‹ Chefs-d'œuvre d'éloquence françaiseChapitre 6 sur 87 · LA ROYAUTÉ DE JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

LA ROYAUTÉ DE JÉSUS-CHRIST

Fragment d'au sermon pour la fête de la Circoncision, prêché à Metz, le l^' janvier 1656 , par Bossuet , âgé de 28 ans '.

Vocabis nomen ejus Jesum; ipse enim salvum faciet populum. — Vous appellerez son nom Jésus; car c'est lui qui sauvera le peuple. Matth. i. 21.

Bossuet trouve dans le nom de Jésus-Christ la royauté et le sacerdoce du Fils de Dieu incarné, circoncis et plus tard crucifié. Le premier point de Sun discours est sur la royauté du Sauveur : il la considère dans sa réalité, dans sa nature, dans son acquisition. 1" Elle est réelle, puisqu'elle

' Soles historiqiœs. N» 1. Œuvres de Bossuet, t. XI, p. 440. (1816.)

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est annoncée par les prophètes, attendue parle peuple hébreu, déclarée par Jésus-Christ lui-même; 2" elle est humble et bienfaisante ; 3" elle est conquise par la croix. Nous omettons ce qui regarde les prophéties, l'attente des Juifs et les déclarations de Jésus-Christ.

Certes , je ne craindrai pas de le dire , ce ne sont ni les trônes, ni les palais, ni la pourpre , ni les richesses , ni les (tardes qui environnent le prince, ni cette longue suite de "^rands seigneurs, ni la foule des courtisans qui s'empressent autour de sa personne ; non, non, ce ne sont pas ces choses que j'admire le plus dans les rois. Mais quand je considère cette infinie multitude de peuples qui attend de leur protection son salut et sa liberté; quand je vois que dans un Etat policé, si la terre est bien cultivée , si les mers sont libres, si le commerce est riche et fidèle, si chacun vit dans sa maison doucement et en assurance, c'est un effet des conseils et de la vigilance du prince; quand je vois que, comme un soleil , sa munificence porte sa vertu jusque dans les provinces les plus reculées; que ses sujets lui doivent , les uns leurs honneurs et leurs charges, les autres leur fortune ou leur vie, tous la sûreté publique et la paix, de sorte qu'il n'y en a pas un seul qui ne doive le chérir comme son père ; c'est ce qui me ravit, chrétiens, c'est en quoi la majesté des rois me semble entièrement admirable ; c'est en cela que je les reconnais pour les vivantes images de Dieu, qui se plaît à remplir le ciel et la terre des marques de sa bonté , ne laissant aucun endroit de ce monde vide de ses bienfaits et de ses largesses. Eh! dites-moi, je vous prie, dans quel siècle, dans quelles histoires , dans quelle bienheureuse contrée a-t-on jamais vu un monarque, je ne dis pas si puissant et si redoutable, mais si bon et si bienfaisant que le nôtre?... Regardez cette vaste étendue de l'univers; tout ce qu'il y a de lumières célestes, toutes les saintes inspirations, toutes les vertus et les Traces, c'est le sang du prince Sauveur qui les a attirées sur

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la terre. Autant que nous sommes de chrétiens, ne publionsnous pas tous les jours que nous n'avons rien que par lui?

Ce peuple merveilleux, que Dieu en sa bonté a répandu parmi tous les autres, peuple qui habite en ce monde et qui est étranger en ce monde, qui trafique en la terre afin d'amasser dans le ciel, — fidèles, vous m'entendez, c'est du peuple des élus que je parle, de la nation des justes ei des gens de bien, — que ne doivenl-ils pas au Sauveur? Tous les particuliers de ce peuple, depuis l'origine du monde jusqu'à la consommation des siècles ; — voyez quelle grande étendue ! — ne crient-ils pas jour et nuit, et de toutes leurs forces, à notre brave libérateur : C'est vous qui avez brisé nos fers, c'est vous qui avez ouvert nos prisons ; votre mort nous a délivrés et de l'oppression et de la tyrannie; votre sang nous a rachetés de la damnation éternelle ; par vous nous vivons, par vous nous respirons, par vous nous espérons, par vous nous régnons...

Écoutez, écoutez le bel hymne des vingt-quaire vieillards de l'Apocalypse, qui représentent, à mon avis, toute l'universalité des fidèles de l'Ancien et du Nouveau Testament; douze pour les douze premiers patriarches , les pères de la synagogue; et douze pour les douze apôtres, princes et fondateurs de l'Kglise. Us sont rois, ils sont couronnés et chantent avec une joie incroyable les louanges de l'Agneau sans tache, immolé pour l'amour de nous. « 0 Agneau immolé, disent- « ils, vous nous avez rachetés en votre sang ; vous nous avez « faits rois et sacrificateurs à notre Dieu, et nous régnerons « sur la terre ! » Et regnahimus super terram \ 0 Dieu éternel ! Chrétiens, quelle est la merveille de cette cour? Toutes les grandeurs humaines oseraient-elles paraître devant une telle magnificence ? Cet ancien admirateur de la vieille Rome *

I A]>ocul. V. 10. — * Cyiiea? , ambassadeur de Pyrrhus, voyez Pluturch. yit. l'uruii. m Pynh. cl flor. lier. Rom. lib. I. cap. xviu.

SUR LA BOYAtîTÉ DE JESUS-CHRIST. ^

s'étonnait d'avoir vu dans cette ville maîtresse autant de rois, disait-il, que de sénateurs. IVJes frères, notre Dieu tout-puissant nous appelle à un bien autre spectacle, dont nous ferons nousmêmes partie. Dans cette cour vraiment royale , dans cette nation élue, dans cette cité triomphante que Jésus a érigée par sa mort , je veux dire dans la sainte Église , je ne dis pas que nous y voyons autant de rois que de sénateurs, mais je dis que nous y devons être autant de rois que de citoyens...

Quelques louanges que nous donnions aux victorieux, il ne laisse pas d'être véritable que les guerres et les conquêtes produisent toujours beaucoup plus de larmes qu'elles ne font naître de lauriers. Considérez , je vous prie, fidèles, les Césars et les Alexandres, et tous ces antres ravageurs de provinces que nous appelons conquérants : Dieu ne les envoie sur la terre que dans sa fureur. Ces braves, ces triomphateurs, avec tous leurs magnifiques éloges , ils ne sont ici-bas que pour troubler la paix du monde parleur ambition démesurée. Ontils jamais fait une guerre si juste, où ils n'aient opprimé une infinité d'innocents? Leurs victoires sont le deuil et le désespoir des veuves et des orphelins, ils triomphent de la ruine des nations et de la désolation publique. Ah ! qu'il n'est pas ainsi de mon prince! C'est un capitaine sauveur, qui sauve les peuples parce qu'il les dompte; et il les dompte en mourant pour eux. Il n'emploie ni le for ni le feu pour les subjuguer : il combat par amour, il combat par bienfaits, par des attraits tout-puissants , par des charmes invincibles.

Et c'est ce qu'explique divinement un excellent passage du psaume quarante-quatrième, que je tâcherai de vous exposer. Renouvelez, s'ils vous plaît, vos attentions.

Le prophète en ce lieu considère noire Seigneur comme un prince victorieux; et voyant en esprit qu'il devait assujettir sous ses lois un si grand nombre de peuples rebelles , il l'invite à prendre ses armes. « Mettez votre épée, lui dit-il, ô

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mon brave el valeureux capitaine. « Accingere gladio luo super fémur tuum\ Et incontinent, comme s'il eût voulu corriger son premier discours par une seconde réflexion — ce sont les mouvements ordinaires de l'expression prophétique — : «Non, non, ce n'est pas ainsi, ô mon prince, ce n'est pas parles armes qu'il vous faut établir votre empire. » Comment donc ? « Allez, lui dit-il , allez , ô le plus beau des hommes , avec cette admirable beauté, avec celle bonne grâce qui vous est si naturelle, specie tua et imlchritudine lua ; avancez , combattez et régnez p) inlende , prospère procède et régna ^. Puis il continue ainsi son discours : « Que les flèches du Puissant sont perçantes ! tous les peuples tomberont à ses pieds. Ses coups portent tout droit au cœur des ennemis de mon roi : » Sagiltœ polenlis aculœ ^ Après quoi il élève les yeux à la majesté de son trône et à la vaste étendue de son empire : Sedes lua, Deus , in sœculum sœculi' : « Votre trône , ô grand Dieu, est établi es siècles des siècles ; » et le reste. El que veut dire ce règne? quelle est celle \iciorieuse beauté? que signifient ces coups, et ces flèches, cl ces peuples blessés au cœur? C'est ce qu'il nous faut expliquer avec l'assistance divine par une doctrine toute chrétienne , toute prise des Livres sacrés et des Ecritures apostoliques.

Mais, fidèles, je vous avertis que vos esprits ne soient point occupés d'une vaine idée de beauté corporelle, qui certes ne mériterait pas d'entretenir si longtemps la méditation du prophète. Suivez, suivez plutôt ce tendre et affectueux mouvement de l'admirable saint Augustin. «Pour moi, dit ce grand personnage, quelque part oij je voie mon Sauveur, sa beauté me semble charmante. Il est beau dans le ciel, aussi csl-il beau dans la terre, beau dans le sein de son Père, beau entre les bras de sa Mère. Il est beau dans les miracles, il ne

1 Pi. XLiv. 4.-2 JUd. 5. — 3 Ibid. 7 et Ps. cxix. 4. — '■> Ps. xuv. 8.

l'osl pns moins parmi les fouets. Il a une grâce non pareille, soit qu'il nous invite à la vie, soit que lui-même il méprise la mort. 11 est beau jusque sur la croix, il est beau même dans le sépulcre : » Pidcher in cœlo , pulcher in terra ;... pulchér in miraculis , pulcher in flagellis ; pulcher invilans ad vilam , pulcher non cnrans mortem;... pulcher in ligno , pulcher in sepulcro. « Que les autres, dit-il, en pensent ce qu'il leur plaira; mais pour nous autres croyants, partout où il se présente à nos yeux, il est toujours beau en perfection. » Nohis credentibus uhique sponsus pulcher occurrat '.

Surtout il le faut avouer, chrétiens, quoi que le monde croie de sa passion , quoique ses membres cruellement déchirés et cette pauvre chair écorchée fassent presque soulever le cœur de ceux qui approchent de lui, quoique le prophète ait [)rédit que dans cet état « il ne serait pas reconnaissable, qu'il n'aurait plus ni grâce, ni même aucune apparence humaine; » non est species ei, neque décor ; vidimuseum, et non erat aspeclus - : toutefois c'est dans ces linéaments effacés , c'est dans ces yeux meurtris, c'est dans ce visage qui fait horreur, que je découvre des traits d'une incomparable beauté...

Mais peut-être vous me direz : Quelle étrange imagination de chercher sa beauté parmi ses souffrances , qui ne lui laissent p'as même la figure d'homme ! Que ne la regardez-vous bien plutôt dans sa merveilleuse transfiguration , ou dans sa résurrection glorieuse? Ecoutez, et comprenez ma pensée, et vous verrez que cette beauté est incomparable pour nous. Un soldat est couvert de grandes blessures qui semblent lui déshonorer le visage. Les délicats peut-être détourneront la vue de dessus ces plaies ; mais le prince les trouvera belles , parce que c'est pour son service qu'il les a reçues... Si les blessures des sujets sont si belles aux yeux du prince, dites-

1 In Ps. XLiv. n. 3; Oper. \. IV. p. 382. — ^ Isai. lui. 2.

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moi, les blessures du prince quelles doivent-elles être aux yeux des sujets? Celles-ci sont mes délices; je les baise, je les arrose de larmes. L'amour que mon roi Sauveur a' pour «noi, qui a ouvert toutes ses plaies , y a répandu une certaine grâce qu'aucun autre objet ne peut égaler, un certain éclat de beauté qui transporte les âmes fidèles... De là sortent ces flèches aiguës que David chaule dans notre psaume; de là CCS traits de flamme invisible « qui percent les cœu'rs jusqu'au vif, ), In corda immicomm régis': « tellement qu'ils ne respirent plus autre chose que Jésus crucifié, « à l'imitahon de l'apôtre. Non judicavi me scire aliquid inter vos nisi Jesum Chnstum, et hune crucifixum \ C'est ainsi que le roi Jésus se plaît de régner dans les cœurs.

C'est pourquoi je ne m'élonne pas si je ne vois dans sa passion que des marques de sa royauté. Oui , malgré la ra^re de ses bo.irreaux , ces épines font un diadème .jui couronne sa patience; ce roseau fragile devient un scepire en .es mains; cette pourpre ridicule, dont ils le couvrent , se changera eu pourpre royale sitôt qu'elle sera teinte du san- de mon M-Mlvc. Lorsque j'entends le peuple crier que le Sauveur mente la mort à cause qu'il s'est fait roi, certes, dis-je incon- Iment en moi-même, ces furieux disent nneux qu'ils ne pensent ; car mon prince doit régner par sa mort. Quand il porte Im-meme sa croix sur ses épaules innocentes, tout autre qu'un chrétien serait étonné de son impuissance; mais le fidèle se doit souvenir de ce qu'a dit de lui Isaïe, « que sa domination, sa principauté est mise sur son épaule, » Prineipalus super humerumejusKQu^esl-ce à dire cet empire et celte principauté sur ses épaules? ah ! ne l'entendez-vous pas? c'est sa croix. C'est ainsi que l'explique Tertiillien, dans le livre contre les Juifs \ Sa croix , c'est son scepire ; sa croix, c'est

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son balon d'ordonnance; c'est elle qui rangera tous les peuples sous l'obéissance de notre Seigneur.

Et n'avez-vous jamais pris la peine de considérer ce beau titre que les enneniis de mon Maître attachèrent au-dessus de sa croix, Jésus de Nazareth roi des Juifs, écrit en gros caractères, et en trois sortes de langues, afin que la chose fût plus connue? 11 est vrai que les Juifs s'y opposent , mais Pilate l'écrit malgré eux. Qu'est-ce à dire ceci, chrétiens? Ce juge corrompu avait envie de sauver mon Maître, et il ne l'a condamné que pour plaire aux Juifs : les mêmes Juifs le pressent de changer ce titre ; il le refuse, il tient ferme, il n'a plus de complaisance pour eux...

Ecrivez donc , ô Pilate, les paroles que Dieu vous dicte, et dont vous n'entendez pas le mystère. Quoi que l'on vous puisse alléguer, gardez-vous de changer ce qui est déjà écrit dans le ciel ; que vos ordres soient irrévocables, parce qu'ils sont faits en exécution d'un arrêt immuable du Tout-Puissant. Que la royauté de Jésus soit écrite en langue hébraïque , qui est la langue du peuple de Dieu; et en la langue grecque, qui est la langue des doctes et des philosophes; en la langue romaine, qui est celle de l'empire et du monde'. Et vous, ô Grecs, inventeurs des arts; vous, ô Juifs, héritiers des promesses; vous, Homains, maîtres de la terre, venez lire cet admirable écriteau; fléchissez le genou devant votre roi. Bientôt, bientôt vous verrez cet homme, abandonné de ses propres disciples , ramasser tous les peuples sous l'invocation de son nom. Bientôt arrivera ce qu'il a prédit autrefois, qu'étant élevé hors de terre il attirera tout à soi, et changera l'instrument du plus infâme supplice en une machine céleste, pour enlever tous les cœurs. Et ego, cum exallalus fuero a terra, omnia traham ad meipsum -. Bientôt les nations incré-

1 JOAN. XtX. 20. — 2 JoAN. XM. 32.

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dules , sur lesquelles il étend ses bras , viendront recevoir parmi ses embrassemenls paternels cet aimable baiser de paix, qui, selon les prophéties anciennes , les doit réconcilier au vrai Dieu qu'elles ne connaissaient pas. Bientôt ce crucifié sera « couronné d'honneur et de gloire , à cause que , par la grâce de Dieu , il a goûté la mort pour tous, » comme dit la divine épître aux Hébreux*; il verra naître de son sépulcre une belle postérité; et sera glorieusement accompli ce fameux oracle du prophète Isaie : « S'il donne son àme pour le péché, il verra une longue suite d'enfants, w Si posueril pro peccalo animam suam , videhit semen longœvum-. « Cette pierre, rejetée de la structure du bâtiment , sera faite la pierre angulaire et fondamentale qui soutiendra tout le nouvel édifice ^ ; et ce mystérieux grain de froment, qui représente notre Sauveur, étant tombé en terre * se multipliera par sa propre corruption ; c'est-à-dire que le Fils de Dieu tombera de sa croix dans le sépulcre, et par un merveilleux contre-coup « tous les peuples tomberont h ses pieds : » PopuU sub le cadenl , disait notre psaume °.

Que je triomphe d'aise, quand je vois dans Tertullien que déjà de son temps le nom de Jésus, si près de la mort de notre Sauveur et du commencement de l'Eglise, déjà le nom de Jésus était adoré par toute la terre; et que dans toutes les provinces du monde, qui pour lors étaient découvertes, le Sauveur avait un nombre infini de sujets! «Nous sommes, dit hautement ce grand personnage, presque la plus grande partie de toutes les villes : » Pars pêne major chilatis cujusque^. Les Parthes invincibles aux Romains, les Thraces antinomes , comme les appelaient les anciens, c'est-à-dire gens impatients de toute sorte de lois, ont subi volontairement le

1 Hebr. ii. 9. — 2 Isai. lui. 10. — 3 Ps. cxvii. 21. — * JoAN, xti. 24. — 5 p^-, xLiv. 7. — '' Ail Scap. n. 2.

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