‹ Chefs-d'œuvre d'éloquence françaiseChapitre 8 sur 87 · EN PRÉSENCE DU GRAND CONDÉ · texte numérisé non relu

EN PRÉSENCE DU GRAND CONDÉ

que le vainqueur de Rocroy vint donc, tout à coup et sans suite, prendre place dans l'auditoire, Bossuet s'écriait :

L'honneur du monde, mes frères, c'est cette grande statue que IVabuchodonosor veut que l'on adore. Elle est d'une hauteur prodigieuse, alliludine cuhilorum sexaginta; parce que rien ne paraît plus élevé que Thonneurdu monde. « Elle est toute d'or, m dit l'Ecriture \ Fecit slaluam auream ; parce que rien ne semble ni plus riche ni plus précieux. « Toutes les langues et tous les peuples adorent cette statue, » Omnes trihus et Unguœ adoraverunt slaluam auream -; tout le monde sacrifie à l'honneur, et ces fifres, et ces trompettes , et ces hautbois, et ces tambours qui résonnent autour de la statue, n'est-ce pas le bruit de la renommée? ne sont-ce pas les applaudissements et les cris de joie qui composent ce que les hommes appellent la gloire? C'est donc, Messieurs, celte grande et superbe idole que je veux abattre aujourd'hui aux pieds du Sauveur... Je veux faire tomber sur celle idole le foudre de la vérité évangélique...

Parais donc ici, ô honneur du monde, vain fantôme des ambitieux et chimère des esprits superbes; je t'appelle à un tribunal où ta condamnation est inévitable. Ce n'est pas devant les Césars et les princes, ce n'est pas devant les héros et les capitaines que je t'oblige de comparaître: comme ils ont été tes adorateurs, ils prononceraient à ton avantage. Je t'appelle à un jugement où préside un roi couronné d'épines, que l'on a revêtu de pourpre pour le tourner en ridicule, que l'on a

«ficence, ils ne s'élevassent au-dessus de la condition humaine, un esclave, « qui les suivait, avait charge de les avertir qu'ils étaient hommes... Le trioni- « phe de mon Sauveur est bien éloigné de cette pompe; et quand je vois le « pauvre équipage avec lequel il entre dans Jérusalem, au lieu de l'avertir « qu'il est homme , je trouverais bien plus à propos, chrétiens, de le faire sou- « venir qu'il est Dieu. » Œuvres de Bossuet, t. XIII, p. 281 et 232. » Daniel, ni. 1. - 2 ibid. 7.

18 BOSSUET. — 1<)()<). — nirivuvisATio.\

allachc à une croix pour en faire un speclacle d'ignominie. C'est à ce tribunal que je te défère; c'est devant ce roi que je l'accuse...

L'orateur avait reconnu le héros, au moment où il abaissait ainsi au pied delà croix les gloires du monde et les trophées de la \icloirc. Loin d'èlre intimidé parla présence inattendue d'un homme qui venait de tout sacrifier à ces vains honneurs qu'il allait abattre , il finit son exoide par un des mouvements oratoires les plus beaux et les plus heureux qu'on puisse trouver dans l'histoirfj de l'éloquence.

Je ne serais pas sans appréhension , dit-il en se tournant vers le prince , de condamner devant Votre Altesse la "•loire dont je la vois environnée , si je ne savais qu'autant qu'elle sait la mériter, autant elle a de lumières pour en connaître le faible. Je reconnais en elle le grand prince , le grand génie , le grand capitaine; mais toutes ces grandeurs, qui oui tant d'éclat devant les hommes, doivent être anéanties devant Dieu. Cependant je ne puis m'empêcher de me réjouir avec toute la France de recevoir ensemble la paix et Votre Altesse. La France voit dans l'une sa tranquillité assurée , et dans l'autre un rempart invincible. Nonobstant la surprise de sa présence imprévue, les paroles ne me manqueraient pas sur un sujet si auguste : mais , en me souvenant au nom de qui je parle, j'aime mieux abattre aux pieds de Jésls-Christ les grandeurs du monde, que de les admirer plus longtemps en votre personne.

L'orateur, en terminant son sermon , eut la présence d'esprit d'y ramener encore l'éloge du prince, en y mêlant les vœux les plus ardents pour son bonheur, et les sages avis de la Religion sur la fragilité des choses humaines, fragilités dont il venait de faire l'expérience. Bossuet nous a laissé lui-même l'analyse de la lin de son discours ^

1 Histoire de Bossuet , par le canlinal de Bausset , 1. 1, p. 142. — Œuvres de Bossuet, t. Xlli, p. 312 et 313.

EX rilÉSENGE DU GRA.XD C0.\1)É. 19

Le sujet, dit -il, m'ayant conduit à faire une forte réflexion sur les cliangements précipités de l'honneur et de la gloire du monde, je lui dis qu'encore que ces grandes révolutions menaçassent les fortunes les plus émincntes , j'osais espérer néanmoins qu'elles ne regardaient ni la personne ni la maison de Son Altesse; que Dieu regardait d'un œil trop propice le sang de nos rois et la postérité de saint Louis ; que nous verrions le jeune prince son fils croître avec la bénédiction de Dieu et des hommes; qu'il serait l'amour de son roi et les délices du peuple, pourvu que la piété crût avec lui , et qu'il se souvînt qu'il était sorti de saint Louis, non pour se glorifier de sa naissance , mais pour imiter l'exemple de sa sainte vie. Votre Altesse , dis-je alors à M. le prince, ne manquera pas de l'y exciter et par ses paroles et par ses exemples; et il faut qu'il apprenne d'elle que les deux appuis des grands princes sont la piété et la justice. Je conclus enfin que, se tenant fortement lui-même à ces deux appuis, je prévoyais qu'il serait désormais le bras droit de notre monarque, et que toute l'Europe le regarderait comme l'ornement de son siècle; mais néanmoins que méditant en moi-même la fragilité des choses humaines — qu'il était si digne de sa grande âme d'avoir toujours présente à l'esprit — je souhaitais à Son Altesse une gloire plus solide que celle que les hommes admirent , une grandeur plus assurée que celle qui dépend de la fortune, une immortalité mieux établie que celle que nous promet l'iiistoire, et enfin une espérance mieux appuyée que celle dont le monde nous flatte, qui est celle de la félicité éternelle.

Bossuet, à cette époque , était entré depuis trois mois dans sa trentequatrième année.

20 B06SCET. — DE lb(iO A lb(JV>.

L'ÉLOQUENCE DE SALNT PACL.

Plumier point du panégyrique de cet apôtre , prêché à Paris par Bossuet, de 1660 à 1669 ».

Placeo milii in infirmilatibus meis : cum enim it)f\rmO)-, tune potens sum, — Je ue me Vlais que dans mes faiblesses : car lorsque je me sens faible, c'est alors que je suis puissant. II. Cor. XII. 10.

IN'allcndez pas, chrétiens , de ce céleste prédicateur , ni la pompe ni les ornements dont se pare l'éloquence humaine. 11 est trop grave et trop sérieux pour rechercher ces délicatesses ; ou , pour dire quelque chose de plus chrétien et de plus digne du grand apôtre, il est trop passionnément amoureux des glorieuses bassesses du christianisme pour vouloir corrompre par les vanités de l'éloquence séculière la vénérable simplicité de l'Evangile de Jésus-Christ. Mais, afin que vous compreniez quel est donc ce prédicateur, destiné par la Providence pour confondre la sagesse huinaine, écoutez la description que j'en ai tirée de lui-même dans la première aux Corinthiens.

Trois choses contribuent ordinairement à rendre un orateur agréable et efficace : la personne de celui qui parle , la beauté des choses qu'il traite, la manière ingénieuse dont il les explique ; et la raison en est évidente. Car l'estime de

1 Ce sermon a trois points tirés de son texte , c'est-à-dire de Talliance de celte faiblesse et de cette force que l'apôtre reconnaît en lui : il est puissant parce qu'il est faible. Bossuet fait donc voir les infirmités et les triomphes de saint Paul dans les différents exercices de l'apostolat , qui se réduisent à trois : la prédication , les persécutions et le gouvernement ecclésiastique. « Il prêche , il combat, il gouverne; et il est faible dans ces trois emplois. Voilà trois infirmités dans lesquelles je prétends montrer la puissance du divin apôtre. » Ce sont les trois points de ce discours. — Œuvres de Bossuet, t. XVI, p. 253.

l'éloquence de saint PAUL. 21

Toraleur prépare une alleulion favorable , les belles cboses nourrissent Tespril , et l'adresse de les expliquer d'une manière qui plaise les fait doucement entrer dans le cœur. Mais de la manière que se représente le prédicateur dont je parle, il est bien aisé déjuger qu'il n'a aucun de ces avantages.

Et premièrement , chrétiens , si vous regardez son exlérieur, il avoue lui-même que sa mine n'est point relevée. Prœsentia corporis infirma^ ; ei si vous considérez sa condition, il est pauvre, il est méprisable, et réduit à gagner sa ■vie par l'exercice d'un art mécanique. De là vient qu'il dit aux Corinthiens : «J'ai été au milieu de vous avec beaucoup « de crainte et d'infirmité -; » d'où il est aisé de comprendre combien sa personne était méprisable. Chrétiens , quel prédicateur pour convertir tant de nations !

Mais peut-être que sa doctrine sera si plausible et si l)ellc qu'elle donnera du crédit à cet homme si méprisé ? Non, il n'en est pas de la sorte : « 1! ne sait, dit-il , autre chose que son maître crucifié. » Non judicavi me scire aliquid inter vos , nisi Jesuni Chrislum, et hune crucifîxum ^. C'est-à-dire qu'il ne sait rien que ce qui choque , que ce qui scandalise, que ce qui paraît folie et extravagance. Comment donc peut- il espérer que ses auditeurs soient persuadés ? Mais , grand Paul , si la doctrine que vous annoncez est si étrange et si difficile , cherchez du moins des termes polis , couvrez des fleurs de la rhétorique cette face hideuse de votre Evangile, et adoucissez son austérité par les charmes de votre éloquence. A Dieu ne plaise, répond ce grand homme, que je mêle la sagesse humaine à la sagesse du Fils de Dieu ; c'est la volonté de mon maître que mes paroles ne soient pas moins rudes que ma doctrine paraît incroyable. Non in persuasibilibus hinnanœ sapientiœ verhis\ C'est ici qu'il nous faut entendre les secrels

* II. Cor, X. 10. — 2 I. Cor. ii. 3. — 3 Pjid. 2. — * I/jifl. 4.

22 ROSSFET. — DE 1000 A 1000.

de la Providence. Elevons nos esprits , Messieurs, cl considérons les raisons pour lesquelles le Père céleste a choisi ce prédicateur, sans éloquence et sans agrément, pour porter par toute la terre aux Romains, aux Grecs, aux Barbares, aux petits , aux grands , aux rois mêmes l'Evangile de Jésus- Christ.

Pour pénétrer un si grand mystère, écoutez le grand Paul lui-même, qui, ayant représenté aux Corinthiens combien ses prédications avaient été simples , en rend cette raison admirable : c'est, dit-il, que «nous vous prêchons une sagesse « qui est cachée, que les princes de ce monde n'ont pas re- « connue : » Sapienliam quœ abscondita esl\ Quelle est celle sagesse cachée? Chrétiens, c'est Jésus-Christ même. Il est la sagesse du Père ; mais il est une sagesse incarnée , qui , s'étant couverte volontairement de l'infirmité de la chair, s'est cachée aux grands de la terre par l'obscurité de ce voile. C'est donc une sagesse cachée; el c'est sur cela que s'appuie le raisonnement de Fapôtre. Ne vous étonnez pas, nous dit-il, si prêchant une sagesse cachée, mes discours ne sont point ornés des lumières de l'éloquence. Cette merveilleuse faiblesse , qui accompagne la prédication , est une suite de l'abaissement par lequel mon Sauveur s'est anéanti; et comme il a été humble en sa personne, il veut l'être encore dans son Evangile.

Admirable pensée de l'apôtre, et digne certainement d'être méditée. Mettons-la donc dans un plus grand jour, el supposons avant toutes choses que le Fils éternel de Dieu avait résolu de paraître aux hommes en deux difîérentes manières. Premièrement, il devait paraître dans la vérité de sa chair : secondement, il devait paraître dans la vérité de sa parole. Car, comme il était le Sauveur de tous , il devait se montrer à tous. Par conséquent, il ne suffit pas qu'il paraisse en un coin

1 T. Cor. II. 7.

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(lu monde , il faut qu'il se montre par tous les endroits où la volonté de son Père lui a préparé des fidèles ; si bien que ce même Jésus , qui n'a paru que dans la Judée par la vérité de sa chair , sera porté par toute la terre par la vérité de sa parole.

C'est pourquoi le grand Origène n'a pas craint de nous assurer que la parole de l'Evangile est une espèce de second corps que le Sauveur a pris pour notre salut. Panis quem Domimis corpus suum esse dicit , verbum est mUritorium animarum^. Qu'est-ce à dire ceci , chrétiens ; et quelle ressemblance a-t-il pu trouver entre le corps de notre Sauveur et la parole de son Evangile ? Voici le fond de cette pensée : c'est que la sagesse éternelle , qui est engendrée dans le sein du Père, s'est rendue sensible en deux sortes. Elle s'est rendue sensible en la chair qu'elle a prise au sein de Marie ; et elle se rend encore sensible par les Ecritures divines et par la parole de l'Evangile : tellement que nous pouvons dire que cette parole et ces Ecritures sont comme un second corps qu'elle prend, pour paraître encore à nos yeux. C'est là en effet que nous la voyons. Ce Jésus, qui a conversé avec les apôtres , vit encore pour nous dans son Evangile; et il y répand encore, pour notre salut, la parole de vie éternelle.

Après cette belle doctrine, il est bien aisé de comprendre que la prédication des apôtres, soit qu'elle sorte toute vivante de la bouche de ces grands hommes, soit qu'elle coule dans leurs écrits, pour y être portée aux âges suivants, ne doit rien avoir qui éclate. Car, mes Frères, n'entendez-vous pas, selon la pensée de saint Paul , que ce Jésus, qui nous doit paraître et dans sa chair et dans sa parole, veut être humble dans l'une et dans l'autre ?

De là ce rapport admirable entre la personne de Jésus-

1 In Matlh. Commentnr. n, 8B. Oper. t. III, p. 898.

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