REINE DE FRANCE ET DE NAYARRE
prononcée à Saint-Denis , en présence de Monseigneur le Dadpuin, le premier septembre 1683, par Bossuet *.
Sine macula enim sunt ante thronum Dei, — Ils sont sans tache devant le trône de Dieu. — Paroles de l'apôtre S. Jean dans sa Révélation , c. xiv, v. o.
«Voici en peu de mots, dit Bossuet dans son exorde, ce que j'ai à dire de la plus pieuse des reines ; et tel est le digne abrégé de son éloge : il n'y a rien que d'auguste dans sa personne ; il n'y a rien que de pur dans sa vie. » Telle est la division de son discours. 11 invite à contempler « dans la piemièrc place du monde la rare et majestueuse beauté d'une vertu toujours constante. »
Je n'ai pas besoin de vous dire que c'est Dieu qui donne les grandes naissances, les grands mariages, les enfants, la postérité. C'est lui qui dit à Abraham : « Les rois sortiront de vous % )) et qui fait dire par son Prophète à David : « Le Seigneur vous fera une maison ^ » « Dieu, qui d'un seul homme a voulu former tout le genre humain , comme dit saint Paul, et de cette source commune le répandre sur toute la surface de la terre, » en a vu et prédestiné dès l'éternité les alHan-
1 Bossuet était alors âgé de cinquante-cinq ans. L'oraison funèbre de Marie- Thérèse fut prononcée par plus de trente orateurs, dont les discours furent imprimés en 1683 et 1684. — ^ Reges ex te egredientur. Gen. xvii, 6. — * PriJifit libi Doniinus, quoJ doniuni facial tibi Dominas. II Reff. vu, 11.
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ces et les di-visions, « marquant les temps, poiirsiiit-il, et donnant des bornes à la demeure des peuples, » et enfin un eours réglé à toutes ces choses i. C'est donc Dieu qui a voulu élever la reine par une auguste naissance à un auguste mariage ; afin que nous la vissions honorée au-dessus de toutes les fem^ mes de son siècle , pour avoir été chérie, estimée, et trop tôt, hélas ! regrettée par le plus grand de tous les hommes \
Que je méprise ces philosophes qui , mesurant les conseils de Dieu à leurs pensées , ne le font auteur que d'un certain ordre général, d'où le reste se développe comme il peut! Comme s'il avait à notre manière des vues générales et confuses, et comme si la souveraine Intelligence pouvait ne pas comprendre dans ses desseins les choses particulières, qui seules subsistent véritablement. N'en doutons pas, chrétiens ; Dieu a préparé dans son conseil éternel les premières familles qui sont la source des nations, et dans toutes les nations les qualités dominantes qui en devaient faire la fortune. Il a aussi ordonné dans les nations les familles particulières dont elles sont composées; mais principalement celles qui devaient gouverner ces nations, et en particulier, dans ces familles, tous les hommes par lesquels elles devaient ou s'élever , ou se soutenir, ou s'abattre.
C'est par la suite de ces conseils que Dieu a fait naître les deux puissantes maisons d'où la reine devait sortir, celle de France et celle d'Autriche , dont il se sert pour balancer les choses humaines : jusqu'à quel degré et jusqu'à quel temps? il le sait, et nous l'ignorons ^
On remarque dans l'Ecriture que Dieu donne aux maisons royales certains caractères propres; comme celui que les
* Deiis ... qui fecit ex uno omnc gemis lioiniiium lubabitare siipei- uiiiversaiH faciem ten-œ , deliiiioiis statiila tcmpoia et Icrmiuos IiubitatilMîis corui». Ad. XVII, 24, 26. — - Noieà- hmt. N" l32. — 3 ibUl. N° 133.
240 BossuET. — 1683. — oraison funèbre^ ,-
Syriens, quoique ennemis des rois d'Israël , leur attribuaient par ces paroles : « Nous avons appris que les rois de la maison d'Israël sont cléments '. »
Je n'examinerai pas les caractères particuliers qu'on a donnés aux maisons de France et d'Autriche; et sans dire que l'on redoutait davantage les conseils de celle d'Autriche , ni qu'on trouvait quelque chose de plus vigoureux dans les armes et dans le courage de celle de France , maintenant que par une grâce particulière ces deux caractères se réunissent visiblement en notre faveur , je remarquerai seulement ce qui faisait la joie de la reine: c'est que Dieu avait donné à ces deux maisons, d'où elle est sortie, la piété en partage; de sorte que, sanctifiée, qu'on m'entende bien, c'est-à-dire, consacrée à la sainteté par sa naissance , selon la doctrine de saint Paul -, elle disait avec cet apôtre : « Dieu que ma famille a toujours servi, et à qui je suis dédiée par mes ancêtres, » Deus eut servio a progeniloribus ^
Que s'il faut venir au particulier de l'auguste maison d'Autriche , que peut-on voir de plus illustre que sa descendance immédiate , où durant l'espace de quatre cents ans on ne trouve que des rois et des empereurs, et une si grande affluence de maisons royales, avec tant d'Etats et tant de royaumes , qu'on a prévu il y a longtemps qu'elle en serait surchargée * ?
Qu'est-il besoin de parler de la très-unrétienne maison de France, qui , par sa noble constitution, est incapable d'être assujettie à une famille étrangère ; qui est toujours dominante dans son chef; qui, seule dans tout l'univers et dans tous les siècles, se voit après sept cents ans d'une royauté établie — sans compter ce que la grandeur d'une si haute origine fait trou-
1 Ecce audivimus quod reges domus Israël clémentes sint. JII Reg. xx, 31. — 8 Filii vestri ... sancli sunt. 1 Cor. vu, 14. — 3 H Ti?n. i, 3. — * Notes hist. N» 134.
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ver ou imaginer aux curieux observateurs des antiquités — seule, dis-je, se voit après tant de siècles encore dans sa force et dans sa fleur, et toujours en possession du royaume le plus illustre qui fut jamais sous le soleil, et devant Dieu, et devant les hommes: devant Dieu, d'une pureté inaltérable dans la foi; et devant les hommes, d'une si grande dignité qu'il a pu perdre l'empire, sans perdre sa gloire ni son rang * ?
La reine a eu part à cette grandeur , non-seulement par la riche et fière maison de Bourgogne ^, mais encore par Isabelle de France sa mère, digne fille de Henri-le-Grand, et de l'aveu de l'Espagne , la meilleure reine , comme la plus regrettée qu'elle eût jamais vue sur le trône. Triste rapport de cette princesse avec la reine sa fille : elle avait à peine quarantedeux ans quand l'Espagne la pleura ' ; et pour notre malheur la vie de Marie-Thérèse n'a guère eu un plus long cours *,..
Avec quelle application et quelle tendresse Philippe IV son père ne l'avait-il "pas élevée ! On la regardait en Espagne non pas comme une Infante, mais comme un Infant; car c'est ^insî qu'on y appelle la princesse qu'on reconnaît comme héritière de tant de royaumes. Dans cette vue, on approcha d'elle tout ce que l'Espagne avait de plus vertueux et de plus habile. Elle sévit, pour ainsi parler, dès son enfance, tout environnée de vertus^'-et on voyait paraître en cette jeune princesse plus de belles qualités qu'elle n'attendait de couronnes. Philippe l'élève ainsi pour ses Etals ; Dieu, qui nous aime, la destine à Louis.
Cessez , princes et potentats , de troubler par vos prétentions le projet de ce mariage. Que l'amour, qui semble aussi le vouloir troubler , cède lui-même ^ L'amour peut bien remuer le cœur des héros du monde ; il peut bien y soulever des
' Notes hisf. N» 135. — « Ibid. N» 136. — ' En 1644. Isabelle avait épousé Philippe IV en 1615. — '' Marie-Thérèse mourut le 30 juillet 1683, âgée de quarante-cinq ans. — ^ Notes hist. N" 137.
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tempêtes et y exciter des mouvements qui fassent trembler les politiques , et qui donnent des espérances aux insensés. Mais il y a des âmes d'un ordre supérieur à ses lois, à qui il ne peut inspirer des sentiments indignes de leur rang; il y a des mesures prises dans le ciel qu'il ne peut rompre; et rinfante, non-seulement par son auguste naissance, mais encore par sa \ertu et par sa réputation, est seule digne de Louis.
C'était «la femme prudente qui est donnée proprement par le Seigneur, » comme dit le Sage '. Pourquoi « donnée proprement par le Seigneur, » puisque c'est le Seigneur qui donne tout? Et quel est ce merveilleux avantage qui mérite d'être attribué d'une façon si particulière à la divine bonté? Il ne faut, pour l'entendre, que considérer ce que peut dans les maisons la prudence tempérée d'une femme sage pour les soutenir, pour y faire fleurir dans la piété la véritable sagesse, et pour calmer des passions violentes qu'une résistance emportée ne ferait qu'aigrir.
Ile pacifique où se doivent terminer les différends de deux grands empires à qui tu sers de limites "^ ; île éternellement mémorable par les conférences de deux grands ministres, oii l'on vit développer toutes les adresses et tous les secrets d'une politique si différente, où l'un se donnait du poids par sa lenteur et l'autre prenait l'ascendant par sa pénétration : auguste journée où deux fières nations , longtemps ennemies et alors réconciliées par Marie-Thérèse , s'avancent sur leurs confins, leurs rois à leur tête, non plus pour se combattre, mais pour s'embrasser; où ces deux rois, avec leur cour d'une grandeur, d'une politesse et d'une magnificence aussi bien que d'une conduite si différente, furent l'un à l'autre et à tout l'univers un si grand spectacle : fêtes sacrées, ma-
1 A Domino propric uxor prudeas. Prov. iix, U. — ^Vûe des Faisatij,
Notes /.(■*/. N" 138.
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riage fortuné ' , voile nuptial , bénédiction , sacrifice, puis-je mêler aujourd'hui vos cérémonies et vos pompes avec ces pompes funèbres, et le comble des grandeurs avec leurs ruines? Alors l'Espagne perdit ce que nous gagnions; maintenant nous perdons tout les uns et les autres; et Marie- Thérèse périt pour toute la terre. L'Espagne pleurait seule ; maintenant que la France et l'Espagne mêlent leurs larmes et en versent des torrents, qui pourrait les arrêter? Mais si l'Espagne pleurait son Infante qu'elle voyait monter sur le trône le plus glorieux de l'univers, quels seront nos gémissements à la vue de ce tombeau , où tous ensemble nous ne voyons plus que l'inévitable néant des grandeurs humaines? Taisons-nous; ce n'est pas des larmes que je veux tirer de vos yeux. Je pose les fondements des instructions que je veux graver dans vos cœurs : aussi bien la vanité des choses humaines, tant de fois étalée dans cette chaire, ne se montre que trop d'elle-même, sans le secours de ma voix, dans ce sceptre si tôt tombé d'une si royale main, et dans une si haute majesté si promptement dissipée.
Mais ce qui en faisait le plus grand éclat n'a pas encore paru. Une reine si grande par tant de titres le devenait tous les jours par les grandes actions du roi et par le continuel accroissement de sa gloire. Sous lui la France a appris à se connaître : elle se trouve des forces que les siècles précédents ne savaient pas. L'ordre et la discipline militaire s'augmentent avec les armées. Si les Français peuvent tout, c'est que leur roi est partout leur capitaine; et après qu'il a choisi l'endroit principal qu'il doit animer par sa valeur, il agit de tous côtés par l'impression de sa vertu.
Jamais on n'a fait la guerre avec une force plus inévitable, puisqu'en méprisant les saisons, il a ôté jusqu'à la défense à
> Notes hist. N» 139.
ses ennemis. Les soldats, ménagés et exposés quand il le faut, marchent avec confiance sous ses étendards : nul fleuve ne les arrête, nulle forteresse ne les effraie. On sait que Louis foudroie les villes plutôt qu'il ne les assiège; et tout est ouvert à sa puissance.
Les politiques ne se mêlent plus de deviner ses desseins. Quand il marche, tout se croit également menacé : un voyage tranquille devient tout à coup une expédition redoutable à ses ennemis. Gand tombe avant qu'on pense à le munir: Louis y vient par de longs détours ; et la reine , qui l'accompagne au cœur de l'hiver , joint au plaisir de le suivre celui de servir secrètement à ses desseins *.
Parles soins d'un si grand roi, la France entière n'est plus, pour ainsi parler, qu'une seule forteresse qui montre de tous côtés un front redoutable. Couverte de toutes parts, elle est capable de tenir la paix avec sûreté dans son sein , mais aussi de porter la guerre partout où il faut , et de frapper de près et de loin avec une égale force. Nos ennemis le savent bien dire; et nos alliés ont ressenti , dans le plus grand éloignement, combien la main de Louis était secourable.
Avant lui, la France, presque sans vaisseaux, tenait en vain aux deux mers; maintenant on les voit couvertes depuis le levant jusqu'au couchant de nos flottes victorieuses, et la hardiesse française porte partout la teneur avec le nom de Louis. Tu céderas, ou tu tomberas sous ce vainqueur, Alger riche des dépouilles de la chrétienté. Tu disais en ton cœur avare : Je tiens la mer sous mes lois, et les nations sont ma proie. La légèreté de tes vaisseaux te donnait de la confiance ; mais tu te verras attaquée dans tes muraiUes, comme un oiseau ravissant qu'on irait chercher parmi ses rochers et dans son nid , où il partage son butin à ses petits. Tu rends déjà tes
» En 1678. Notes hist. N<> 140.
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esclaves. Louis a brisé les fers dont tu accablais ses sujets , qui sont nés pour être libres sous son glorieux empire. Tes maisons ne sont plus qu'un amas de pierres. Dans ta brutale fureur, tu te tournes contre toi-même, et tu ne sais comment assouvir ta rage impuissante. Mais nous verrons la fin de tes brigandages. Les pilotes étonnés s'écrient par avance : « Qui est semblable à Tyr ? et toutefois elle s'est tue dans le milieu de la mer ' ; » et la navigation va être assurée par les armes de Louis ^
Des triomphes militaires de Louis XIV passant à la sagesse de ses lois, à son autorité , à son zèle pour la religion qu'il fait aussi régner sur lui-même, Bossuet ramène ainsi l'éloge du monarque à celui de la reine :
C'était, Messieurs, d'un tel héros que Marie-Thérèse devait partager la gloire d'une façon particulière, puisque, non contente d'y avoir part comme compagne de son trône, elle ne cessait d'y contribuer par la persévérance de ses vœux.
Pendant que ce grand roi la rendait la plus illustre de toutes les reines, vous la faisiez. Monseigneur, la plus illustre de toutes les mères. Vos respects l'ont consolée de la perte de ses autres enfants. Vous les lui avez rendus : elle s'est vue renaître dans ce prince, qui fait vos délices et les nôtres ; et elle a trouvé une fille digne d'elle dans cette auguste princesse, qui, par son rare mérite autant que par les droits d'un nœud sacré, ne fait avec vous qu'un même cœur. Si nous l'avons admirée dès le moment qu'elle parut, le roi a confirmé notre jugement; et maintenant devenue, malgré ses souhaits, la principale décoration d'une cour dont un si grand roi fait le soutien, elle est la consolation de toute la France.
Ainsi notre reine, heureuse par sa naissance, qui lui rendait
1 Quae est ut Tyrus, quae obmutuit in niedio maris? Ezech. xxvii , 32 ~ 2 En 1683. Notes hist. N» Ut.
â4f) BOSSl'ET. — 1083. •— oP,AliîON Pl'XÈRRK
la piété aussi bien que la grandeur comme héréditaire, par sa sainte éducation, par son mariage, parla gloire et par l'amour d'un si grand roi, par le mérite et par les respects de ses enfants et par la vénération de tous les peuples, ne voyait rien sur la terre qui ne fût au-dessous d'elle. Elevez maintenant, ô Seigneur, et mes pensées et ma voix. Que je puisse représenter à cette auguste audience l'incomparable beauté d'une âme que vous avez toujours habitée, qui n'a jamais a affligé votre Esprit-Saint',» qui jamais n'a perdu « le goût du don céleste^» afin que nous commencions, malheureux pécheurs, à verser sur nous-mêmes un torrent de larmes; et que, ravis des chastes attraits de l'innocence, jamais nous ne nous lassions d'en pleurer la perte.
Dans la seconde partie, moins brillante que la première , mais plus touchante et plus instructive, un admire surtout les deux passages suivants :
Résignatiûii de la reine.
Vous parlerai-je de ses perles et de la mort de ses chers enfants ? Ils lui ont tous déchiré le cœur. Représentons-nous ce jeune prince, que les Grcàces semblaient elles-mêmes avoir formé de leurs mains ^ Pardonnez-moi ces expressions. Il me semble que je vois encore tomber celte fleur. Alors, triste messager d'un événement si funeste, je fus aussi le témoin, en voyant le roi et la reine, d'un côté de la douleur la plus pénétrante, et de l'autre des plaintes les plus lamentables ; et sous des formes différentes, je vis une affliction sans mesure. Mais je vis aussi des deux cotés la foi également victorieuse; je vis Je sacrifice agréable de l'âme humiliée sous la main de Dieu, et deux victimes royales immoler d'un commun accord leur propre cœur. . .
ï Nolite contrisfare Spiritum sanctum Del. Ephes. iv, 30. — ' Giislavcrunt donuni cœleste. Heb. vi, 4. — ^ Le duc d'Anjou, second de ses fils, enfant de trois ans, remarquable par sa beauté, mort le 10 juillet 1671.
r>E MARIE-THÉRÈSK T^VUTinCHE. 347
Parallèle de Marie-Thérèse et cVAnne d'AittricIte.
La France a vu de nos jours deux reines plus unies encore par la piété que par le sang, dont la mort également précieuse devant Dieu, quoiqu'avec des circonstances différentes , a été d'une singulière édification à toute l'Eglise. Vous entendez bien que je veux parler d'Anne d'Autriche, et de sa chère nièce, ou plutôt de sa chère fille Marie-Thérèse. Anne dans un âge déjà avancé, et Marie-Thérèse dans sa vigueur , mais toutes deux d'une si heureuse constitution qu'elle semblait nous promettre le bonheur de les posséder un siècle entier, nous sont enlevées contre notre attente, l'une par une longue maladie, et l'autre par un coup imprévu. Anne, avertie de loin par un mal aussi cruel qu'irrémédiable, vit avancer la mort à pas lents, et sous la figure qui lui avait toujours paru la plus affreuse K Marie-Thérèse, aussitôt emportée que frappée parla maladie, se trouve toute vive et tout entière entre les bras de la mort, sans presque l'avoir envisagée ^ A ce fatal avertissement, Anne, pleine de foi, ramasse toutes les forces qu'un long exercice de la piété lui avait acquises , et regarde sans se troubler toutes les approches de la mort. Humiliée sous la main de Dieu, elle lui rend grâces de l'avoir ainsi avertie; elle multiplie ses aumônes toujours abondantes; elle redouble ses dévotions toujours assidues ; elle apporte de nouveaux soins à l'examen de sa conscience toujours rigoureux. Avec quel renouvellement de foi et d'ardeur lui vimes-nous recevoir le saint Viatique ! Dans de semblables actions, il ne fallut h. Maiie- Thérèse que sa ferveur ordinaire : sans avoir besoin de la mort pour exciter sa piété, sa piété s'excitait toujours assez elle-
* Anne d'Autriche, mourut en 1666, d'un cancer au sein , après deux ans de remèdes inutiles. Elle avait soixante-cinq ans — - Marie-Thérèse n'avait que quarante-cinq ans, lorsqu'elle fut enlevée par un abcès intérieur, le 30 juillet 1683, après quelques jours de maladie.
248 JEAN RACINE. — Uî8o. — ÉLOGE ACADÉMIQUE
même, et prenait dans sa propre force un continuel accroissement. Que dirons-nous, chrétiens, de ces deux reines? Par l'une Dieu nous a appris comment il faut profiter du temps ; et l'autre nous a fait voir que la vie vraiment chrétienne n'en a pas besoin.
ÉLOGE ACADPlMIQUE DE PIERRE CORNEILLE ,
prononcé par Jean Racine, le 2 janvier 1685 '.
Racine avait à complimenter deux nouveaux académiciens, Thomas Corneille, qui venait occuper le fauteuil de son illustre frère, mort le l" octobre 1684 *, et Jean-Louis Bergeret, qui succédait à Geraut de Cordemoi, auteur d'une Histoire générale de France. Sa harangue eut deux parties. Dans la première, il ût l'éloge du grand poëte, et dans la seconde celui du grand roi protecteur de l'Académie. Celte composition oratoire est loin sans doute de l'éloquence poétique â'Athalie, d'Esther, df Andromaque , d'Iphigénie, de Mithridate , de Britannicus ; mais elle figure parmi les meilleurs discours académiques du dix-septième siècle ; c'est pkilôl comme monument historique que comme chef-d'œuvre de notre art oratoire que nous la faisons connaître. Le style en est poli, mais lent ; et les louanges données à Louis XIV ont une exagération que la postérité n*a pu admettre, que le prince lui-même eut le bon esprit de ne pas goûter sans réserve ^.
... Dans l'enfance, ou pour mieux dire, dans le chaos du poëme dramatique parmi nous, votre illustre frère , après avoir quelque temps cherché le bon chemin, et lutté, si j'ose ainsi dire, contre le mauvais goût de son siècle, enfin, inspiré d'un génie extraordinaire et aidé de la lecture des anciens, fit voir sur la scène la raison, mais la raison accompagnée de toute la pompe, de tous les ornements dont notre langue est capa-
1 Racine était alors âgé de qnarante-cinq ans. Notes hist. N» 142. — ^ pjerre Corneillo, reçu à l'Académie en 1647, était mort âgé de 78 ans, — ^ Notes hi.1t. N" 143.