RACIN'E. — iC.i^.H. — ÉLOfiE T>E PIERRE (lORNEîfJ.E
nés ne s'honore pas moins que des Thémislocle, dos Périclès, des Alcibiade , qui vivaient en même temps qu'eux
Oui , Monsieur, que l'ignorance rabaisse tant qu'elle voudra l'éloquence et la poésie, et traite les habiles écrivains de gens inutiles dans les Etats, nous ne craindrons point de dire, à l'avantage des lettres et de ce corps fameux dont vous faites maintenant partie, que du moment que des esprits sublimes, passant de bien loin les bornes communes, se distinguent, s'immortalisent par des chefs-d'œuvre comme ceux de monsieur votre frère, quelque étrange inégalité que durant leur vie la fortune mette entre eux et les plus grands héros, après leur mort cette différence cesse. La postérité qui se plaît, qui s'instruit dans les ouvrages qu'ils lui ont laissés, ne fait point de difficulté de les égaler à tout ce qu'il y a de plus considérable parmi les honnnes, fait marcher de pair l'excellent poêle et le grand capitaine. Le même siècle qui se glorifie aujourd'hui d'avoir produit Auguste , ne se glorifie guère moins d'avoir produit Horace et Virgile. Ainsi lorsque , dans les âges suivants, on parlera avec étonnement des victoires prodigieuses et de toutes les grandes choses qui rendront notre siècle l'admiration de tous les siècles à venir. Corneille, n'en doutons point. Corneille tiendra sa place parmi foutes ces merveilles. La France se souviendra avec plaisir que , sous le règne du plus grand de ses rois , a fleuri le plus grand de ses poètes...
BOSSUET. — 468y. — ORAISON FUN. d'aXXE T>E GONZAGTE. 2."1
FRAGÎ^IENTS DE L'ORAISON FUNÈBRE d'anne de goxzague de clèyes, princesse palatine;
prononcée par Bossuet, en présence de Monseigneur le prince de Condc , de Madame la duchesse et de Monseigneur le duc de Bourbon , dans Téglise des Carmélites du faubourg Saint-Jacques, le neuvième jour d'aoiit 1685 '.
Apprehcndi te ab extremis terras, et a longinquis ejus vocavi te ; elegi te, et non ahjeci te : ne timeas , quia ego tecum sum. — « Je t'ai pris par la main pour le ramener des exlréœilcs de la terre; je l'ai appelé des lieux les plus éloignés ; je t'ai choisi et je no l'ai pas rejeté : ne crains point, parce que je suis avec loi. » C'est Dieu même qui parle ainsi Isaïe , XLi, oetio.
Bossuet s'adresse aux pécheurs ; il les invite à voir dans les égarements et la conversion d'Anne de Gonzague comment on s'éloigne de Dieu, et comment on revient à lui : c'est la pensée de son exorde , qui est plein de vivacité et d'énergie.
La division de cette oraison funèbre est historique. « Ne craignons pas , dit l'orateur , de faire paraître notre princesse dans les états différents où elle a été. » Ces différents états d'Anne de Gonzague sont : i° sa pieuse jeunesse à Faremouslier et à Avenai , depuis la mort de sa mère, arrivée en 1618 , jusqu'à son apparition à la cour en 1637 ; 2" sa vie mondaine et politique au temps de son mariage célébré en 1643 , des guerres de la Fronde commencées en 1648 , et de ses déceptions en 1660; 3° son veuvage en 1663, qui la mena en 1672 au dérèglement et à l'incrédulité. Tels sont les événements qui remplissent la première moitié de la vie d'Anne de Gonzague et la première partie de son oraison funèbre. Les douze années de sa vie pénitente rempliront la seconde. L'orateur y racontera : 1° le retour de la princesse à Dieu ; 2° sa vie exemplaire à la cour, où elle renonce aux vanités ; 3" sa vie pénitente dans la letraite et dans rintéiieur de sa maison , où elle se livre aux exercices de piété; 4° ses bonnes œuvres ; 0° les épreuves dont Dieu s'cs* servi pour la puriGer, en la faisant passer par les maladies , par les scrupules et par les doutes contre la foi ; 6° cnlin sa moit pleine de confiance, et arrivée en 1684. Les sorties de l'orateur contre les incrédules, et ses réponses à leurs objections eurent un à-propos de circonstance. Le prince de Coudé, qui était présent, venait de se convertir. Sa foi , au temps des guerres de la Fronde, avait été, sinon ébranlée, au moins
1 Bossuel avait alors cinquante-sept ans.
252 BOSSUET. — i68o. — ORAISON FUNÈBRE
obscurcie ; et Bossuet , qui l'avait ramené à Dieu dans ses entretiens particuliers, ne négligea pas celte occasion de raffermir par l'exemple et les paroles d'une princesse qu'il avait singulièrement estimée, et dont la conversion n'avait pas été sans influence sur la sienne.
Jamais plante ne fui cultivée avec plus de soin , ni ne se vit plus lot couronnée de fleurs et de fruits que la princesse Anne. Dès ses plus tendres années, elle perdit sa pieuse mère Catherine de Lorraine \ Charles duc de Nevers , et depuis duc de Mantoue '', son père , lui en trouva une digne d'elle; et ce fut la vénérable mère Françoise de la Châtre , d'heureuse et sainte mémoire, abbesse de Faremoustier , que nous pouvons appeler la restauratrice de la règle de saint Benoît, et la lumière de la vie monastique ^ Dans la solitude de sainte Fare, autant éloignée des voies du siècle que sa bienheureuse situation la sépare de tout commerce du monde; dans cette sainte montagne, que Dieu avait choisie depuis mille ans , où les épouses de Jésus-Christ faisaient revivre la beauté des anciens jours, où les joies de la terre étaient inconnues, où les vestiges des hommes du monde, des curieux et des vagabonds ne paraissaient pas ; sous la conduite de la sainte abbesse, qui savait donner le lait aux enfants aussi bien que le pain aux forts, les commencements de la princesse Anne étaient heureux. Les mystères lui furent révélés , l'Ecriture lui devint familière. On lui avait appris la langue latine , parce que c'était celle de l'Eglise; et l'office divin faisait ses délices. Elle aimait tout dans la vie religieuse, jusqu'à ses austérités et à ses humiliations; et durant douze ans qu'elle fut dans ce monastère, on lui voyait tant de modestie étalant de sagesse qu'on ne savait à quoi elle était le plus propre, ou à commander ou à obéir. Mais la sage abbesse, qui la crut capable de soutenir
1 Morte le 8 mars 1618. Anne n'avait alors que deux ans. — * Notes hist, Xo 144. 3 ;6,(/. xo 143,
d'anne de gonzague de clèves. 253
sa réforme, la destinail au gouvernement; et déjà on la comptait parmi les princesses qui avaient conduit cette célèbre abbaye, quand sa famille, trop empressée à exécuter ce pieux projet, le rompit.
Nous sera-t-il permis de le dire? la princesse Marie, pleine alors de l'esprit du monde , croyait , selon la coutume des grandes maisons, que ses jeunes sœurs devaient être sacrifiées à ses grands desseins \ Qui ne sait où son rare mérite et son éclatante beauté, avantage toujours trompeur, lui firent porter ses espérances? Et d'ailleurs, dans les plus puissantes maisons, les partages ne sont-ils pas regardés comme une espèce de dissipation, par oia elles se détruisent d'elles-mêmes, tant le néant y est attaché ! La princesse Bénédicle , la plus jeune des trois sœurs, fut la première immolée à ces intérêts de famille : on la fit abbesse, sans que, dans un âge si tendre , elle sût ce qu'elle faisait; et la marque d'une si grave dignité fut comme un jouet entre ses mains '. Un sort semblable était destiné à la princesse Anne. Elle eût pu renoncer à sa liberté, si on lui eût permis de la sentir; et il eût fallu la conduire, et non pas la précipiter dans le bien. C'est ce qui renversa tout à coup les desseins de Faremoustier.
Avenai parut avoir un air plus libre, et la princesse Bénédicle y présentait à sa sœur une retraite agréable. Quelle merveille de la grâce I malgré une vocation si peu régulière, la jeune abbesse devint un modèle de vertu. Ses douces conversations rétablirent dans le cœur de la princesse Anne ce que d'importuns empressements en avaient banni. Elle prêtait de nouveau l'oreille à Dieu , qui l'appelait avec tant d'attraits à la vie religieuse; et l'asile qu'elle avait choisi pour défendre sa liberté devint un piège innocent pour la captiver. On remarquait dans les deux princesses la même noblesse
» Notes hisl. N» 146. — 2 Ibid. N» 147.
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dans les sentiments , le même agrément , et , si vous me permettez de parler ainsi, les mêmes insinuations dans les entretiens : au dedans les mêmes désirs, au dehors les mêmes grâces ; et jamais sœurs ne furent unies par des liens ni si doux ni si puissants. Leur vie eût été heureuse dans leur éternelle union, et la princesse Anne n'aspirait plus qu'au bonheur d'être une humble religieuse d'une sœur dont elle admirait la vertu.
En ce temps le duc de Mantoue , leur père, mourut ' : les affaires les appelèrent à la cour. La princesse Bénédicte, qui avait son partage dans le ciel, fut jugée propre à concilier les intérêts différents dans la famille. Mais, ô coup funeste pour la princesse Anne ! la pieuse abbesse mourut dans ce beau travail et dans la fleur de son âge ^ Je n'ai pas besoin de vous dire combien le cœur tendre de la princesse Anne fut profondément blessé par celte mort. Mais ce ne fut pas là sa plus grande plaie. Maîtresse de ses désirs , elle vit le monde , elle en fut vue : bientôt elle sentit qu'elle plaisait; et vous savez le poison subtil qui entre dans un jeune cœur avec ces pensées. Ses beaux desseins furent oubliés. Pendant que tant de naissance , tant de biens , tant de grâces qui raccompagnaient, lui attiraient les regards de toute l'Europe, le prince Edouard de Bavière , fils de l'électeur Frédéric V , comte Palatin du Rhin et roi de Bohême, jeune prince qui s'était réfugié en France durant les malheurs de sa maison, la mérita ^ Elle préféra aux richesses les vertus de ce prince, et cette noble alliance où de tous côtés on ne trouvait que des rois. La princesse Anne l'invite à se faire instruire : il connut bientôt les erreurs où les derniers de ses pères, déserteurs de l'ancienne foi , l'avaient engagé. Heureux présages pour la
1 Eli 1637, le 21 scplenibre. — * Même année, 20 novembre, à Paris, au Valdc-Gràcc. Elle n'avait pas vingt ans accomplis. — ^ En 4645. Ibid, N» 444.
D'ANNE DE GONXAOLE DE CLEVES. 255
maison Palatine ! Sa conversion fut suivie de celle de la princesse Louise, sa sœur, dont les vertus font éclater par toute l'Eglise la gloire du saint monastère de Maubuisson ; et ces bienheureuses prémices ont attiré une telle bénédiction sur la maison Palatine, que nous la voyons enfin catholique dans son chef. Le mariage de la princesse Anne fut un heureux commencement d'un si grand ouvrage. Mais, hélas ! tout ce qu'elle aimait devait être de peu de durée. Le prince son époux lui fut ravi - , et lui laissa trois princesses, dont les deux qui restent pleurent encore la meilleure mère qui fut jamais, et ne trouvent de consolation que dans le souvenir de ses vertus ^ Ce n'est pas encore le temps de vous en parler. La princesse Palatine est dans l'état le plus dangereux de sa vie. Que le monde voit peu de ces veuves dont parle saint Paul, «qui, vraiment veuves et désolées, » s'ensevelissent , pour ainsi dire, elles-mêmes dans le tombeau de leur époux; y enterrent tout amour humain avec ces cendres chéries , et, délaissées sur la terre, « mettent leur espérance en Dieu et passent les nuits et les jours dans la prière* î » Voilà l'état d'une veuve chrétienne , selon les préceptes de saint Paul; état oublié parmi nous, où la viduité est regardée, non plus comme un état de désolation — car ces mots ne sont plus connus— mais comme un état désirable, où, affranchi de tout joug, on n'a plus à contenter que soi-même, sans songer à cette terrible sentence de saint Paul : « La veuve qui passe sa vie dans les plaisirs » — remarquez qu'il ne dit pas : la veuve qui passe sa vie dans les crimes; il dit : a La veuve qui la passe dans les plaisirs — elle est morte toute vive ^; » parce qu'oubliant le deuil éternel et le caractère de désolation qui fait le
» Notes fiist. N« 148. — 2 Le 18 mars 1G63. — ^ Kotes hist. N" 144. •— * Viduas honora, qiiae vcre viilusp sunt ... Qua? autom vere ^il^lla est et dcso- Ula, spcrct in Dcum , et inslet «ibsfcralionibiis et orationibiis nocte ac ilie. 1 Tini. V. 3, 5. — ^ Nam quac in deliciis est, vi\ens inorlua est. Ibid. 6.
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soutien comme la gloire de son état, elle s'abandonne aux joies du monde. Combien donc en devrait-on pleurer comme mortes, de ces veuves jeunes et riantes que le monde trouve si heureuses ! Mais surtout, quand on a connu Jésus-Christ, et qu'on a eu part à ses grâces; quand la lumière divine s'est découverte, et qu'avec des yeux illuminés on se jette dans les voies du siècle ; qu'arrive-t-il à une âme qui tombe d'un si haut état, qui renouvelle contre Jésus-Christ, et encore contre Jésus-Christ connu et goûté, tous les outrages des Juifs, et le crucifie encore une fois? Vous reconnaissez le langage de saint Paul. Achevez donc, grand Apôtre, et dites-nous ce qu'il faut attendre d'une chute si déplorable, a II est impossible, dit-il , qu'une telle âme soit renouvelée par la pénitence K » Impossible : quelle parole! soit, Messieurs, qu'elle signifie que la conversion de ces âmes, autrefois si favorisées , surpasse toute la mesure des dons ordinaires , et demande, pour ainsi parler, le dernier effort de la puissance divine ; soit que l'impossibilité dont parle saint Paul veuille dire qu'en effet il n'y a plus de retour à ces premières douceurs qu'a goûtées une âme innocente, quand elle y a renoncé avec connaissance; de sorte qu'elle ne peut rentrer dans la grâce que par des chemins difficiles et avec des peines extrêmes.
Quoi qu'il en soit, chrétiens , l'un et l'autre s'est vérifié dans la princesse Palatine. Pour la plonger entièrement dans l'amour du monde, il fallait ce dernier malheur : quoi? la faveur de la cour. La cour veut toujours unir les plaisirs avec les affaires. Par un mélange étonnant, il n'y a rien de plus sérieux, ni ensemble de plus enjoué. Enfoncez; vous trouvez
1 Irapossibile est enira eos qui semel sunt illuminati, gustaverunt etiain doiiurn cœleste, et participes facti sunt Spiritus sancti ; gustaverunt nihiloraiuus bonum Dei verbum , virtutesque sœculi venturi, et prolapsi sunt, rursus renovari ad pœnitentiam , rursum crucifigentes sibimetipsis Filium Dei , et ostentui babentes. Heb. vi. 4. et seq.
d'anne de gonzagtje de olèves. 257
partout des intérêts cachés, des jalousies délicates qui causent une extrême sensibilité, et, dans une ardente ambition, des soins et un sérieux aussi triste qu'il est vain. Tout est couvert d'un air gai, et vous diriez qu'on ne songe qu'à s'y divertir. Le génie de la princesse Palatine se trouva également propre aux divertissements et aux affaires. La cour ne vit jamais rien de plus engageant ; et, sans parler de sa pénétration ni de la fertilité infinie de ses expédients, tout cédait au charme secret de ses entretiens.
Que vois-je durant ce temps? quel trouble ! quel afïreux spectacle se présente ici à mes yeux! La monarchie ébranlée jusqu'aux fondements, la guerre civile, la guerre étrangère, le feu au dedans et au deîiors ; les remèdes de tous côtés plus dangereux que les maux; les princes arrêtés avec grand péril, et délivrés avec un péril encore plus grand ; ce prince que l'on regardait comme le héros de son siècle, rendu inutile à sa patrie dont il avait été le soutien; et ensuite, je ne sais comment, contre sa propre inclination, armé contre elle; un ministre persécuté et devenu nécessaire, non-seulement par l'importance de ses services, mais encore par ses malheurs où l'autorité souveraine était engagée ^ Que dirais-je? Etait-ce là de ces tempêtes par oij le ciel a besoin de se décharger quelquefois? et le calme profond de nos jours devait-il être précédé par de tels orages? ou bien était-ce les derniers efforts d'une liberté remuante, qui allait céder la place à l'autorité légitime? ou bien était-ce comme un travail de la France prête à enfanter le règne miraculeux de Louis? Non, non : c'est Dieu qui voulait montrer qu'il donne la mort, et qu'il ressuscite; qu'il plonge jusqu'aux enfers, et qu'il en retire ^; qu'il secoue la terre et la brise, et qu'il guérit en un moment toutes ses brisures *.
* Condé et Mazarin. — 2 Dominus mortificat, et vivificaf; deducit ad infères, et reducit. I, Reg. u, 6. — ^ Goinmovisti terrain, et conturbasti eani : sana contritiones ejus, quiacommota est. Ps. lix, 4.
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Ce fut là que la princesse Palatine signala sa fidélité, et fit paraître toutes les richesses de son esprit. Je ne dis rien qui ne soit connu. Toujours fidèle à l'Etat et à la grande reine Anne d'Autriche, on sait qu'avec le secret de cette princesse, elle eut encore celui de tous les partis; tant elle était pénétrante tant elle s'attirait de confiance, tant il lui était naturel de o^a-^ner les cœurs! Elle déclarait aux chefs des partis jusqu'où elle pouvait s'engager; et on la croyait incapable ni de tromper ni d'être trompée. Mais son caractère particulier était de concilier les intérêts opposés, et en s'élevant au-dessus, de trouver le secret endroit, et comme le nœud par où on les peut réunir. Que lui servirent ces rares talents? que lui servit d'avoir mérité la confiance intime de la cour, d'en soutenir le ministre, deux fois éloigné, contre sa mauvaise fortune, contre ses propres frayeurs, contre la malignité de ses ennemis, et enfin contre ses amis, ou partagés, ou irrésolus, ou infidèles? Que ne lui promit-on pas dans ces besoins! Mais quel fruit lui en revint-il, sinon de connaître par expérience le faible des grands politiques; leurs volontés changeantes ou leurs paroles trompeuses; la diverse face des temps; les amusements des promesses; l'illuâion des amitiés de la terre, qui s'en vont avec les années et les intérêts; et la profonde obscurité du cœur de l'homme, qui ne sait jamais ce qu'il voudra, qui souvent ne sait pas bien ce qu'il veut, et qui n'est pas moins caché ni moins trompeur à lui-même qu'aux autres? 0 éternel roi des siècles, qui possédez seul l'immortalité, voilà ce qu'on vous préfère; voilà ce qui éblouit les âmes qu'on apppelle grandes! Dans ces déplorables erreurs, la princesse Palatine avait les vertus que le monde admire, et qui font qu'une âme séduite s'admire elle-même: inébranlable dans ses amitiés, et incapable de manquer aux devoirs humains. La reine sa sœur en fit l'épreuve dans un temps où leurs cœurs étaient désunis. Un nouveau conquérant s'élève en Suède. On y voit UQ
d'anné de gonzague de clèves. 259
autre Gustave non moins fier, ni moins hardi, ou moins belliqueux que celui dont le nom fait encore trembler l'Allemagne. Charles-Gustave parut à la Pologne surprise et trahie comme un lion qui tient sa proie dans ses ongles, tout prêt à la mettre en pièces '.Qu'est devenue cette redoutable cavalerie qu'on voit fondre sur l'ennemi avec la vitesse d'un aigle? Oii sont ces âmes guerrières, ces marteaux d'armes tant vantés, et ces arcs qu'on ne vit jamais tendus en vain? Ni les chevaux ne sont vites, ni les hommes ne sont adroits que pour fuir devant le vainqueur. En même temps la Pologne se voit ravagée par le rebelle Cosaque, par le Moscovite infidèle, et plus encore par le Xartare, qu'elle appelle à son secours dans son désespoir. Tout nage dans le sang, et on ne tombe que sur des corps morts. La reine n'a plus de retraite; elle a quitté le royaume. Après de courageux, mais de vains efforts, le roi est contraint de la suivre. Réfugiés dans la Silésie, oh ils manquent des choses les plus nécessaires, il ne leur reste qu'à considérer de quel côté allait tomber ce grand arbre ébranlé par tant de mains, et frappé de tant de coups à sa racine, ou qui en enlèverait les rameaux épars *. Dieu en avait disposé autrement. La Pologne était nécessaire à son Eglise, et lui devait un vengeur*. Il la regarde en pitié. Sa main puissante ramène en arrière le Suédois indompté, tout frémissant qu'il était. 11 se venge sur le Danois, dont la soudaine invasion l'avait rappelé; et déjà il l'a réduit à l'extrémité. Mais l'Empire et la Hollande se remuent contre un conquérant qui menaçait tout le Nord de la servitude. Pendant qu'il rassemble de nou-
' En 1653. Notes hist.!^" 149. — * Clamavit fortiter, et sic ait : Succiclite arborem, et praecidite ranios ejus : excutite folia ejiis, et dispergite fructus ejus. Dan. lY, 11, 20. guccident eum slieiij, et crucjelissirai natiopum, et projicient eum super montes; et in cunclis convallibus corruent rarai ejus, et confringentur arbusta ejus in universis rupibus terrae. Ezech. xxxi, 12, — ' Jean Sobieski, vainqueur des Turcs qui assiégèrent Vienne en 1683.
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velles forces et médite de nouveaux carnages, Dieu tonne du plus haut descieux.; le redouté capitaine tombe au plus beau temps de sa vie, et la Pologne est délivrée K Mais le premier rayon d'espérance vint de la princesse Palatine : honteuse de n'envoyer que cent mille livres au roi et à la reine de Pologne, elle les envoie du moins avec une incroyable promptitude. Qu'admira-t-on davantage, ou de ce que ce secours vint si à propos, ou de ce qu'il vint d'une main dont on ne l'attendait pas, ou de ce que, sans chercher d'excuse dans le mauvais état où se trouvaient ses affaires, la princesse Palatine s'ôta tout pour soulager une sœur qui ne l'aimait pas? Les deux princesses ne furent plus qu'un même cœur; la reine parut vraiment reine par une bonté et par une magnificence dont le bruit a retenti par toute la terre; et la princesse Palatine joignit au respect qu'elle avait pour une aînée de ce rang et de ce mérite, une éternelle reconnaissance.
Quel est. Messieurs, cet aveuglement dans une âme chrétienne , et qui le pourrait comprendre, d'être incapable de manquer aux hommes , et de ne craindre pas de manquer à Dieu ? Comme si le culte de Dieu ne tenait aucun rang parmi les devoirs î Contez-nous donc maintenant, vous qui les savez, toutes les grandes qualités de la princesse Palatine; faitesnous voir, si vous le pouvez, toutes les grâces de cette douce éloquence qui s'insinuait dans les cœurs par des tours si nouveaux et si naturels; dites qu'elle était généreuse, libérale, reconnaissante, fidèle dans ses promesses, juste: vous ne faites que raconter ce qui l'attachait à elle-même. Je ne vois dans tout ce récit que le prodigue de l'Evangile, qui veut avoir son partage, qui veut jouir de soi-même et des biens que son père lui a donnés; qui s'en va le plus loin qu'il peut de la maison paternelle, « dans un pays écarté, » où il dissipe tant
» Eal660.
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de rares trésors, et, en un mot, où il donne au monde tout ce que Dieu voulait avoir K Pendant qu'elle contentait le monde et se contentait elle-même, la princesse Palatine n'était pas heureuse; et le vide des choses humaines se faisait sentir à son cœur. Elle n'élait heureuse , ni pour avoir avec l'estime du monde, qu'elle avait tant désirée, celle du roi même; ni pour avoir l'amitié et la confiance de Philippe et des deux princesses qui ont fait successivement avec lui la seconde lumière de la cour: de Philippe, dis-je , ce grand prince que ni sa naissance, ni sa valeur, ni la victoire elle-même, quoiqu'elle se donne à lui avec tous ses avantages, ne peuvent enfler; et de ces deux grandes princesses dont on ne peut nommer l'une sans douleur, ni connaître l'autre sans l'admirer*. Mais peut-être que le solide établissement de la famille de notre princesse achèvera son bonheur. Non, elle n'était heureuse, ni pour avoir placé auprès d'elle la princesse Anne, sa chère fille et les délices de son cœur, ni pour l'avoir placée dans une maison où tout est grand. Que sert de s'expliquer davantage? On dit tout quand on prononce seulement le nom de Louis de Bourbon , prince de Condé , et de Henri-Jules de Bourbon , duc d'Enghien '. Avec un peu plus de vie, elle aurait vu les grands dons, et le premier des mortels, touché de ce que le monde admire le plus après lui , se plaire à le reconnaître par de dignes distinctions *. C'est ce qu'elle devait attendre du mariage de la princesse Anne. Celui de la princesse Bénédicte ne fut guère moins heureux, puisqu'elle épousa Jean Frédéric, duc de Brunswick et de Hanovre, souverain puissant, qui avait joint le savoir avec la valeur, la religion catholique avec les vertus de sa maison , et, pour comble de joie à notre princesse, le service de l'Empire avec les inté-
1 Luc. XV, 12, 13. — 2 Henriette d'Angleterre, et Charlotte-Elisabeth de Bavière , seconde femme de Philippe d'Orléans. — ' Notes hist. N» 150. — */6jrf. N<»161.
rets de la France. Tout était grand dans sa famille; et la prirlcesse Marie sa fille n'aurait eu à désirer sur la terre qu'une vie plus longue •. Que s'il fallait, avec tant d'éclat, la tranquillité et la douceur, elle trouvait dans un prince aussi grand d'ailleurs que celui qui honore celte audience, avec les grandes qualités, celles qui pouvaient contenter sa délicatesse ; et dans la duchesse sa chère fille un naturel tel qu'il fallait à un cœur comme le sien, un esprit qui se fait sentir sans vouloir briller, une vertu qui devait bientôt forcer l'estime du monde, et, comme unevive lumière, percer tout à coup avec un grand éclat un beau mais sombre nuage. CeUe alliance fortunée lui donnait une perpétuelle et étroite liaison avec le prince, qui de tout temps avait le plus ravi son estime , prince qu'on admire autant dans la paix que dans la guerre , en qui l'univers attentif ne voit plus rien à désirer et s'étonne de trouver enfin toutes les vertus en un seul homme. Que fallait-il davantage , et que manquait-il au bonheur de notre princesse? Dieu qu'elle avait connu, et tout avec lui.
Une fois elle lui avait rendu son cœur. Les douceurs célestes qu'elle avait goûtées sous les ailes de sainte Fare étaient revenues dans son esprit. Retirée h la campagne, séquestrée du monde, elle s'occupa trois ans entiers à régler sa conscience et ses afffiires'. Un million qu'elle retira du duché de Réthelois servit à multiplier ses bonnes œuvres ; et la première fut d'acquitlercequ'elle devait, avec une scupuleuse régularité, sans se permettre ces compositions si adroitement colorées, qui souvent ne sont qu'une injustice couverte d'un nom spécieux. Estce donc ici cet heureux retour que je vous promets depuis si longtemps? Non, {Messieurs; vous ne verrez encore à cette fois qu'un plus déplorable éloignement. Ni les conseils de la Pro-
* Marie, ppincesse de Salins, morte avant sa mère. — s De 1660-1663. Notes hist. N» 152.
D\vXXE T»E G0X7.AGUE liE ('.LÈVES. -2C)'l
vidence , ni l'état de la princesse , ne permettaient qu'elle partageât tant soit peu son cœur: une âme comme la sienne ne souffre point de tels partages ; et il fallait ou tout à fait rompre, ou se rengager tout à fait avec le monde. Les affaires l'y rappelèrent ; sa piété s'y dissipa encore une fois ; elle éprouva que Jésus-Christ n'a pas dit en vain : Fiunt 7iovissima hominis illius pejora prioribus. « L'état de l'homme qui retombe devient pire que le premier \ w Tremblez, âmes réconciliées, qui renoncez si souvent à la grâce de la pénitence ; tremblez, puisque chaque chute creuse sous vos pas de nouveaux abîmes ; tremblez enfin au terrible exemple de la princesse Palatine. A ce coup le Saint-Esprit irrité se retire, les ténèbres s'épaississent, la foi s'éteint.
Un saint abbé dont la doctrine et la vie sont un ornement de notre siècle, ravi d'une conversion aussi admirable et aussi parfaite que celle de notre princesse, lui ordonna de l'écrire pour l'édification de l'Eglise '. Elle commence ce récit en confessant son erreur. Vous, Seigneur, dont la bonté infinie n'a rien donné aux hommes de plus efficace pour effacer leurs péchés que la grâce de les reconnaître, recevez l'humble confession de votre servante ; et en mémoire d'un tel sacrifice, s'il lui reste quelque chose à expier après une si longue pénitence, faites-lui sentir aujourd'hui vos miséricordes. Elle confesse donc, chrétiens, qu'elle avait tellement perdu les lumières de la foi que, lorsqu'on parlait sérieusement des mystères de la religion, elle avait peine à retenir ce ris dédaigneux qu'excitent les personnes simples lorsqu'on leur voit croire des choses impossibles. « Et, poursuit-elle, c'eût été pour moi le plus grand de tous les miracles que de me faire croire fermement le christianisme. » Que n'eùt-elle pas donné pour obtenir ce miracle? Mais l'heure marquée par la divine Providence n'était
* Luc. XI, 26. — * De Rancé, le célèbre abbé de la Trappe , mort en 1700.
264 BOssuET. — 1G85. — oraison funèbre
pas encore venue. C'était le temps où elle devait être livrée à elle-même , pour mieux sentir dans la suite la merveilleuse victoire de la grâce. Ainsi elle gémissait dans son incrédulité, qu'elle n'avait pas la force de vaincre. Peu s'en faut qu'elle ne s'emporte jusqu'à la dérision, qui est le dernier excès et comme le triomphe de l'orgueil ; et qu'elle ne se trouve parmi « ces moqueurs dont le jugement est si proche, « selon la parole du Sage : Parata sunt derisoribusjudicia ^..
En cet état, chrétiens, où la foi même est perdue , c'est-àdire, où le fondement est renversé, que restait-il à notre princesse? que restait-il à une âme qui, par un juste jugement de Dieu , était déchue de toutes les grâces , et ne tenait à Jésus- Christ par aucun lien? Qu'y restait-il , chrétiens, si ce n'est ce que dit saint Augustin ? 11 restait la souveraine misère et la souveraine miséricorde. Reslabat magna miseria et magna miset icordia ^. il restait ce secret regard d'une Providence miséricordieuse qui la voulait rappeler des extrémités de la terre; et voici quelle fut la première touche. Prêtez l'oreille, Messieurs ; elle a quelque chose de miraculeux. Ce fut un songe admirable, de ceux que Dieu même fait venir du ciel par le ministère des anges , dont les images sont si nettes et si démêlées, où l'on voit je ne sais quoi de céleste. Elle crut — c'est elle-même qui le raconte au saint abbé ; écoutez , et prenez garde surtout de n'écouler pas avec mépris l'ordre des avertissements divins et la conduite de la grâce — elle crut , dis-je, « que marchant seule dans une forêt, elle y avait rencontré un aveugle dans une petite loge. Elle s'approche pour lui demander s'il était aveugle de naissance, ou s'il l'était devenu par quelque accident. 11 répondit qu'il était aveugle- né. Vous ne savez donc pas , reprit-elle , ce que c'est que la
1 Prov. XIX, 29. Nous supprimons ici, faute d'espace, une longue et vigoureuse sortie contre les incrédules. — ^ Le texte de saint Augustin porte : Remansit magna, etc. Enarrat, in Ps. l, u. 8, Oper. t. IV, p. 466.
b'aNNE HE GONZAGUE DE CLÈVES. ^GS
lumière , qui est si belle et si agréable , et le soleil , qui a tant d'éclat et de beauté? Je n'ai, dit-il, jamais joui de ce bel objet, et je ne m'en puis former aucune idée. Je ne laisse pas de croire, continua-t-il, qu'il est d'une beauté ravissante. L'aveugle parut alors changer de voix et de visage, et prenant un ton d'autorité: Mon exemple, dit-il, vous doit apprendre qu'il y a des choses très-excellentes et très-admirables qui échappent à notre vue , et qui n'en sont ni moins vraies ni moins désirables , quoiqu'on ne les puisse ni comprendre ni imaginer. »
C'est en effet qu'il manque un sens aux incrédules comme à l'aveugle; et ce sens, c'est Dieu qui le donne, selon ce que dit saint Jean : « Il nous a donné un sens pour connaître le « vrai Dieu , et pour être en son vrai Fils. » Bedit nohi$ sensum, ut cognoscamus verum Deum, et simus in vero Filio ejus^. Notre princesse le comprit. En même temps, au milieu d'un songe si mystérieux, «elle fit l'application de la belle comparaison de l'aveugle aux vérités de la religion et de l'autre vie.» Ce sont ses mots que je vous rapporte. Dieu, qui n'a besoin ni de temps, ni d'un long circuit de raisonnement pour se faire entendre, tout à coup lui ouvrit les yeux. Alors, par une soudaine illumination, «elle se sentit si éclairée — c'est elle-même qui continue à vous parler — et tellement transportée de la joie d'avoir trouvé ce qu'elle cherchait depuis si longtemps, qu'elle ne put s'empêcher d'embrasser l'aveugle, dont le discours lui découvrait une plus belle lumière que celle dont il était privé. Et, dit-elle , il se répandit dans mon cœur une joie si douce et une foi si sensible, qu'il n'y a point de paroles capables de l'exprimer. »
Vous attendez, chrétiens , quel sera le réveil d'un sommeil
* I Joan. V, 20,
Î66 POSSUET. -^ 108^. -^ ORAISON FCNKBRE
si doux et si merveilleux. Ecoutez, et reconnaissez que ce songe est vraiment divin. « Elle s'éveilla là-dessus, dit-elle, et se trouva dans le même état où elle s'était vue dans cet admirable songe, c'est-à-dire, tellement changée qu'elle avait peine à le croire. » Le miracle qu'elle attendait est arrivé : elle croit, elle qui jugeait la foi impossible. Dieu la change par une lumière soudaine et par un songe qui tient de l'extase. Tout suit en elle de la même force. « Je me levai , poursuit-elle, avec précipitation. Mes actions étaient mêlées d'une joie et d'une activité extraordinaires. » Vous le voyez, cette nouvelle vivacité, qui animait ses actions, se ressent encore dans ses paroles. « Tout ce que je lisais sur la religion me touchait jusqu'à répandre des larmes. Je me trouvais à la messe dans un état bien différent de celui où j'avais accoutumé d'être, w Car c'était de tous les mystères celui qui lui paraissait le pins incroyable. « Mais alors, dit-elle, il me semblait sentir la présence réelle de Notre-Seigneur , à peu près comme l'on sent les choses visibles, et dont l'on ne peut douter. » Ainsi elle passa tout à coup d'une profonde obscurité à une lumière manifeste ; les nuages de son esprit sont dissipés : miracle aussi étonnant que celui où Jésus- Christ fit tomber en un instant des yeux de Saul converti cette espèce d'écaillé dont ils étaient couverts \ Qui donc ne s'écrierait à un si soudain changement : « Le doigt de Dieu est ici '-? » La suite ne permet pas d'en douter, et l'opération de la grâce se reconnaît dans ses fruits. Depuis ce bienheureux moment, la foi de notre princesse fut inébranlable; et même cette joie sensible qu'elle avait à croire, lui fut continuée quelque temps.
Mais au milieu de ces célestes douceurs, la justice divine eut son tour. L'humble princesse ne crut pas qu'il lui fût
* Aet. IX, 18. — î Digitus Dei est hic. Exod. viii, 19.
d'aNNE PE GOXZAatË T>E CT.KAES» 267
permis d'approcher d'abord des saints sacrements. Trois mois entiers furent employés à repasser avec larmes ses ans écoulés parmi tant d'illusions, et à préparer sa confession. Dans l'approche du jour désiré où elle espérait de la faire, elle tomba dans une syncope qui ne lui laissa ni couleur, ni pouls, ni respiration. Revenue d'une si longue et si étrange défaillance, elle se vit replongée dans un plus grand mal ; et après les affres de la mort, elle ressentit toutes les horreurs de l'enfer. Digne effet des sacrements de l'Eglise , qui , donnés ou différés, font sentir à l'àme la miséricorde de Dieu, ou tout le poids de ses vengeances. Son confesseur, qu'elle appelle, la trouve sans force , incapable d'application, et prononçant à peine quelques mots entrecoupés. 11 fut contraint de remettre la confession au lendemain. Mais il faut qu'elle vous raconte elle-même quelle nuit elle passa dans cette attente. Qui sait si la Providence n'aura pas amené ici quelque âme égarée , qui doive être touchée de ce récit? « 11 est, dit-elle, impossible de s'imaginer les étranges peines de mon esprit, sans les avoir éprouvées. J'appréhendais à chaque moment le retour de ma syncope, c'est-à-dire, ma mort et ma damnation. J'avouais bien que je n'étais pas digne d'une miséricorde que j'avais si longtemps négligée ; et je disais à Dieu dans mon cœur que je n'avais aucun droit de me plaindre de sa justice, mais qu'enfin, chose insupportable ! je ne le verrais jamais; que je serais éternellement avec ses ennemis, éternellement sans l'aimer, éternellement haïe de lui. Je sentais tendrement ce déplaisir, et je le sentais même , comme je crois — ce sont ses propres paroles — entièrement détaché des autres peines de l'enfer. »
Le voilà , mes chères sœurs , vous le connaissez, le voilà ce pur amour que Dieu lui-même répand dans les cœurs avec toutes ses délicatesses et dans toute sa vérité. La voilà cette crainte qui change les cœurs; non point la crainte de l'es-
268 BOSSPET. — iC8o. — ORAISON FUNÈBRE
clave qui craint l'arrivée d'un maître fâcheux, mais la crainte d'une chaste épouse qui craint de perdre ce qu'elle aime.
Ces sentiments tendres , mêlés de larmes et de frayeur, aigrissaient son mal jusqu'à la dernière extrémité ; nul n'en pénétrait la cause, et on attribuait ces agitations à la fièvre dont elle était tourmentée. Dans cet état pitoyable , pendant qu'elle se regardait comme une personne réprouvée et presque sans espérance de salut, Dieu , qui fait entendre ses ■vérités en telle manière et sous telles figures qu'il lui plaît, continua de l'instruire, comme il a fait Joseph et Salomon ; et durant l'assoupissement que l'accablement lui causa, il lui mit dans l'esprit cette parabole si semblable à celle de l'Evangile'. Elle voit paraître ce que Jésus-Christ n'a pas dédaigné de nous donner comme l'image de sa tendresse, une poule devenue mère, empressée autour des petits qu'elle conduisait. Un d'eux s'étant écarté, notre malade le voit englouti par un chien avide. Elle accourt; elle lui arrache cet innocent animal. En même temps on lui crie d'un autre côté qu'il le fallait rendre au ravisseur, dont on éteindrait l'ardeur en lui enlevant sa proie. «Non, dit-elle, je ne le rendrai jamais. » En ce moment elle s'éveilla; et l'application de la figure, qui lui avait été montrée, se fit en un instant dans son esprit , comme si on lui eût dit : « Si vous, qui êtes mauvaise % ne pouvez vous résoudre à rendre ce petit animal que vous avez sauvé, pourquoi croyez-vous que Dieu, infiniment bon, vous redonnera au démon, après vous avoir tirée de sa puissance ? Espérez et prenez courage. » A ces mots elle demeura dans un calme et dans une joie qu'elle ne pouvait exprimer , « comme si un ange lui eût appris — ce sont encore ses paroles — que Dieu ne l'abandonnerait pas. » Ainsi tomba tout à coup la fureur des
* Matth. xxiii, 37. — 5 Si ergo vos, cum sitis mali, etc, Ibid. vu, lli
d'anne de gonzague de clèves. 269
vents et des flots à la voix de Jésus-Christ qui les menaçait *; et il ne fit pas un moindre miracle dans l'âme de notre sainte pénitente, lorsque, parmi les frayeurs d'une conscience alarmée et « les douleurs de l'enfer, » il lui fit sentir tout à coup, par une vive confiance, avec la rémission de ses péchés, cette «paix qui surpasse toute intelligence^. » Alors une joie céleste saisit tous ses sens, « et les os humiliés tressaillirent ^.» Souvenez-vous, ô sacré pontife, quand vous tiendrez en vos mains la sainte victime qui ôte les péchés du monde, souvenezvous de ce miracle de sa grâce. Et vous saints prêtres, venez ; et vous, saintes filles , et vous , chrétiens ; venez aussi, ô pécheurs. Tous ensemble , commençons d'une même voix le cantique de la délivrance, et ne cessons de répéter avec David : « Que Dieu est bon , que sa miséricorde est éternelle * ! »
Il ne faut point manquer à de telles grâces , ni les recevoir avec mollesse. La princesse Palatine change en un moment tout entière : nulle parure que la simplicité, nul ornement que la modestie. Elle se montre au monde à cette fois; mais ce fut pour lui déclarer qu'elle avait renoncé à ses vanités. Car aussi quelle erreur à une chrétienne , et encore à une chrétienne pénitente, d'orner ce qui n'est digne que de son mépris, de peindre et de parer l'idole du monde, de retenir comme par force et avec mille artifices autant indignes qu'inutiles, ces grâces qui s'envolent avec le temps? Sans s'effrayer de ce qu'on dirait, sans craindre comme autrefois ce vain fantôme des âmes infirmes, dont les grands sont épouvantés plus que tous les autres, la princesse Palatine parut à la cour si différente d'elle-même; et dès lors elle renonça à tous les diver-
* Marc. IV, 39. — 2 Dolorcs inferui circumdederunt me. Ps. xvii, 6. — Pax Dei, quae exuper.it omnem sensum. Philip, iv, 7. — ^ Auditui meo dabis gaudiutn et laetitiam; et exultabunt ossa liumiliala. Ps. l, 10. — '* Coiititeinini Domino, quoniam bonus, quouiam in œternum misericordia ejus. Ps. cxxxv, 1.
tissements , à tous les jeux , jusqu'aux plus innocents, se' soumettant aux sévères lois de la pénitence chrétienne, et ne songeant qu'à restreindre et à punir une liberté qui n'avait pu demeurer dans ses bornes.
Douze ans de persévérance au milieu des épreuves les plus difficiles l'ont élevée à un éminenl degré de sainteté. La règle qu'elle se fit dès le premier jour fut immuable; toute sa maison y entra : chez elle on ne faisait que passer d'un exercice de piété à un autre. Jamais l'heure de l'oraison ne fut changée ni interrompue, pas même par les maladies. Elle savait que, dans ce commerce sacré , tout consiste à s'humilier sous la main de Dieu et moins à donner qu'à recevoir; ou plutôt, selon le précepte de Jésus-Christ, son oraison fut perpétuelle pour être égale au besoin*. La lecture de l'Evangile et des livres saints en fournissait la matière. Si le travail semblait l'interrompre, ce n'était que pour la continuer d'une autre sorte. Par le travail on charmait l'ennui , on ménageait le temps, on guérissait la langueur de la paresse et les pernicieuses rêveries de l'oisiveté. L'esprit se relâchait pendant que les mains , induslrieusement occupées , s'exerçaient dans des ouvrages dont la piété avait donné le dessein : c'était ou des habits pour les pauvres, ou des ornements pour les autels. Les Psaumes avaient succédé aux cantiques des joies du siècle. Tant qu'il n'était point nécessaire de parler, la sage princesse gardait le silence : la vanité et les médisances , qui soutiennent tout le commerce du monde, lui faisaient craindre tous les entreliens ; et rien ne lui paraissait ni agréable ni sûr que la solitude. Quand elle parlait de Dieu , le goût intérieur d'où sortaient toutes ses paroles se communiquait à ceux qui conversaient avec elle; et les nobles expressions qu'on remarquait dans ses discours ou dans ses écrits, venaient de la haute idée
t Oportet serapôF erare, et non deficere. Luc. xvni, 1.
d'ANNE le GONZAGlJJi DE CLÈVES. 271
qu'elle avait conçue des choses divines. Sa foi ne fut pas moins simple que vive. Dans les fameuses questions qui ont troublé en tant de manières le repos de nos jours, elle déclarait hautement qu'elle n'avait autre part à y prendre que celle d'obéir à l'Eglise K
Si elle eût eu la fortune des ducs de Nevers ses pères, elle en aurait surpassé la pieuse magnificence, quoique cent temples fameux en portent la gloire jusqu'au ciel , a et que les églises des saints publient leurs aumônes ^ « Le duc son père avait fondé dans ses terres de quoi marier tous les ans soixante filles : riche oblation, présent agréable. La princesse sa fille en mariait aussi tous les ans ce qu'elle pouvait, ne croyant pas assez honorer les libéralités de ses ancêtres , si elle ne les imitait. On ne peut retenir ses larmes, quand on lui voit épancher son cœur sur de vieilles femmes qu'elle nourrissait. Des yeux si délicats firent leurs délices de ces visages ridés, de ces membres courbés sous les ans. Ecoutez ce qu'elle en écrit au fidèle ministre de ses charités ; et dans un même discours, apprenez à goûter la simplicité et la charité chré'» tienne, a Je suis ravie , dit-elle, que l'affaire de nos bonnes vieilles soit si avancée. Achevons vite , au nom de Notre- Seigneur; ôtons vilement celte bonne femme de l'élable où elle est, et la mettons dans un de ces petits lits. » Quelle nouvelle vivacité succède à celle que le monde inspire! Elle poursuit : « Dieu me donnera peut-être de la santé, pour aller servir celte paralytique : au moins je le ferai par mes soins, si les forces me manquent; et joignant mes maux aux siens, je les offrirai plus hardiment à Dieu. Mandez-moi ce qu'il faut pour la nourriture et les ustensiles de ces pauvres femmes; peu à peu nous les mettrons à leur aise. » Je me plais à répéter toutes ces paroles, malgré les oreilles délicates :
• Allusion au Jansénisme. — * Eleemosynas illius enarrabit oninis Ecclesia sanctorum. Eçcli. xxxi, 11.
272 BOssuET. — 1685. — orais. fun. d'anne de gonzague.
elles effacent les discours les plus magnifiques , et je voudrais ne parler plus que ce langage. Dans les nécessités extraordinaires, sa charité faisait de nouveaux efforts. Le rude hiver des années dernières acheva de la dépouiller de ce qui lui restait de superllu. Tout devint pauvre dans sa maison et sur sa personne : elle voyait disparaîtrcavec une joie sensible les restes des pompes du monde; et l'aumône lui apprenait à se retrancher tous les jours quelque chose de nouveau. C'est en effet la vraie grâce de Taumône , en soulageant les besoins des pauvres, de diminuer en nous d'autres besoins, c'est-à-dire, ces besoins honteux qu'y fait la délicatesse, comme si la nature n'était pas assez accablée de nécessités.
Qu'attendez-vous, chrétiens, avons convertir; et pourquoi désespérez-vous de votre salut? Vous voyez la perfection où s'élève l'âme pénitente, quand elle est fidèle à la grâce. Ne craignez ni la maladie, ni les dégoûts, ni les tentations , ni les peines les plus cruelles. Une personne si sensible et si délicate, qui ne pouvait seulement entendre nommer les maux, a souffert, douze ans entiers et presque sans intervalle, ou les plus vives douleurs, ou des langueurs qui épuisaient le corps et l'esprit; et cependant durant tout ce temps, et dans les tourments inouïs de sa dernière maladie où ses maux s'augmentèrent jusqu'aux derniers excès, elle n'a eu à se repentir que d'avoir une seule fois souhaité une mort plus douce. Encore réprima-t-elle ce faible désir, en disant aussitôt après, avec Jésus-Christ, la prière du sacré mystère du Jardin; c'est ainsi qu'elle appelait la prière de l'agonie de notre Sauveur : «0 mon père, que votre volonté soit faite, et non pas la mienne \.. »
La princesse convertie et pénitente passa par tous les genres d'épreuves , et s'y sanctifia : le tableau de ses souffrances physiques et morales termine son éloge funèbre.
1 Pater ... nou raea voluatas, sed tua fiai. Luc. xxu, 42.
BOSSUET. — 1686. — OiUlSON FUN. DE LE TELLIER. 273
FRAGiMENT DE L'ORAISON FUNÈBRE
DE TRÈS-HAUT ET PUISSANT SEIGNEUR MESSIRE MICHEL LE TELLIER, CHEVALIER, CHANCELIER DE FRANCE,
prononcée par Bossuet , dans Téglise paroissiale de Saint-Gervais , le 25 janvier 1686 ».
Posside sapientiam, acquire prudentiam ; arripe illam , et exallabit le ; glorificaberit ab ea, cumeam fueris ampleccatus. — Possédez la sagesse, et acquérez la prudence; si TOUS la cherchez awc ardeur, elle vous élèvera ; et vous remplira de gloire, quaud vous l'aurez embrassée. Prov. iv, 7 et 8.
Sagesse de Michel Le Tellier et son dévouement au bien public, pendant les guerres de la Fronde, — Extrait de la première partie.
Ce qui rend sa modération plus digne de nos louanges , c'est la force de son génie né pour l'action, et la vigueur qui, durant cinq ans , lui fit dévouer sa tête aux fureurs civiles *. Si aujourd'hui je me vois contraint de retracer l'image de nos malheurs, je n'en ferai point d'excuse à mon auditoire, où, de quelque côté que je me tourne, tout ce qui frappe mes yeux me montre une fidélité irréprochable, ou peut-être une courie erreur réparée par de longs services. Dans ces fatales conjonctures, il fallait à un ministre étranger* un homme d'un ferme génie et d'une égale sûreté, qui, nourri dans les compagnies * , connût les ordres du royaume et l'esprit de la nation. Pendant que la magnanime et intrépide régente " était obligée à montrer le roi enfant aux provinces, pour dissiper
1 Cinq mois après l'oraison funèbre d'Anne de Gonzague. Bossuet était dans sa cinquante-huitième année. Il fait dans ce discours le tableau politique des hommes et des événements de son siècle, à la façon de Tacite dont il égale la fermeté etla profondeur. Notes hist. n° 153. — * Depuis la journée des Barricades, 27 août 1648, jusqu'en 1653, qui fut la dernière année des troubles sérieux dans l'intérieur du royaume. — 'Le cardinal Jules Mazarin était né dans le royaume de Naples. — * Assemblées de nngistrats. — * Anne d'Autriche , veuve de Louis XIII, mère de Louis XIV.
274 BQiSUJiT. — ibSQ. — ORAlSOiS FUNÈBRli
les troubles qu'on y excitait de toutes parts, Paris elle cœur du royaume demandaient un homme capable de profiter des moments, sans attendre de nouveaux ordres et sans troubler le concert de l'Etat. Mais le ministre lui-même souvent éloigné de la cour, au milieu de tant de conseils que l'obscurité des affaires, l'incertitude des événements et les différents intérêts faisaient hasarder, n'avait-il pas besoin d'un homme que la régente pût croire? Enfm il fallai>t un homme qui, pour ne pas irriter la haine publique déclarée contre le ministère, sût se conserver de la créance dans tous les partis, et ménager les restes de l'autorité. Cet homme si nécessaire au jeune roi, à la régente, à l'Etat, au ministre, aux cabales même pour ne les précipiter pas aux dernières extrémités par le désespoir, vous me prévenez. Messieurs , c'est celui dont nous parlons. C'est donc ici qu'il parut comme un génie principal. Alors nous le vîmes s'oublier lui-même; et comme uo sage pilote, sans s'étonner ni des vagues, ni des orages, ni de son propre péril , aller droit, comme au terme unique d'une si périlleuse navigation, à la conservation du corps de l'Etat et au rétablissement de l'autorité royale.
Pendant que la cour réduisait Bordeaux* , et que Gaston*, laissé à Paris pour le maintenir dans le devoir, était envi-: ronné de mauvais conseils , le Tellier fut le Chusaï qui les confondit, et qui assura la victoire à l'Oint du Seigneur \ Fallut-il éventer les conseils d'Espagne et découvrir le secret d'une paix trompeuse, que l'on proposait afin d'exciter la sédition pour peu qu'on l'eût différée? le Tellier en fit d'abord accepter les offres; notre plénipotentiaire partit; et
* En 1650. — ' Gaston d'Orléans, fils d'Henri IV, onde de Louis XIV, et père de Mademoiselle , princesse célèbre dans les troubles d'alors. — ' Chusaï, fidèle serviteur de David, feignit d'entrer dans le parti d'Absalon afin de modérer la fureur de ce prince révolté contre son père, et réussit à déjouer ses méchants projets. Reg. xvii.