‹ Chefs-d'œuvre d'éloquence françaiseChapitre 9 sur 87 · BOSSUET, — DE 1600 A · texte numérisé non relu

BOSSUET, — DE 1600 A

Christ et la parole qu'il a inspirée. Lac est credenlihm , cibns est inkUigenlibus. La chair qu'il a prise a été infirme, la parole qui le prêche est simple: nous adorons en notre Sauveur la hassesse mêlée avec la grandeur. 11 en est ainsi de son Ecriture : tout y est grand , et tout y est has; tout y est riche , et tout y est pauvre ; et en l'Evangile, comme en Jésus-Christ, ce que Ton voit est faihle, et ce que l'on croit est divin. 11 y a des lumières dans l'un et dans l'autre; mais ces lumières dans l'un et dans l'autre sont enveloppées de nuages : en Jésus, par l'infirmité de la chair ; et en l'Ecriture divine , par la simplicité de la lettre. C'est ainsi que Jésus veut être prêché, et il dédaigne pour sa parole, aussi bien que pour sa personne, tout ce que les hommes admirent.

IS'altcndez donc pas de l'apùlre, ni qu'il vienne flatter les oreilles par des cadences harmonieuses , ni qu'il veuille charmer les esprits par de vaines curiosités. Ecoutez ce qu'il dit lui-même: « Nous prêchons une sagesse cachée ; nous prête chons un Dieu crucifié. » Ne cherchons pas de vains ornements à ce Dieu , qui rejette tout l'éclat du monde. Si notre simplicité déplaît aux superbes, qu'ils sachent que nous voulons leur déplaire , que Jésus -Christ dédaigne leur faste insolent, et qu'il ne veut être connu que des humbles. Abaissons-nous donc à ces humbles; faisons-leur des prédications dont la bassesse tienne quelque chose de Thumiliation de la croix , et qui soient dignes de ce Dieu qui ne veut vaincre que par la faiblesse.

C'est pour ces solides raisons que saint Paul rejette tous les artifices de la rhétorique. Son discours, bien loin de couler avec celte douceur agréable , avec cette égalité tempérée que nous admirons dans les orateurs, paraît inégal et sans suite à ceux qui ne l'ont pas assez pénétré; et les délicats de la terre, qui ont , disent-ils , les oreilles fines , sont offensés de la dureté de son style irrégulier. Mais, mes Frères , n'en rou-

L'ELOQUENCE DE SAINT PAUL. 2o

gissons pas. Le discours de l'apôtre est simple , mais ses pensées sont toutes divines. S'il ignore la rhétorique, s'il méprise la philosophie, Jésus-Christ lui tient lieu de tout ; et son nom, qu'il a toujours à la bouche, ses mystères, qu'il traite si divinement, rendront sa simplicité toute- puissante. Il ira , cet ignorant dans l'art de bien dire , avec cette locution rude, avec cette phrase qui sent l'étranger, il ira en celte Grèce polie, la mère des philosophes et des orateurs ; et, malgré la résistance du monde , il y établira plus d'Eglises que Platon n'y a gagné de disciples par celte éloquence qu'on a crue divine. Il prêchera Jésus dans Athènes, et le plus savant de ses sénateurs passera de l'Aréopage en l'école de ce barbare. Il poussera encore plus loin ses conquêtes ; il abattra aux pieds du Sauveur la majesté des faisceaux romains en la personne d'un proconsul , et il fera trembler dans leurs tribunaux les juges devant lesquels on le cite. Rome même entendra sa voix ; et un jour celle ville maîtresse se tiendra bien plus honorée d'une lettre du style de Paul, adressée à ses citoyens , que de tant de fameuses harangues qu'elle a entendues de son Cicéron.

Et d'où vient cela, chrétiens? C'est que Paul a des moyens pour persuader que la Grèce n'enseigne pas , et que Rome n'a pas appris. Une puissance surnaturelle , qui se plaît de relever ce que les superbes méprisent , s'est répandue et mêlée dans l'augusle simplicité de ses paroles. De là vient que nous admirons dans ses admirables Epîlres une certaine vertu plus qu'humaine, qui persuade contre les règles, ou plutôt qui ne persuade pas tant qu'elle captive les enlendemeiils; qui ne flatte pas les oreilles, mais qui porte ses coups droit au cœur. De même qu'on voit un grand fleuve qui retient encore, coulant dans la plaine, celte force violente et impétueuse qu'il avait acquise aux montagnes, d'où il tire son origine; ainsi cette vertu céleste, qui esl contenue dans les écrits de saint

2fi nossuET. — DE ir.dOA 1009.

Paul , mémo dans celte simplicité de sljle conserve toute la vigueur qu'elle apporte du ciel, d'oi^i elle descend.

C'est par celte vertu divine que la simplicité de l'apôtre a assujetti toutes choses. Elle a renversé les idoles , établi la croix de Jésus, persuadé à un million d'hommes de mourir pour en défendre la gloire ; enfin , dans ses admirables Epîtres, elle a expliqué de si grands secrets qu'on a vu les plus sublimes esprits, après s'être exercés longtemps dans les plus hautes spéculations où pouvait aller la philosophie , descendre de celle vaine hauteur où ils se croyaient élevés, pour apprendre à bégayer humblement dans l'école de Jésus- Christ, sous la discipline de Paul,

Aimons donc, aimons, chrétiens, la simplicité de Jésus, aimons l'Evangile avec sa bassesse, aimons Paul dans son style rude, et profitons d'un si grand exemple. Ne regardons pas les prédications comme un divertissement de l'esprit; n'exigeons pas des prédicateurs les agréments de la rhétorique, mais la doctrine des Ecritures. Que si notre délicatesse, si notre dégoût les contraint h chercher des ornements étrangers , pour nous attirer par quelque moyen à l'Evangile du sauveur Jésus, distinguons l'assaisonnement de la nourriture solide. Au milieu des discours qui plaisent, ne jugeons rien de digne de nous que les enseignements qui édifient; et accoutumonsnous tellement à aimer Jésus-Christ tout seul , dans la pureté naturelle do ses vérité? toutes saintes, que nous voyions encore régner dans l'Eglise celle première simplicité , qui a fait dire au divin apôtre: Cum infinnor, tune potens sum : «Je suis « puissant, parce que je suis faible; r> mes discours sont forls, parce qu'ils sont simples; c'est leur simplicité innocente qui a confondu la sas^esse humaine.

l'aveuglement des pécheurs. 27

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