SECONDE PARTIE
De tous les articles de notre religion , il n'y en a aucun, dit saint Augustin, qui ait été plus contredit que la résurrection des hommes, parce qu'il n'y en a point qui les retienne plus dans le devoir, et qui les assujettisse davantage aux lois divines. In milla re tam vehcmcnter conlrauicitur fidei christianœ, quam in resurreclione carnisK Car si les hommes doivent ressusciter, il y a donc une autre vie que celle-ci; toutes nos espérances ne se terminent donc pas à la mort ; nous avons donc un sort bon ou mauvais à attendre dans l'éternité; Dieu nous réserve donc à d'autres récompenses ou à d'autres peines que celles que nous voyons; notre grande affaire est donc de travailler ici à mériter les unes et à éviter les autres; il faut donc rapporter nos actions à cette fin, et tout le reste doit
1 In Ps. 88 ; S. Aug. Oper. t. IV, p. 948, E.
donc être indifférent; nous sommes donc l)ien condamnables de nous troubler des misères de celle vie, et de nous laisser surprendre à l'éclat des prospérités humaines; la vertu seule est donc sur la terre notre bien solide, et même notre unique bien. Car toutes ces conséquences suivent nécessairement du principe de la résurrection des morts. C'esl pourquoi Tertullien commence l'excellent ouvrage qu'il a composé sur cette matière par ces belles paroles : Fiducia chrisdanorum, resurrcclîo morluorum\ Au contraire, dit saint Paul, si nous ne devons pas ressusciter, et si c'est au bonheur de ce monde que nos espérances sont bornées, nous sommes les plus misérables de tous les hommes ; car tout ce que nous faisons est inutile. C'est en vain que nous nous exposons à tant de dangers; en vain que j'ai soutenu tant de combats à Ephèse pour la foi. Il n'y a plus de conduite, plus de règle à garder, et l'on peut donner à ses sens tout ce qu'ils demandent. Le devoir et la piété sont des biens imaginaires, et l'intérêt présent est le seul bien qui nous doive gouverner-.
Prenez garde, chrétiens; de cette erreur, que les hommes ne ressusciteront pas, l'Apôtre lirait toutes ces conclusions par un raisonnement tliéologique , dont il y a peu de personnes encore aujourd'hui qui comprennent toute la force, mais que saint Chrysostome a très-bien développé, en observant contre qui saint Paul avait alors à disputer. Ce n'était pas, remarque ce Père, contre des hérétiques, qui, reconnaissant l'immortalité des âmes , ne voulussent pas reconnaître la résurrection des corps. Son argument eût été nul. Mais il combattait les libertins et les athées qui nient la résurrection des corps, parce qu'ils ne veulent pas croire l'immortalité des âmes, ni une vie future. Car quoique ces deux erreurs n'aient pas entre elles une connexion abso-
1 De resurrectione carais : Tertull. Opev, p. 325 (Paris, 16"o), — ^ I Ad Corinth. xv, I6-S2.
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lument nécessaire, elles sont néanmoins inséparablement jointes dans l'opinion des impies, qui, tâchant d'effacer de leurs esprits l'idée des choses éternelles , afin de se mettre en possession de pécher avec plus d'impunité , veulent abolir, premièrement, la foi de la résurrection des corps , et , par un progrès d'infidélité qui est presque inévitable, s'aveuglent ensuite jusqu'à se persuader même que les âmes ne sont pas immortelles. Et voilà pourquoi saint Paul se sert des mêmes armes pour attaquer l'une et l'autre de ces deux impiétés.
Quoi qu'il en puisse être, je dis, chrétiens, pour m'en tenir précisément à mon sujet, que dans la résurrection de Jésus- Christ nous avons un gage sensible et assuré de notre résurrection. Comment cela? parce que dans cette résurrection du Sauveur nous trouvons tout à la fois le principe , le motif et le modèle de la nôtre : le principe par où Dieu peut nous ressusciter , le motif qui engage Dieu à nous ressusciter, et le modèle sur lequel Dieu veut nous ressusciter. Ceci demande toutes vos réflexions.
Je prétends d'abord que nous trouvons dans la résurrection du Fils de Dieu le principe de la nôtre. Pourquoi ? parce que cette résurrection miraculeuse est, de la part de Jésus-Christ, l'effet d'une force souveraine et toute-puissante. Car, s'il a pu par sa toute-puissance se ressusciter lui-même, pourquoi ne pourra-t-il pas faire dans les autres ce qu'il a fait dans sa personne? C'est l'invincible raisonnement de saint Augustin*. Il y en a , dit ce Père , qui croient la résurrection du Sauveur, et qui se rendent là-dessus au témoignage incontestable des Ecritures. Mais, fidèles sur ce point, ils corrompent d'ailleurs leur créance et donnent dans une erreur grossière, ne comprenant pas, ou ne voulant pas comprendre, comment il s'ensuit de là que nous puissions un jour ressusciter nous-mêmes.
* De resurredione mortuorum serm.; Oper, t. V, p. 1406 et suiv.
Or, reprend ce saint docteur, Jésus-Christ ressuscité dans une chair semblable à la mienne , et ressuscité par sa propre vertu, n'est-ce pas une preuve évidente que je puis un jour, non pas me ressusciter moi-même comme lui , mais être ressuscité par lui ? Si , selon les fausses idées des Manichéens , poursuit saint Augustin, il n'avait pris, en venant sur la terre, qu'un corps fantastique et apparent; s'il avait laissé dans la corruption du tombeau cette chair formée dans le sein de Marie, et dont il s'était revêtu pour vivre parmi les hommes ; si, reprenant une vie glorieuse, il avait repris un autre corps que le mien , un corps d'une substance plus déliée et composée de qualités plus parfaites, je pourrais peut-être douter de ma résurrection. Mais aujourd'hui il renaît avec la même chair, avec le même sang dont il fut conçu dans les chastes flancs d'une vierge; et ce que je vois s'accomplir en lui, quelle raison aurais-je de croire qu'il ne puisse pas l'accomplir en moi? Car est-il moins puissant en moi et pour moi qu'il ne l'est en lui-même et pour lui-même ; et si c'est toujours la même vertu , ne sera-t-elle pas toujours en état d'opérer les mêmes miracles ?
C'est donc par cette suprême puissance qu'il ira dans les abîmes de la mer, dans les entrailles de la terre, dans le fond des antres et des cavernes , dans les lieux du monde les plus obscurs et les plus cachés , recueiUir ces restes de nous-mêmes que la mort avait détruits, rassembler ces cendres dispersées, et, tout insensibles qu'elles seront, leur faire entendre sa voix et les ranimer.
Ainsi le comprenait saint Paul, parlant aux premiers fidèles. Jésus-Christ est ressuscité, mes frères, leur disait ce maître des nations; on vous l'annonce, et vous le croyez. Mais ce qui m'étonne, ajoutait le grand Apôtre, c'est que, ce Dieu-Homme étant ressuscité, il s'en trouve encore parmi vous qui osent contester la résurrecliou des hommes. Si autem Christus prœ^
-2f>b BOURliALOUL. — 1«58'2. —^ SERMON
dicaliir quod resurrexit a morluis, quomodo quidam diciinl in vobis quia rcsurrectio non est ' ? Car run nVsl-i! pas une conséquence de l'autre; el ne sera-ce pas ce Dieu ressuïcité qui réparera les ruines de la mort, et qui rétablira nos corps dans leur première forme et leur premier étal? Qui et reformahit corpus humililalis noslrœ \ iMais encore, par où opérera-l-il ce miracle? sera-ce seulement par l'efficace de son intercession? sera-ce seulement par la vertu de ses mérites? Non, remarque saint Chrysostome ; mais l'Apôtre nous fait entendre que ce sera par le domaine absolu qu'a l'Homme-Dieu sur toute la nature : secundum opcralionem qua eliam possit suhjiceresibi omnia '.
Ainsi même l'avait compris le patriarche Job, cet homme suscité de Dieu, trois mille ans avant Jésus-Christ, pour en parler dans des termes si précis et si forts , et pour prédire si clairement la résurrection du Sauveur et la nôtre. Oui, je crois, s'écriait-il pour s'encourager lui-même et pour se soutenir dans ses souffrances, je crois et je sais que mon Rédempteur est vivant , et que je dois, après les peines de cette vie et après avoir payé le tribut à la mort, ressusciter dans ma propre chair. Scio quod Redemptor meus vivit — ces paroles sont admirables — el in novissimo die de terra surrecturus sum''. Voyez-vous la liaison qu'il met entre ces deux résurrections, celle de Jésus-Christ son rédempteur, Scio quod Redemptor meus vivit; et la sienne propre, et in novissimo die de terra surrecturus sum ? Qu'aurail-il dit , s'il eût vécu de nos jours , et qu'il eût été témoin comme nous de cette résurrection glorieuse du Fils de Dieu, où nous ne trouvons pas seulement le principe delà nôtre, mais encore le motif?
Car il est nalurel que les membres soient unis au chef; et quand le chef se ressuscite lui-même, n'est-ce pas une suite
J 1 ad Corinlh. iv, l'a. ^ ^ Ad Philip, m, 21. — 8 jbifj, -^ * Job xix, 2o.
tju'il doit ressusciter ses membres avec lui? Or notre chef, c'est Jésus-Christ , et nous sommes tous les membres de -Jésus-Christ. Je puis donc bien appliquer à ce mystère ce que saint Léon disait de la triomphante ascension du Sauveur au ciel, que là où le chef entre, ses membres l'y doivent suivre ^ Et de même que Jésus-Christ, selon la pensée de ce grand pape , n'est pas seulement rentré dans le séjour de sa gloire pour lui-même, mais pour nous, c'est-à-dire, pour nous en ouvrir les portes et pour nous y appeler après lui ; par la même règle et dans le même sens, n'ai-je pas droit de conclure que c'est pour noits-mêmes qu'il a brisé les portes de la mort, pour nous-mêmes qu'il est sorti du tombeau et qu'il est ressuscité? Et certes , s'il veut, en qualité de chef, que ses "membres agissent comme lui, souffrent comme lui, vivent comme lui, meurent comme lui, pourquoi ne voudra-t-il pas qu'ils ressuscitent comme lui? N'est-il pas juste que, nous faisant part de ses travaux , il nous fasse part de sa récompense; et puisqu'une partie de sa récompense est la gloire de son corps, parce que ce corps adorable est entré en participation de mérites avec son âme , n'est-il pas engagé par là-même à récompenser pareillement en nous et le corps et l'âme? C'est la belle et consolante théologie de saint Paul ; et voilà pourquoi ce grand Apôtre l'appelle les prémices des morts ; primiliœ dormienlium ^ ; le' premier-né d'entre les morts , primogenilus eœ mortuh^. pes prémices su^(^6nt des suites; et pour être le premier-né, ou, si vous voulez, le premier ressuscité d'entre les morts , il faut que les morts doivent pareillement renaître à la fin des siècles et reprendre une nouvelle vie. Vérité si incontestable dans la doctrine du maître des Gentils, qu'il ne fait pas difficulté de dire que si les
1 In totiijs Ecclesiae confidimus corpore faciendum, quod ejus prœcessit in capite. Sacrament. in ascensu Dom.; Oper. t. Il, p. 20 (Venise, 1736 ). -^ « l ad Cor. xv, 20. — » Ad Col. i, 18.
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morts ne doivent pas ressusciter après la résurrection de Jésus- Christ , et en vertu de cette bienheureuse résurrection , il s'ensuit que ce n'est qu'une résurrection imaginaire et supposée. 5i resurrec^to morfuoruw non est, neque Chrislus resurrexit i.
Il est donc vrai , mes chers auditeurs , que nous ressusciteronSfcPar Jésus-Christ, ou plutôt par la toute-puissance de Jésus-Christ. H est vrai que nous ressusciterons parce que Jésus-Christ est ressuscité ; et pour mettre le comble à notre espérance, j'ajoute que nous ressusciterons encore semblables à Jésus-Christ , et que sa résurrection est le modèle de la nôtre. Car, demande saint Augustin , pourquoi Dieu a-l-il voulu que la résurrection de son Fils fût si sensible , et pourquoi le Fils unique de Dieu a-t-il tant cherché lui-même à la faire connaître et à la rendre publique ? Ah 1 répond ce saint docteur, c'est afin de nous découvrir sensiblement dans sa personne la vaste étendue de nos prétentions ; c'est afin de nous faire voir dans ce qu'il est ce que nous devons être , ou ce que nous pouvons devenir. Je n'ai donc qu'à me représenter ce qu'il y a de plus brillant dans le triomphe de mon Sauveur ; je n'ai qu'à contempler celte humanité glorifiée , ce corps, tout matériel et tout corps qu'il est, revêtu de toutes les qualités des esprits , tout éclatant de lumière et couronné d'une splendeur éternelle; voilà i'heureux état oii je dois être moi-même élevé., et ce que la foi me promet. Espcy^ance fondée sur la parole même de Dieu , puisque c'est sur la parole de son Apôtre. Car, dit l'Apôtre, quand Dieu viendra tirer nos corps de la poussière et les ranimer de son souffle , ce sera pour les conformer au divin exemplaire qui nous est proposé dans la résurrection de Jésus-Christ. Reformahit corpus humililatis noslrœ , confîguratum corpori claritatis suœ ^
1 1 ad Cor. xv , 13. — ^ Philipp. m, 21.
SUR U RÉSURRECTION DE JÉSUS-dliRIST, 2^20
Maintenant ce sont des corps sujets à la corruption et à la pourriture ; maintenant ce sont des corps sujets à la souffrance et à la douleur; maintenant ce sont des corps fragiles et sujets à la mort ; maintenant ce n'est qu'une chair grossière , vile et méprisable. Mais alors, par le plus prompt et le plus merveilleux changement , ils auront , si je puis m'exprimer de la sorte, la même incorruptibilité que le corps d'un Dieu, la même impassibilité , la même immortalité, la même subtilité, la même clarté : configuralum corpori claritatis suœ. Tout cela néanmoins, mes frères, à une condition, savoir, que nous travaillerons dans la vie présente à les sanctifier; et par où? par la mortification et la pénitence chrétienne. Car si ce sont des corps que nous ayons flattés, que nous ayons idolâtrés, à qui nous ayons accordé tout ce que demandait une cupidité sensuelle, et dont nous ayons fait par là des corps de péché, ils ressusciteront, mais comment? comme des objets d'horreur, pour servir à la confusion de l'âme et pour partager son tourment, après avoir servi et avoir eu part à ses crimes.
Ah! chrétiens, les grandes vérités! Malheur cà qui ne les croit pas ! malheur à qui les croit , et qui vit comme s'il ne les croyait pas ! Mais heureux mille fois le fidèle qui , non content de les crolro, en fait la règle de sa vie , et en tire de puissants motifs pour animer sa ferveur! Enlre?, s'il vous plaît , avec moi dans cette importante moralcr. • ' '•
Malheur, dis-je, à qui ne croit pas ce point essentiel du christianisme et cette résurrection future ! S'il y avait parmi mes auditeurs quelqu'un de ces libertins , voici ce que je lui dirais avec toute la sincérité et toute l'ardeur de mon zèle : Il faut, mon cher frère , que le désordre soit bien grand dans vous , et que le vice y ait pénétré bien avant , pour vous ré> duire à ne plus croire une des vérités fondamentales de la religion. U faut que votre cœur ait bien corrompu votre esprit,
330 ROURDALOUÉ. — "tO^â. — SERMON
pour l'aveugler el le pervertir de la sorte. Car dites-moi, je vous prie, si vous êtes encore capable de vous rcndte à ce raisonnement , qui de nous deux est mieux fondé , vous qui ne croyez pas ce que l'on vous annonce louchant une autre vie que celle-ci et de la résurrection des morts, et moi qui le crois d'une foi ferme et avec une entière soumission? Sur quoi vous appuyez-vous pour ne le pas croire , du moins pour en douter? sur votre jugement, sur votre prudence , ou plutôt sur votre présomption ? Vous ne croyez pas ces mystères , parce que vous ne les concevez pas ; parce que vous voulez mesurer toutes choses par vos sens ; parce que vous ne voulez déférer, ni vous en rapporter qu'tà vos yeux; parce que vous dites , comme cet apôtre incrédule : Nisi videro, non credamK Si je ne vois , je ne croirai rien ; conduite pleine d'ignorance et d'erreur: voilà le fondement de votre infidélité. Mais moi, dans ma créance et dans la foi que j'ai embrassée, et pour laquelle je serais prêt à verser mon sang, je me fonde sur le témoignage de Dieu même, sur les principes de sa providence el de sa sagesse , sur la vérité de mille prophéties , sur un nombre presque infini de miracles, sur l'autorité des plus grands hommes de tous les siècles, des hommes les plus sensés, les plus éclairés, les plus irréprochables et les plus saints. Je me trouve en possession d'une foi qui ^ 0{îéré tant de merveilles dans l'univers , qui a triomphé de tant de rois et de tant de peuples , qui- a détruit et aboli tant de superstitions , qui a produit et fait pratiquer tant de vertus, qui a eu tant de témoins, qui a été signée par le sang de tant de martyrs , qui s'est accrue par les persécutions mêmes, et contre laquelle toutes les puissances de l'enfer et de la terre n'ont jamais pu prévaloir et jamais ne prévaudront : telles sont les raisons qui m'y attachent. Or de ces raisons et des vôtres, jugez, encore
* Joan. XX, 25.
SCR LA RÉsrRHEr,TîON 1»E .ÎÉ8C3-r,ltR13T, 23f
une fois , quelles sont les plus solides et les plus capables do déterminer un cœur droit et de le fixer.
i\Jais, me direz-vous, comment comprendre cette résurrection des morts ? Il ne s'agit pas, mon cher auditeur, de la comprendre pour la croire; mais de la croire, quand même elle Yous serait absolument incompréhensible. Car que vous la compreniez, ou que vous ne la compreniez pas, ce n'est point ce qui la rend plus ou moins vraie, ou pins ou moins certaine, ni par conséquent plus ou moins croyable. Cependant j'ai bien lieu d'être surpris, mon cher frère, que vous, qui vous piquez d'une prétendue force d'esprit, vous formiez là-dessus tant de difficultés. Comme si cette résurrection n'était pas évidemment possible h Dieu notre créateur. Car, dit saint Augustin, s'il a pu créer de rien nos corps, ne pourra-l-il pas les former une seconde fois de leur propre matière ; et qui l'empêchera de rétablir ce qui était déjà, puisqu'il a pu faire ce qui n'avait jamais été ' ? Comme si cette résurrection n'était pas même aisée et facile à Dieu, puisqu'il est tout-puissant et que rien ne résiste à une puissance sans bornes. Comme si toutes les créatures ne nous rendaient pas cette résurrection très-sensible. Un grain de blé meurt dans le sein de la terre — c'est la comparaison de saint Paul — et il faut, en effet, que ce petit grain se pourrisse et qu'il meure; mais ensuite ne le voyons-nous pas renaître, et n'est-il pas étrange que ce qui vous fait douter de votre résurrection, soit cela même par où la Providence a voulu vous la rendre plus intelligible? Comme si cette résurrection n'était pas très-conforme aux principes de la nature, qui, par l'inclination mutuelle du corps et de l'àme et par l'étroite liaison qu'il y a entre l'un et l'autre, demande qu'ils soient éternellement réunis. Comme si la créance de cette résurrection n'était pas une des notions les plus universelles et
1 s. Aug. Opnr. t. V, p. C2G,D.
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les plus communes qui se soient répandues dans le monde. Ceux mêmes, disait Terlullien, qui nient la résurrection, la reconnaissent malgré eux par leurs sacrifices et leurs cérémonies à l'égard des morls^ Ce soin d'orner leurs tombeaux et d'en conserver les cendres, est un témoignage d'autant pins divin qu'il est plus naturel. Ce n'est pas seulement, ajoulail-il, chez les chrétiens et chez les juifs qu'on a cru que les hommes devaient ressusciler, mais chez les peuples même les plus barbares, chez les païens et les idolâtres ; et ce n'a pas seulement été une opinion populaire, mais le sentiment des sages et des savants. Comme si Dieu enfin ne nous avait pas facilité la foi de celle résurreclion par d'autres résurrections qu'on a vues, que des témoins irréprochables ont rapportées, et que nous ne pouvons tenir pour suspectes, sans démentir les divines Ecritures et les histoires les plus authentiques.
Ah ! mon cher auditeur, allons à la source du mal, et apprenez une bonne fois à vous connaître vous-même. Vous avez de la peine à vous persuader qu'il y ait une autre vie, une résurreclion, un jugement à la fin des siècles, parce qu'avec cette persuasion il faudrait prendre une conduite toute nouvelle, et que vous en craignez les conséquences. Mais les conséquences de votre libertinage sont-elles moins à craindre pour vous et moins affreuses? Dieu, indépendamment de voire volonté, vous a créé sans vous, et il saura bien sans vous et malgré vous vous ressusciter. Non quia vis, non insurges ; aul si resurrectiirum le non credideris, propterea non resurges. Ce sont les paroles de saint Augustin. Votre résurrection ne dépendra point de votre créance; mais le bonheur ou le malheur de votre résurrection dépendra et de votre créance et de votre vie. Or, quelle surprise à ce dernier jour, et quel désespoir, s'il faut ressusciter pour entendre l'arrêt solennel qui
^- De resurr. carnis, c. i ; Tertull. Oper. p. 325 ( Paris, 1675).
VOUS réprouvera; s'il faut ressusciter pour entrer dans les ténèbres de l'enfer, en sortant des ombres de la mort ; s'il faut ressusciter pour consommer par la réunion du corps et de l'âme votre damnation, parce que dans une affaire d'une telle importance vous n'aurez pas voulu prendre un parti aussi sage et aussi certain que l'est celui de croire et de bien vivre !
Je dis de bien vivre ; et voici le malheur, non plus du libertin qui ne croit pas, mais du pécheur qui croit et qui vit comme s'il ne croyait pas. En effet, que sert-il de croire et de ne pas agir conformément à sa foi? que dis-je? et d'agir même d'une manière directement opposée à sa foi? de croire une résurrection qui nous fera comparaître devant le souverain juge des vivants et des morts, et de ne travailler pas à le gagner, ce juge redoutable, et à le fléchir en notre faveur? de croire une résurrection qui nous produira aux yeux du monde entier pour être connus tels que nous serons et tels que nous aurons été, et de vivre dans des habitudes, dans des désordres maintenant cachés et secrels, mais qui, révélés alors et publiés à la face de l'univers , nous couvriront d'ignominie et d'opprobres? de croire une résurrection qui nous doit faire passer à une vie ou éternellement heureuse, ou éternellement malheureuse, selon le bien que nous aurons pratiqué dans la vie présente, ou selon le mal que nous y aurons commis ; et de ne rien faire dans la vie présente de tout le bien qui nous peut procurer une heureuse immortalité, et de commettre dans la vie présente tout le mal qui nous peut attirer la plus terrible condamnation et nous conduire à une malheureuse éternité? Que sert-il, encore une fois, de croire de la sorte? On plutôt, croire de la sorte, n'est-ce pas se rendre encore plus coupable et se condamner par soi-même?
C'est à vous surtout, femmes du monde, à bien méditer ce point de votre religion, et à en profiter. Peu en peine de l'avenir, vous ne pensez qu'au présent ; et refusant à votre
âme tous vos soins, von? n'êtes occiipces que de votre corps. Héias! en voulant le conserver, vous le p-erdez. Voilà à quoi vous ne pensez pas, et à quoi vous penserez, mais trop tard, quand au son de la dernière trompette ce corps renaîtra de sa propre cendre, et que vous entendrez sortir de la bouche de Dieu ces formidables paroles : Quanlum in deliciis fuit, tanliim date illi lormentum\ Que les délices où ce corps a vécu soient la mesure de son tourment. Après que vous en avez fait votre idole, que vous l'avez tant ménagé et tant flatté, la mort en a fait la pâture des vers; et la nouvelle vie que je lui rends en va faire la pâture des flammes, dont le sentiment lui sera d'autant plus douloureux qu'il a plus goûté les fausses douceurs où vous l'avez nourri. Quantum in deliciis fuit, tantum date illi lormentum.
Concluons, mes chers auditeurs. Heureux le fidèle qui croit et qui attend une résurrection glorieuse, parce qu'il se met, par la pratique de toutes les œuvres chrétiennes et par la sainteté de ses mœurs, en état de la mériter. Voilà ce qui animait saint Paul, ce qui consolait l'Eglise naissante et persécutée, ce qui , dans la suite des siècles, a soutenu tant de martyrs, tant de solitaires, tant de religieux. Car nous souffrons, disaient-ils, nous mortifions nos corps, nous nous privons des plaisirs que le monde nous présente ; mais ce n'est pas en vain ; et puisque nous sommes assurés que l'âme survit au corps , et qu'à la dernière consommation des temps le corps doit encore se rejoindre à l'âme pour commencer ensemble une vie immortelle, nous avons bien de quoi nous réjouir dans la pensée que nous serons alors abondamment payés, par une félicité souveraine, de tout ce que nous aurons quitté sur la terre, et de tous les sacrifices que nous aurons faits à Dieu. Voilà ce qui doit inspirer le même zèle et la même ardeur à tout ce qu'il y a d'âmes
' Apoc. xviii, 7.
pieuses qui m'écoutenl; je dis plus, voilà ce qui doit sanclifier tout ce qu'il y a ici de chrétiens à qui je parle. Voilà sur .juoi ils doivent prendre leurs résolutions : ils ne les prendront jamais sur des principes plus solides. Si dans cette solennité ils n'ont pas encore fait leur devoir, voila ce qui doit les engager à s'en acquitter sincèrement, à s'en acquitter promplement, à s'en acquitter pleinement. S'ils ont satisfait au précepte de l'Eglise, et qu'ils soient ainsi rentrés dans les voies de Dieu, voilà ce qui doit les y maintenir et les y faire marcher constamment. Car c'est de celte constance que toutd3pend; et pour ressusciter dans la gloire, il faut, par une sainte persévérance, mourir dans la grâce.
Mais, hélas! qui persévérera? Souffrez, mes chers auditeurs, que je m'attache particulièrement à ce point, en finissant ce dernier discours. Qui, dis-je , persévérera? oii sont ces âmes fidèles à leurs promesses et inébranlables dans leurs résolutions? Il n'y a que vous, ô mon Dieu! qui les connaissiez, puisqu'il n'y a que vous qui puissiez connaître et le cœur de l'homme et l'avenir; deux choses qui vous sont toujours présentes, mais qui nous sont également cachées, et jusqu'où nos faibles lumières ne peuvent s'étendre. J'ai lieu néanmoins, Seigneur, de me consoler par les conjectures que je puis avoir d'un secret dont la parfaite connaissance vous est réservée; et je sais en particulier, tout l'univers le sait avec moi , qu'il y a ici un cœur que votre main a formé, un cœur ennemi de l'inconstance et de la légèreté, fidèle dans ses paroles, égal dans sa conduite, inviolablement attaché aux lois qu'il veut bien se prescrire; qui, s'élant proposé de grands desseins, n'en peut être détourné par aucun obstacle ; qui a fait des prodiges de valeur pour les exécuter, et, ce qui n'est pas un moindre prodige , qui a renoncé pour cela non-seulement au repos et aux plaisirs, mais à ses avantages même et à ses intérêts. Jusqu'où la perfection de votre loi ne peut-elle point porter,ô mon
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Dieu , ce cœur ferme et intrépide? et qui jamais dans ce sens a été plus propre que lui au royaume du ciel?
C'est donc Votre Majesté, Sire, qui fait ici toute ma consolation. Mais qui suis-je pour parler de moi? Disons mieux; les anges protecteurs de votre royaume , les saints qui redoublent jour et nuit leurs prières pour votre personne sacrée, Dieu même, si j'ose le dire, ne trouvera-t-il pas, dans la fermeté qui fait votre caractère, de quoi pouvoir se consoler de l'inconstance de la plupart des chrétiens? C'est Dieu, Sire, qui a imprimé dans votre grande âme ce caractère de fermeté ; et comme Votre Majesté, s'arrêlant au milieu de ses conquêtes, n'a point pris pour fermeté héroïque une opiniâtreté ambitieuse, aussi ne peut-elle se méprendre dans l'usage qu'elle doit faire de cette vertu. L'exemple qu'elle en vient de donner à toute l'Europe en est une preuve que la postérité n'oubliera jamais. Plus ferme dans sa religion que dans ses entreprises militaires, elle a fait céder ses entreprises militaires à l'intérêt commun de la religion. Au seul bruit des ennemis du nom chrétien, elle a interrompu le cours de ses armes : votre piété royale n'ayant pu souffrir que vos armes, autrefois si glorieusement employées et peut-être encore aujourd'hui destinées par la Providenceà repousser cesinfîdèles, servissent en aucune sorte à l'avancement de leurs desseins. Incapable alors de penser à vous-même, et de profiter dans cette conjoncture de la faiblesse de ceux dont votre bras a tant de fois dompté la force; prêt à sacrifier tout, dès que vous avez compris qu'il s'agissait de la cause de Dieu, vous avez oublié vos plus justes prétentions , quand il a fallu donner des marques de votre zèle et de votre foi. Voilà ce que j'appelle fermeté, et fermeté pure, puisque ni l'ambition ni l'intérêt n'y ont nulle part*.
Mais après tout, Sire, Votre Majesté sait assez que la fer-
» Notes hist. N» 131.
meté d'un roi chrétien ne doit pas en demeurer là ; qu'elle doit être occupée dans lui à quelque chose encore de plus digne de lui ; qu'il en doit être lui-même le sujet ; et que, comme toutes les qualités qu'on admire dans les héros seraient peu estimées des hommes si la fermeté y manquait , ainsi la fermeté même est peu estimée de Dieu si elle n'est jointe avec sa grâce, qui seule fait à ses yeux notre mérite. Oui, c'est pour conserver la grâce que Votre Majesté a reçu de Dieu ce caractère de fermeté et de constance ; et jamais la guerre , ce théâtre si éclatant pour elle, ne lui a fourni de plus nobles triomphes que ceux d'un monarque qui fait triompher dans sa personne la grâce de son Dieu. Si dans tous les états la persévérance chrétienne est le dernier effet de la grâce, on peut dire que c'est une espèce de miracle dans un roi, et surtout dans le plus absolu des rois, puisqu'il trouve dans sa grandeur même les plus dangereux ennemis qu'il ait à combattre. Car que ne doit pas craindre pour le salut celui à qui tout obéit , à qui tout cède, à qui rien ne peut résister, à qui tout s'efforce de plaire et à qui tout craint souverainement de déplaire ; et quelle fermeté d'âme ne doit-il pas opposer à tout cela, s'il veut, disait saint Bernard, que tout cela, en l'élevant , ne le perde pas * ? Mais aussi, de quel mérite devant Dieu ne doit pas être la persévérance d'un prince qui, se voyant au-dessus de tout et maître de tout, s'étudie à l'être encore plus de lui-même ; qui, recevant à tous moments les hommages des hommes , n'oublie jamais ce qu'il doit à Dieu ; qui joint avec la majesté du trône l'humilité de la religion, avec l'indépendance d'un souverain la charité d'un chrétien, avec le droit d'impunité l'équité la plus droite et tous les sentiments de la plus exacte probité ?
Voilà, Sire, les victoires que la grâce toute-puissante de Jésus-Christ doit remporter dans vous. Demeurant ferme dans
* Ad Eugenium papam epist,; S. Bern. Oper. 1. 1, p. 234 et 350 (Paris, 1690).
•238 DOSSLET. — 1683. — oraison funèbre
celte grâce, vous confondrez les libertins, qui craignent votre persévérance; vous consolerez les gens de bien, qui en font le sujet de leurs vœux ; et constant pour un Dieu si constant luimême pour vous, en gouvernant un royaume de la terre vous mériterez de posséder le royaume éternel, que je vous souhaite, etc.