à ce Sauveur la même protestation que lui fit saint Pierre : Tu es Chrisius Filius Dei vivi -, vous êtes le Fils du Dieu vivant ; ou, pour la concevoir dans des termes d'autant plus forts et plus énergiques qu'ils sont plus simples et plus naturels, servons-nous de l'expression de saint Thomas : Dominus meus et Deus meus\ mon Seigneur et mon Dieu; expression qui confondait autrefois l'impiété arienne, et qui fermera éternellement la bouche à l'infidélité des libertins. Au lieu qu'avant la résurrection du Fils de Dieu, et Thomas et les autres apôtres se contentaient de lui dire : Magisler, Domine, Seigneur, Maître ; maintenant qu'il est ressuscité, faisons-nous un devoir de lui répéter cent fois : Dominus meus et Deus meus. Vous êtes mon Seigneur et mon Dieu ; et vous me le faites connaître si évidemment dans votre résurrection , que j'aurais presque lieu de craindre qu'elle ne fît perdre à ma foi une partie de son mérite. Car je sens mon âme toute pénétrée des vives lumières qui sortent de votre humanité sainte, et qui sont comme les rayons de la divinité qu'elle renferme.

Je ne comprenais pas ce que saint Paul voulait faire entendre aux Hébreux, quand il leur disait que le Pèie éternel avait commandé aux anges d'adorer son Fils dans le moment qu'il ressuscita, et qu'il fit sa seconde entrée dans le monde. Et cum iterum inlroducit Primogenitum in orbem terrœ, dicil : Et adorent eum omnes angcli Dei\ Mais j'en vois maintenant la raison : c'est que Jésus-Christ, en ressuscitant, montra à tout l'univers qu'il était Dieu, et que l'adoration est le culte propre de Dieu et uniquement affecté à Dieu.

1 Apoc. V, 12. — 2 Matth. xvi, 16. — * Joan. xx, 28. — '* Hehr. i, 6.

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Voilà pourquoi le Père éternel voulut que ce culte fût rendu solennellement à Jésus-Christ par tous les esprits bienheureux. Et adorent eiun omnes angeli Dei. De savoir pourquoi il s'adressa aux anges et non pas aux hommes pour leur donner cet ordre, ah ! mes frères, dit saint Jérôme expliquant ce passage, c'est notre instruction d'une part, mais notre confusion de l'autre. Car il ne s'adressa aux anges que dans la connaissance anticipée qu'il eut de l'ingratitude, de la dureté, de l'insensibilité des hommes. Il ne s'adressa aux anges que parce qu'il prévit que les hommes seraient des esprits mondains, qui, bien loin d'adorer Jésus-Christ en vérité, l'outrageraient, le blasphémeraient, et par le dérèglement de leur vie le couvriraient de honte et d'opprobre. Il est vrai que les hommes, encore plus que les anges, devaient adorer ce Dieu renaissant du tombeau, puisque c'était leur Sauveur, et non pas le Sauveur des anges. Mais le désordre des hommes, le hbertinage des uns, l'hypocrisie des autres, l'orgueil de ceux-ci, la lâcheté de ceux-là, c'est ce qui détermina le Père céleste à recourir aux anges comme à des créatures plus fidèles, quand il voulut procurer à son Fils unique le tribut d'honneur qui lui était dû en conséquence de sa résurrection. Et cum iterum introdticît Primogenitum in orhem terrœ, dicit : Et adorent eum omnes angeli Dei. Comme s'il eût dit : Que les anges soient ses adorateurs, puisque les hommes sont des impies qui le scandalisent. Car c'est le reproche que chacun de nous a dû se faire aujourd'hui dans Tamerlume de son âme ; reproche qui suffirait pour nous tirer de l'assoupissement où nous som- . mes et pour ranimer notre foi; reproche qui, par une suite nécessaire, produirait notre conversion et le changement de nos mœurs.

En effet, cette foi de la divinité de Jésus-Christ a sanctifié le monde ; et n'est-ce pas par cette même foi que le monde, qui nous enchante et dont les maximes nous corrompent, doit

SUR LA RESURRECTIOx\ DE JÉSUS-CHRIST. 221

être sanclifié dans nous? Si j'ai cette foi, ou je suis juste ou je suis dans la voie de l'être ; si je ne l'ai pas, il n'y a dans moi que péché et qu'iniquité. Qui est celui, demande le bien-aimé disciple saint Jean, qui triomphe du monde, sinon celui qui croit que Jésus-Christ est Dieu? Quis esl qui vincit mundum, nisi qui crédit quoniam Jésus est FiJius Dei^ ? C'est-à-dire quel est celui qui, maître de ses passions, est réglé dans sa conduite, modéré dans ses désirs, continent, patient, charitable, sinon celui qui se laisse gouverner et conduire par la foi de ce Dieu Sauveur? Au contraire, quel est celui qui demeure toujours esclave du monde et de ses concupiscences, esclave de l'ambition , esclave de l'intérêt, esclave de la sensualité, si ce n'est pas celui qui a renoncé à cette foi , ou en qui cette foi est languissante? Quis est qui vincit mundum, nisi qui crédit quoniam Jésus est Filius Dei?

Consultez l'expérience, et vous verrez avec quelle raison parlait l'Apôtre. La prudence humaine a cru pouvoir se maintenir indépendamment de cette foi, et en a voulu secouer le joug; mais on sait de quelle manière elle y a réussi , et les tristes effets de cette indépendance criminelle. On a vu des chrétiens s'ériger en philosophes , et, laissant Jésus-Christ, s'en tenir à la foi d'un Dieu. Mais par une disposition secrète delà Providence, leur philosophie n'a servi qu'à faire paraître encore davantage l'égarement de leurs esprits et la corruption de leurs cœurs. Il semble qu'avec la connaissance d'un Dieu, ils devaient être naturellement sages et naturellement vertueux. Mais parce qu'on ne peut être solidement vertueux et sage que par la grâce, que la grâce est attachée à Jésus-Christ , que Jésus-Christ ne nous est rien sans la foi , que la foi qui nous unit à lui est celle qui nous révèle sa divinité , de là vient qu'avec toutes ces belles idées de

* I Joan. V, 5.

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sagesse, ils ont été des insensés, des emportés; qu'ils se sont laissé entraîner au torrent du vice; qu'ils ont succombé aux plus honteuses passions; qu'ils se sont, comme dit saint Paul , évanouis dans leurs propres pensées, et qu'affectant d'être philosophes, ils ont même cessé d'être des hommes. Au contraire, où a-t-on trouvé l'innocence et la pureté de la vie? Dans celte sainte et divine foi , qui nous apprend que Jésus- Christ est vrai Fils de Dieu. Quis est qui vincit inundum, nisi qui crédit quoniam Jésus est Filius Dei ? Voilà ce qui nous justifie; voilà ce qui nous ouvre le trésor des grâces et des vertus ; voilà ce qui nous donne accès auprès de Dieu pour avoir part un jour à cette bienheureuse résurrection qui nous est promise. Résurrection de Jésus-Christ, preuve incontestable de sa divinité : c'est par là qu'il confirme notre foi. Résurrection de Jésus-Christ, gage assuré de notre résurrection future ; c'est ainsi qu'il anime notre espérance, comme vous l'allez voir dans la seconde partie.

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