L'UNION DE LA PHILOSOPHIE ET DE L'ÉLOQUENCE
prononcée par le chancelier d'Aguesseau *, à l'ouverture des audiences du parlement, en 1695.
C'est en vain que l'orateur se flatle d'avoir le talent de persuader les hommes, s'il n'a acquis celui de les connaître.
L'élude de la morale et celle de l'éloquence sont nées en même temps ; et leur union est aussi ancienne dans le monde que celle de la pensée et de la parole.
On ne séparait point autrefois deux sciences qui, par leur nature , sont inséparables : le philosophe et l'orateur possédaient en commun l'empire de la sagesse ; ils entretenaient un heureux commerce , une parfaite intelligence entre l'art de bien penser et celui de bien parler ; et l'on n'avait pas encore imaginé cette distinction injurieuse aux orateurs, ce divorce, funeste à l'éloquence , de l'esprit et de la raison , des expressions et des sentiments de l'orateur et du philosophe 2.
* Henri-François d'Aguesseau n'avait alors que vingt-sept ans. Il vécut jusqu'en 1751. — 2 D'Aguesseau s'est inspiré des beaux chapitres où Cicéron, parlant de ce divorce , le fait remonter à Socrate. De Orat., 1. III, c. 16-19.
346 d'aguesseau. — l6V)r>. • •
S'il y avait quelque difiérence entre eux, elle était toute à l'avantage ds Téloquence : ie philosophe se contentait de convaincre, Torateur s'appliquait à persuader.
L'un supposait ses auditeurs attentifs, dociles, favorables; l'autre savait leur inspirer l'attention, la docilité, la bien- Teillance.
L'austérité des mœurs, la sévérité du discours, l'exacte rigueur du raisonnement, faisaient admirer le philosophe : la douceur d'esprit , ou naturelle ou étudiée, les charmes de la parole, le talent de l'insinuation, faisaient aimer l'orateur.
L'esprit était pour l'un, et le cœur était pour l'autre. Mais le cœur se révoltait souvent contre les vérités dont l'esprit était convaincu; l'esprit, au contraire, ne refusait jamais de se soumettre aux sentiments du cœur; et le philosophe , roi légitime, se faisait souvent craindre comme un tyran , au heu que l'orateur exerçait une tyrannie si douce et si agréable qu'on la prenait pour la domination légitime.
Ce fut dans ce premier âge de l'éloquence que la Grèce vit autrefois le plus grand de ses orateurs jeter les fondements de l'empire de la parole sur la connaissance de l'homme , et sur les principes de la njorale.
En vain la nature, jalouse de sa gloire, lui refuse ces talents extérieurs, cette éloquence muette, cette autorité visible qui surprend l'àme des auditeurs , et qui attire leurs vœux avant que Torateur ait mérité leurs suffrages : la sublimité de son discours ne laissera pas à l'auditeur, transporté hors de luimôme, le temps et la liberté de remarquer ces défauts; ils seront cachés dans l'éclat de ses vertus; on sentira son impétuosité, mais on ne verra point ses démarches; on le suivra comme un aigle dans les airs , sans savoir comment il a quitté la terre.
Censeur sévère de la conduite de son peuple, il paraîtra plus populaire que ceux qui le flattent; il osera présenter à
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ses yeux la triste image de la vertu pénible et laborieuse , et il le portera à préférer l'honnête difficile, et souvent niènie malheureux, à l'utile agréable, et aux douceurs d'une indigne prospérité.
La puissance du roi de Macédoine redoutera l'éloquence de l'orateur athénien ; le destin de la Grèce demeurera suspendu entre Philippe et Démosthène ; et comme il ne peut survivre à la liberté de sa patrie , elle ne pourra jamais expirer qu'avec lui '.
D'où sont sortis ces effets surprenants d'une éloquence plus qu'humaine? Quelle est la source de tant de prodiges, dont le simple récit fait encore, après tant de siècles, l'objet de notre admiration ?
Ce ne sont point des armes préparées dans l'école d'un déclamateur. Ces foudres , ces éclairs qui font trembler les rois sur leur trône , sont formés dans une région supérieure. C'est dans le sein de la sagesse qu'il avait puisé cette politique hardie et généreuse, cette liberté constante et intrépide, cet amour invincible de la patrie ; c'est dans l'étude de la morale qu'il avait reçu des mains de la raison même cet empire absolu, cette puissance souveraine sur l'àme de ses auditeurs. Il a fallu un Platon pour former un Démosthène, afin que le plus grand des orateurs fît hommage de toute sa réputation au plus grand des philosophes.
Que si, après avoir porté les yeux sur ces vives lumières de l'éloquence, nous pouvons encore soutenir la vue de nos défauts , nous aurons du moins la satisfaction d'en connaître la cause , et d'en découvrir le remède.
Ne nous étonnons point de voir en nos jours cette décadence prodigieuse de la profession de l'éloquence ; nous devrions être surpris , au contraire , si elle était florissante.
^ Quelques éditions portent « respirer qu'avec lui. » :
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Livrés dès notre enfance aux préjugés de l'éducation et de la coutume , le désir d'une fausse gloire nous empêche de parvenir à la véritable ; et, par une ambition qui se précipite en voulant s'élever, on veut agir avant que d'avoir appris à se conduire, juger avant que d'avoir connu, et, si nous osons même le dire , parler avant que d'avoir pensé.
On méprise la connaissance de l'homme comme une spéculation stérile, plus propre à dessécher qu'à enrichir l'esprit, comme l'occupation de ceux qui n'en ont point, et dont le travail, quelque éclatant qu'il soit par la beauté de leurs ouvrages, n'est regardé que comme une illustre et laborieuse oisiveté.
Mais l'éloquence se venge elle-même de cette témérité ; elle refuse son secours à ceux qui la veulent réduire à un simple exercice de paroles ; et, les dégradant de la dignité d'orateurs, elle ne leur laisse que le nom de déclamateurs frivoles, ou d'historiens souvent infidèles du différend de leurs parties.
Vous qui aspirez à relever la gloire de votre ordre , et à rappeler en nos jours au moins l'ombre et l'image de cette ancienne éloquence, ne rougissez point d'emprunter des philosophes ce qui était autrefois votre propre bien ; et avant que d'approcher du sanctuaire de la justice , contemplez avec des yeux attentifs ce spectacle continuel que l'homme présente à l'homme même.
Que son esprit attire vos premiers regards, et attache pour un temps toute votre application.
ha vérité est son unique objet ; il la cherche dans ses plus grands égarements; elle est la source innocente de ses erreurs, et le mensonge même ne saurait lui plaire que sous l'image el sous l'apparence trompeuse de la vérité.
,^L'orateur n'a qu'à la montrer , il est sûr de la victoire. Il a rempli le premier et le plus noble de ses devoirs, quand il a su éclairer, instruire, convaincre l'esprit, et présenter aux
yeux de ses auditeurs une lumière si vive et si éclatante , qu'ils ne puissent s'empêcher de reconnaître à ce caractère auguste la présence de la vérité.
* Qu'il ne se laisse pas éblouir par les succès passagers de cette vaine éloquence qui cherche à surprendre les suffrages par des grâces étudiées, et non pas à les mériter par les beautés solides d'un raisonnement victorieux : l'auditeur , flatté sans être convaincu , condamne le jugement de l'orateur dans le temps qu'il loue son imagination; et lui accordant, à regret, le triste éloge d'avoir su plaire sans avoir su persuader , il préfère, sans hésiter, une éloquence grossière et sauvage, mais convaincante et persuasive , à une politesse languissante, énervée, et qui ne laisse aucun aiguillon dans l'àme des auditeurs.
Celui qui aura bien connu la nature de l'esprit humain , saura trouver un juste milieu entre ces deux extrémités. Instruit dans l'art difficile de montrer la vérité aux hommes , il sentira que, même pour leur plaire, il n'est point de moyen plus sûr que de les convaincre; mais attentif à ménager la superbe délicatesse de l'auditeur , qui veut être respecté dans le temps même qu'on l'instruit , la vérité ne dédaignera pas d'emprunter dans sa bouche les ornements de la parole.
Il la dévoilera avec tant d'art que ses auditeurs croiront qu'il n'a fait que dissiper le nuage qui la cachait à leurs yeux; et ils joindront à ce plaisir de découvrir la pure lumière de la vérité , celui de se flatter en secret qu'ils partagent avec l'orateur l'honneur de cette découverte.
^ Persuadé que, sans l'art du raisonnement , la rhétorique est un fard qui corrompt les beautés naturelles , le parfait orateur en épuisera toutes les sources; il découvrira tous les canaux par lesquels la vérité peut entrer dans l'esprit de ceux qui l'écoutent; et il ne négligera pas même ces sciences abstraites que le commun des hommes ne méprise que parce qu'il les ignore.
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^- La connaissance de l'homme lui apprendra qu'elles sont comme les routes naturelles , et, si l'on peut s'exprimer ainsi , les avenues de l'esprit humain. Mais , attentif à ne pas confondre les moyens avec la fin, il ne s'y arrêtera pas trop longtemps. Il se hâtera de les parcourir avec l'empressement d'un voyageur qui retourne dans sa patrie : on ne s'apercevra point de la sécheresse des pays par lesquels il aura passé; il pensera comme un philosophe, et il parlera comme un orateur.
Par un secret enchaînement de propositions également simples et évidentes , il conduira l'esprit de vérités en vérités, sans jamais ni lasser, ni partager son attention; et, dans Je temps même que ses auditeurs s'attendent encore à une longue suite de raisonnements , ils seront surpris de voir que, par un artifice innocent , la simple méthode a servi de preuve , et que l'ordre seul a produit la conviction.
Mais ce sera peu pour lui de convaincre; il voudra persuader, et il découvrira d'abord, dans l'étude du cœur humain , les caractères différents de la conviction et de la persuasion.
.Pour convaincre, il suffit de parler à l'esprit; pour persuader, il faut aller jusqu'au cœur. La conviction agit sur l'entendement, et la persuasion sur la volonté. L'une fait connaître le bien; l'autre le fait aimer. La première n'emploie que la force du raisonnement; la dernière y ajoute la douceur du sentiment ; et si l'une règne sur les pensées, l'autre étend son empire sur les actions mêmes.
Tous les cœurs sont capables de sentir et d'aimer; tous les esprits ne le sont pas de raisonner et de connaître.
Pour apercevoir distinctement la vérité , il faut quelquefois autant de lumière que pour la découvrir aux autres. La preuve devient inutile, si l'esprit de celui qui l'écoute n'est capable de la comprendre; et un grand orateur demande souvent un grand auditeur pour suivre le progrès de son raisonnement.
Mais pour régner par la force ou par la douceur du sentiment, il suffit de parler devant les hommes: leur amourpropre prête à l'orateur des armes pour les combattre; sa première vertu est de connaître les défauts des autres ; sa sagesse consiste à découvrir leurs passions, et sa force à savoir profiter de leurs faiblesses.
C'est par là qu'il achève de surmonter les obstacles qui s'opposent au succès de son éloquence. Les âmes les plus rebelles, ces esprits opiniâtres sur lesquels la raison n'avait point de prise, et qui résistaient à l'évidence même, se laissent entraîner par l'attrait de la persuasion. La passion triomphe de ceux que la raison n'avait pu dompter; leur voix se mêle avec celle des génies d'un ordre supérieur. Les uns suivent volontairement la lumière que l'orateur leur présente ; les autres sont enlevés par un charme secret dont ils éprouvent la force, sans en connaître la cause. Tous les esprits convaincus, tous les cœurs persuadés , paient également à l'orateur ce tribut d'amour et d'admiration qui n'est dû qu'cà-celui que la connaissance de l'homme a élevé au plus haut degré de l'éloquence. ^, Maîtres dans l'art de parler au cœur, ne craignez pas de manquer jamais de figures, d'ornements, et de tout ce qui compose cette innocente volupté dont l'orateur doit être l'artisan.
Ceux qui n'apportent à la profession de l'éloquence qu'une connaissance imparfaite, pour ne pas dire une ignorance entière de la morale, peuvent craindre de tomber dans ce défaut : destitués du secours des choses , ils recherchent ambitieusement celui des expressions, comme un voile magnifique, à la faveur duquel ils espèrent cacher la disette de leur esprit, et paraître dire beaucoup plus qu'ils ne pensent.
Mais ces mêmes paroles , qui fuient ceux qui les cherchent uniquement, s'oiîrent en foule à un orateur qui s'est nourri pendantlonglemps de la substance des choses mêmes. L'abon-
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dance des pensées produit celle des expressions ; l'agréable se trouve dans l'utile; et les armes qui ne sont données au soldat que pour vaincre, deviennent son plus bel ornement.
rjAvouons néanmoins qu'il est une science de plaire différente de celle d'émouvoir les passions. L'orateur ne touche pas toujours: son sujet y résiste souvent. Mais l'orateur doit toujours plaire : l'intérêt de sa cause le demande toujours.
/ Telle est la nature de l'esprit humain qu'il veut que la raison même s'assujettisse à lui parler le langage de l'imagination. La vérité simple et négligée trouve peu d'adorateurs : le commua des hommes la méconnaît dans sa simplicité, ou la méprise dans sa négligence. Leur entendement se fatigue en vain à tracer les premiers traits du tableau qui se peint dans leur âme, si l'imagination ne lui prête ses couleurs. L'ouvrage de l'entendement n'est souvent pour eux qu'une figure morte et inanimée : l'imagination lui donne la vie et le mouvement. La conception pure, quelque lumineuse qu'elle soit, fatigue l'attention de l'esprit : l'imagination le délasse , et revêt tous les objets des qualités sensibles, dans lesquelles il se repose agréablement.
^11 s'élève presque toujours contre ceux qui osept prendre une route nouvelle, et qui veulent aller à l'entendement sans passer par l'imagination. Accoutumé à ne recevoir les impressions de la vérité que quand elles sont accompagnées de ce plaisir secret qu'il prend pour un de ses caractères, il préfère souvent un mensonge agréable à une austère vérité ; et son imagination, indignée du mépris de l'orateur qui s'est contenté de parler à l'intelligence, s'en venge souvent sur l'orateur même, et détruit en secret cette conviction qu'il se flattait d'avoir su produire.
3 Que cette disposition est favorable aux orateurs! et qu'il est vrai de dire que c'est l'imagination qui a élevé l'empire de l'éloquence , et qui lui a soumis tous les hommes!
C'est par son moyen que l'orateur sait approcher si près de notre âme les images de tous les objets, qu'elle les prend pour les objets mêmes. Elle substitue, pour ainsi dire, les choses aux paroles. Ce n'est plus l'orateur, c'est la nature qui parle : l'imitation devient si parfaite, qu'elle se cache elle-même; et, par une espèce d'enchantement, ce n'est plus une description ingénieuse, c'est un objet véritable que l'auditeur croit voir, croit sentir, et se peindre à lui-même.
Ces miracles de l'art sont des effets de ce pouvoir naturel que la connaissance de l'imagination donne à l'orateur sur l'imagination même. Il n'appartient qu'à lui de faire ce choix si difficile entre des beautés différentes; de savoir quitter le bien pour prendre le mieux; d'enlever, pour ainsi dire, et de cueillir la première fleur des objets qu'il présente à l'esprit; et d'attraper dans la peinture qui se fait par la parole, ce jour, cette lumière, ce moment heureux que le grand peintre saisit, et que le peintre médiocre cherche inutilement après qu'il a passé.
I II possède le talent encore plus rare de connaître jusqu'où il faut aller pour savoir garder la modération dans le bien même, de ne passer jamais les bornes presque imperceptibles qui séparent ce qui convient de ce qui ne convient pas, et d'observer en tout l'exacte rigueur de la bienséance.
C'est cette dernière science qui sait embellir tout ce que l'orateur touche, qui donne des grâces à sa négligence même, et qui fait aimer jusqu'à ses défauts; c'est une secrète sympathie qui, attachant l'âme à tous les objets extérieurs, lui fait sentir tous les raj)porls qui les unissent et toutes les différences qui les séparent; ou, si l'on veut, c'est une justesse d'oreille que la moindre dissonance blesse, et qui goûte toute la beauté de l'harmonie : ou plutôt, c'est ce que l'on comprend et que l'on ne saurait presque définir; ce que l'on cherche toujours, que l'on trouve rarement, et que l'on perd souvent, même en
354 b'aguesseau. — 1(395.
voulanl le chercher; el, pour tout dire en un mot, c'est le chef-d'œuvre de l'art des rhéteurs, et c'est néanmoins ce que l'art des rhéteurs ne saurait apprendre.
La nature donne à l'orateur ce génie heureux, cet instinct secret, ce goût sûr et délicat qui sent, comme par inspiration, ce qui sied et ce qui ne sied pas.
La morale y ajoute la connaissance des sujets sur lesquels il doit exercer ses talents naturels ; et, après lui avoir découvert les préceptes généraux de la rhétorique dans l'étude de l'homme en général, elle lui présente l'homme en particulier, comme un second tableau dans lequel il doit chercher les règles particulières de la bienséance.
Attentif à se connaître lui-même, s'il veut prévenir la censure du public, qu'il soit le premier censeur de ses défauts. Le caractère le plus ordinaire de ceux qui déplaisent aux autres, est de se plaire trop à eux-mêmes. Heureux celui qui a commencé par se déplaire pendant longtemps, qui a pu être frappé plus vivement de ses défauts que ses propres ennemis, el qui a éprouvé, dans les premières années de sa vie, l'utile déplaisir de ne pouvoir jamais se contenter lui-même! 11 semble que la nature ne lui donne celle inquiétude que pour lui faire mieux goûter le plaisir du succès, et que ce soit à ce prix qu'elle lui fasse acheter la gloire qu'elle lui prépare.
Il joint à ce dégoût de lui-même une heureuse défiance de ses forces. Sa modestie fait sans peine ce discernement, si pénible à l'amour-propre, des sujets qui lui sont proportionnés ; ou plutôt, par un amour-propre plus éclairé, pour réussir dans tout ce qu'il entreprend, il n'entreprend rien qui soit audessus de lui ; el il n'oublie jamais que quelque grand que l'on soit, on parait toujours médiocre quand on est inférieur à son sujet; et, qu'au contraire, on paraît toujours assez grand quand on a pu remplir toute l'étendue de sa cause.
Si le caractère de son esprit lui refuse la hardiesse des
expressions, la véhémence des figures, la rapidité de la déclamation, il ne préférera point , vainement ambitieux , nn sublime mal soutenu à une sage et précieuse médiocrité : la justesse d'esprit, la pureté du discours, la dignité de la prononciation seront son partage; régaiité de son style suppléera ce qui manque à son élévation; il s'insinuera par la douceur dans l'àme de ceux qui se révoltaient contre la fierté dominante des orateurs véhéments; il saura mettre à profit jusqu'à ses imperfections; elles ne serviront qu'à rendre l'auditeur moins défiant et plus facile à être touché; sa faiblesse deviendra sa force, et fera partie de son éloquence.
11 n'affectera point la gloire d'une vaste érudition, si la multitude de ses occupations ne lui a pas permis de l'acquérir ; ou, s'il est assez beùreux pour l'avoir acquise, elle perdra dans sa bouche cet air -sauvage et impérieux que les savants lui prêtent, pour reprendre ce caractère de douceur et de modestie que la nature lui avait donnée; et par une adroite dissimulation de ses forces il jouira du précieux avantage d'avoir su mériter l'estime sans exciter la jalousie, et de s'être fait aimer des hommes dans le temps même qu'il les forçait à l'admirer.
Celte noble modestie relèvera l'éclat de toutes ses vertus : c'est elle qui embellit, pour ainsi dire , la beauté même ; qui répand une bienséance générale sur toutes les paroles de l'orateur, et qui intéresse si fortement ceux qui l'écoutenl au succès de son action, qu'au lieu d'en être les juges, ils en deviennent les protecteurs. Ornement naturel de ceux qui commencent, plus estimable encore dans ceux qui sont plus avancés, elle est la vertu de tous les temps et de tous les cages, qui doit accompagner l'orateur dans tout le cours de sa réputation, quoique la même éloquence ne lui convienne pas toujours, et que le progrès de son style doive imiter celui de ses années.
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La jeunesse peut se permettre, pour un temps, rabondance des figures, la richesse des ornements, et tout ce qui compose la pompe et le luxe de l'éloquence : cette heureuse témérité, ces efforts hardis d'une éloquence naissante sont les défauts de ceux qui sont destinés aux grandes vertus. Un style sec et aride est odieux dans la jeunesse, par la seule affectation d'une sévérité prématurée. Malheur à ces génies ingrats et stériles qui prennent la sécheresse pour la justesse d'esprit, la disette pour la modération, la faiblesse pour le bon usage de ses forces, et qui croient que la vertu consiste à n'avoir point de vices !
Il viendra un âge plus avancé qui retranchera cette riche superfluité ; le style de l'orateur vieillira avec lui ; ou , pour mieux dire, il acquerra toute la maturité de la vieillesse, sans perdre la vigueur de la jeunesse. Il ne manquera pas même alors de grâces et d'ornements; mais ces grâces seront austères, ces ornements seront graves et majestueux.
Ainsi , suivant toujours les règles de la plus exacte bienséance , il sentira que le moyen le plus sûr de plaire aux autres est de ne sortir jamais de son propre caractère , et de ne parler que d'après soi-même. Mais, obligé par la nature de son ministère de parler aussi d'après ses parties, il ne s'appliquera j)as moins à les connaître, s'il veut remplir les devoirs de l'avocat et mériter la gloire de l'orateur. ■TT AJ^ludier les inclinations de ses parties, pour les suivre si elles sont justes, et pour les réprimer si elles sont déréglées; connaître leur vertu pour prévenir les juges en leur faveur, et leurs défauts pour détruire ou pour affaiblir le préjugé qui leur est contraire; examiner avec attention leur naissance et leur état, leur réputation et leur dignité, pour ménager avec art ces avantages équiYo^jues qui peuvent exciter ou la faveur ou l'envie, souvent plus à craindre pour ceux qui les ont qu'à désirer pour ceux qui ne les ont pas , c'est le devoir commun
de tous ceux qui portent le nom d'avocat; mais ce n'est encore qn'iine légère idée des obligations de l'oraieur.
S'il veut être toujours sur de plaire et de réussir, il faut que, sans prendre ni les passions ni les erreurs de ses parties , il se transforme, pour ainsi dire, en elles-mêmes; et que, les exprimant avec art dans sa personne , il paraisse aux yeux du public, non tel qu'elles sont , mais tel qu'elles devraient être.
Qu'il imite l'adresse de ces peintres qui savent prêter des grâces à ce que la nature a de plus affreux , et qui , diminuant les défauts sans loucher à la ressemblance , donnent aux personnes les plus difformes la joie de se reconnaître et de se plaire dans leurs portraits.
C'est par le moyen de cette fiction ingénieuse et sous cette personne empruntée, que l'orateur, animé, pénétré, agité des mêmes mouvements que sa partie, ne dira jamais rien qui ne lui convienne parfaitement. Il réunira la douceur et la sagesse de la raison avec l'impétuosité de la passion; ou plutôt, la passion de la partie deviendra raisonnable dans la bouche de son défenseur ; et , se renfermant dans l'usage auquel la nature l'avait destinée , elle saura toucher le cœur sans offenser l'esprit.
Ce ne sera plus un seul homme dont le style, toujours le même , ne fait que changer de sujet sans changer de ton.
Il se multipliera, pour ainsi dire ; il empruntera autant de formes différentes qu'il aura de causes et de parties d'un caractère difîérent.
Tantôt sublime et pompeux, son style imitera la rapidité d'un torrent impétueux ou la majesté d'un fleuve tranquille; tantôt simple et modeste, il saura descendre sans s'abaisser, et, par des grâces naïves et des ornements naturels, délasser l'attention de ceux qui l'avaient à peine suivi dans son élévation.
Il refusera d'orner ce qui ne demande que d'être expliqué.
388 d'agltesseau. — 1695.
En portant la lumière dans les longues obscurités d'une procédure ennuyeuse, il se contentera d'arracher les épines qui lui sont naturelles, sans vouloir y mêler mal à propos des fleurs étrangères.
Souvent la véhémence et la triste sévérité de son discours protégera la vertu opprimée , et fera trembler le vice triomphant ; quelquefois, plus facile et plus doux en apparence, mais plus redoutable en effet, il ne s'attachera pas tant à rendre le vict^ odieux qu'à le rendre méprisable ; mais la nécessité autorisera son ironie, ou, du moins, rutililé la fera excuser; la vérité lui servira toujours de fondement, et la sagesse en saura modérer et adoucir l'usage.
Ainsi , prenant successivement toutes sortes de caractères , né pour tous, et réussissant dans chacun comme s'il n'était né que pour celui-là seul , il ne lui restera plus qu'à souhaiter que ce personnage étranger que la nécessité de son ministère lui impose, n'exige jamais rien de l'avocat qui soit contraire au devoir de l'homme de bien.
Mais s'il éprouve quelquefois ce combat intérieur entre lui-même et sa partie, sa vertu seule le décidera, ou plutôt elle saura le prévenir. Elle rougirait d'avoir pu hésiter un moment entre l'honnête et l'utile. Jaloux de sa réputation , il l'estimera trop pour la sacrifier à sa partie; et sagement infidèle , il acquerra plus de vraie et de solide gloire par un silence judicieux , qu'il n'aurait fait par tous les efforts de son éloquence. Plus heureux en cet état que les anciens orateurs, il n'aura pas besoin de connaître le caractère particulier de ses juges pour être assuré de leur plaire.
Dans ce temps d'une liberté ennemie de la justice, où la qualité de juge était un présent de la naissance plutôt que le prix du mérite; dans ces assemblées tumultueuses, où la raison , vaincue par le nombre , devait s'estimer heureuse si elle n'était que méprisée sans être punie, l'orateur, qui conip-
tait souvent ses propres ennemis dans le nombre de ses juges, ne pouvait presque espérer un succès favorable , s'il ne s'appliquait à couvrir les erreurs du peuple pour le tromper; ses passions, pour le séduire; ses caprices, pour le flatter; son faible, pour l'entraîner.
Et, lorsque la fortune, lassée de présider aux jugements populaires, voulut remettre l'empire du monde entre les mains d'un seul, pour régner par un homme sur tous les autres hommes, l'orateur trouva souvent tous les défauts du peuple réunis dans son juge avec une autorité encore plus absolue.
Ce fut, à la vérité, un jour de triomphe, non-seulement pour l'orateur, mais encore pour l'éloquence même, que celui où la fortune prit plaisir à commettre deux héros d'un caractère différent : ces grands hommes, qui ont eu tous deux pour but de régner et de vaincre, l'un par la force des armes, l'autre par les charmes de la parole.
Le conservateur de la république , celui que Rome libre appela le Père de la patrie, parle devant l'usurpateur de l'empire et le destructeur de la liberté. 11 défend un de ces fiers républicains qui avaient porté les armes contre César ', et il a César même pour juge.
C'est peu de parler pour un ennemi vaincu en présence du victorieux ; il parle pour un ennemi condamné, et il entreprend de le justifier devant celui qui a prononcé sa condamnation avant que de l'entendre, cl qui, bien loin de lui donner l'attention d'un juge, ne l'écoute plus qu'avec la maligne curiosité d'un auditeur prévenu.
Mais l'orateur connaît la passion dominante de son juge ; et c'en est assez pour le vaincre. 11 flatte sa vanité pour désarmer sa vengeance ; et, malgré l'indifférence obstinée de
1 Q. LiGARius. Voyez le plaidoyer de Cicéron pour cet ennemi de César exilé et accusé par Tubéron.
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César, il sait l'intéresser si vivement à la conservation de celui qu'il voulait perdre, que son émotion ne peut plus se contenir au dedans de lui-même. Le trouble extérieur de son visage rend hommage à la supériorité de l'éloquence ; il absout celui qu'il avait déjà condamné; et (licéron mérite l'éloge qu'il donne à César, d'avoir su vaincre le vainqueur et triompher de la victoire \
Quels éloges aurait-il donnés à la modération d'un prince aussi grand que César, mais plus maître de lui-même; qui se rend, non à l'éloquence , mais à la justice, et qui ne partage avec personne la gloire de savoir se vaincre lui-même , sans trouble, sans effort, par la seule supériorité d'une vertu qui a tellement dompté les passions, qu'elle règne sans violence et qu'elle triomphe sans combat !
Heureux les orateurs qui parlent devant les juges animés de cet esprit, et soutenus par ce grand exemple !
Vous savez qu'ils sont juges, et c'est en savoir assez pour les connaître parfaitement, lis n'ont point d'autre caractère que celui qu'ils portent dans le tribunal de la justice souveraine ; aucun mélange de passions, d'intérêt, d'amour-propre, n'a jamais troublé la pureté des fonctions de leur ministère. On les a définis quand on a défini la justice ; et la personne privée ne se laisse jamais entrevoir sous le voile de la personne publique.
INc travaillez donc point à concilier leur attention par les vaines figures d'une déclamation étudiée : un motif plus noble et plus élevé, une vue plus sainte et plus efficace les rend attentifs. Ne recherchez point leur faveur par des artifices superflus : la raison seule peut la mériter. La bienséance à
> Et CiTteros quiclL-m oiniies victoros bellorum civilium jam ante aequitate et miscricordia viceras : liodierna vero clic te ipsum vicisti... ipsam vicloriam yicissc \iderij, Pro Marcallo, N" iv.
leur égard est la même chose que le devoir, et rien n'est plus éloquent auprès d'eux que la vertu.
Assurés de leur approbation , ne doutez point de celle du public.
Ce peuple, cette multitude qui, dans le temps qu'elle exerçait elle-même les jugements, se faisait craindre aux parties par son caprice, n'est plus terrible qu'aux orateurs, par la juste sévérité d'une censure rigoureuse. Ceux qui abusaient de leur ministère, dans le temps qu'ils étaient juges , ne se trompent presque plus, depuis qu'ils sont devenus simples spectateurs ; et le caractère de l'infaillibilité est presque toujours attaché au sentiment de la multitude.
C'est elle qui fait le partage de la réputation entre les grands hommes , et qui, par un juste discernement du mérite, donne des éloges différents aux différentes qualités de ceux de vos confrères dont vous regrettez la perte.
Elle loue dans l'un * l'étendue de la science et la profondeur de l'érudition ; dans l'autre ^, une parfaite intelligence des affaires et une expérience consommée. Elle plaint une justesse d'esprit, une force de raisonnement peu commune, dans celui ^ qu'une mort précipitée a enlevé au milieu de sa course; et elle admire dans le dernier'* ce mérite qui n'a paru que parfait , cette élévation dont on n'a remarqué ni le commencement ni le progrès , cette réputation subite qui est sortie tout éclatante de l'obscurité de sa retraite laborieuse.
C'est donc ce jugement , celte approbation du public, qui donne le privilège de l'immortalité à vos ouvrages. Vous jouissez auprès de lui du même avantage qu'auprès de vos juges. Incapable d'être corrompu, il n'applaudit constamment qu'au véritable mérite ; mais il lui applaudit toujours. Un grand orateur n'accuse jamais son siècle d'injustice : il sait toujours
» M, Chuppé. — 2 M. Billi^. — » M. de Tessé. — * M. Husson.
362 b'agi'esseau. — 1695. — MERcrniALE.
le rendre juste. La connaissance de l'homme lui fait mépriser ces goi\ls i)as?agcrs qui n'entraînent que les orateurs et les auditeurs médiocres. Elle lui inspire ce goût général et universel , ce goût de tous les temps et de tous les pays, ce goût de la nature , qui, malgré les efforts d'une fausse éloquence , est toujours sûr d'enlever l'estime des hommes et de forcei' leur admiration.
La chaste sévérité de son éloquence se contente de ne pas déplaire à l'auditeur, en attaquant avec violence une erreur qui le flatte; mais elle ne cherche jamais à lui plaire par des vices agréables : elle trouve une route plus sûre pour arriver à son cœur; et, redressant son goût sans le combattre, elle lui met devant les yeux de véritables beautés, pour lui apprendre à rejeter les fausses.
C'est ainsi que la connaissance de l'homme rend l'orateur supérieur aux jugements des hommes ; c'est par là qu'il devient l'arbitre du bon goût, le modèle de l'éloquence,, l'honneur de son siècle, et l'admiration de la postérité; enfin, c'est par là que son cœur, aussi élevé que son esprit, réunit la science de bien vivre à celle de bien parler, et qu'il rétablit entre elles cette ancienne intelligence , sans laquelle le philosophe est inutile aux autres hommes, et l'orateur à soi-même.
MASSILLON. — K>09. — SON DÉBUT A tA COUR. 363