EXORDE ET CONCLUSION
du MÉMOIRE PRODUIT EN 1777,
au conseil d'État du roi, par Trophinie-Gérard, comte de Lally-Tolendal, capitaine de cavalerie au régiment des cuirassiers, dans l'instance en cassation de l'arrêt du 6 mai 1766, qui a condamné à mort le feu comte de Lally, sou père, lieutenant général des armées du roi, etc. ^
La cause de l'infortuné est celle de tous les hommes; la cause de l'innocent est celle de tous les siècles : je viens aujourd'hui présenter Tune et l'autre au tribunal de l'univers. Citoyen du monde, destiné à nommer ma patrie le lieu qui m'offrira un asile; retenu jusqu'ici dans celle que j'habite par les bontés de ses maîtres et par l'espoir qu'elles m'ont donné d'y remplir le plus sacré de mes devoirs, j'adresse le récit de mes malheurs à l'humanité tout entière , mais surtout à l'Europe qui les a plaints, à la France qui les à produits, à son roi qui peut les réparer, à la postérité qui doit les juger.
Guerriers, magistrats, citoyens, hommes, qui que vous soyez, pourvu que vous soyez justes, vous plaiderez avec moi
* Le comte de Lally-Tolendal avait alors vingt-cinq ans accomplis. Il était né à Paris, le 5 mars 1751 ; il a vécu jusqu'en 1830. Son malheureux père était né le 15 janvier 1702. Biographie universelle, t. XXllI et LXIX, Siipplément.
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pour la fidélité noircie , pour la vertu calomniée, pour l'humanité oulrajïée.
Vous surtout, fils religieux et soumis, qui remplissez avec ardeur les devoirs d'un titre si sacré; vous, pères tendres et sensibles, qui goûtez avec transport les délices d'un nom si doux, vous plaiderez avec moi pour un père opprimé sans avoir pu se défendre de l'oppression, pour un fils malheureux avant même d'avoir pu sentir le malheur.
Un étranger \ sans autre appui que son mérite, sans autres sollicitations que ses services, parvient aux premiers grades militaires de France. Toute sa vie a été une épreuve continuelle de fidélité et même de dévouement pour les intérêts de la France, de haine et presque de fanatisme contre les ennemis de la France. Il est choisi -, à cinquante-quatre ans , pour aller à six mille lieues, régir les possessions de la France, et détruire les possessions rivales de celles delà France. On l'envoie^, avec des promesses qui ne sont point exécutées , avec des pouvoirs qui sont méconnus; et cependant, dénué de tous moyens, traversé par mille manœuvres, abandonné d'un côté, trahi de l'autre, il crée d'abord des ressources et des succès, il remporte des victoires, il fait des conquêtes pour la France \ Réduit bientôt à se défendre, il lutte seul contre la disette et la rébellion ; il immole son repos, sa fortune, sa santé ; il brave la pauvreté, la faim, le poison , l'assassinat, pour servir la France. Obligé enfin de succomber sous la nécessité, il est tourmenté par une moitié de ses vainqueurs , admiré par l'autre , à l'instant même de sa
* La famille des Lally éJait originaire d'Irlande, où se trouvait leur baronie de Tullendally ou Tolkndal. Le comte Thomas-Arthur était cependant né en France, à Romans, dans le Dauphiné. — « Il fut nommé pour commander l'expédition de Tlnde , contre les Anglais, au mois de mai 1756. — s n s'embarqua le 20 février 1757, et aborda à Pondichéry, le 28 avril 1758 , avec quatre vaisseaux chargés de troupes : on lui en avait prorais six. — * Biogr. miv., t. XXIII, p. 245-248.
chute 1; et à son retour, il est diffamé, calomnié, accusé en France -. 11 invoque la justice du ministère contre ses calomniateurs, c'est-à-dire, contre un ramas de subalternes coupables qui ne cherchent à flétrir sa réputation que parce qu'il a, le premier, dénoncé leurs prévarications; et, pour toute réponse , le ministère, qui voudrait éviter la honte d'être criminel, mais qui ne se sent pas le courage d'être juste, le presse de quitter la France. 11 se refuse avec indignation à ce projet révoltant d'une fuite déshonorante ; il demande des fers et des juges : le ministère lui donne sur-le-champ des fers ^ Quinze mois après, le hasard lui donne des juges, et l'on imagine de le poursuivre comme ayant pu voler et trahir la France. Ces premiers juges sont trouvés incompétents: une commission est créée , et l'on se hâte de la rendre aussi incompétente que le tribunal qu'elle remplace; on ne travaille qu'à lui faire perdre de vue ce qu'elle doit examiner, et à lui faire examiner ce qu'elle ne peut entendre; on lui prépare enfin une instruction formée par tout ce qu'il y a de plus vil et de plus coupable en France \ On assemble d'abord cette commission quatre ou cinq fois, dans le cours de deux ans, pour ôter à cet étranger captif jusqu'à la faculté de défendre cette vie qu'il a tant de fois exposée pour la France. On l'assemble ensuite deux fois par jour, pour ne pas laisser aux parents de ce captif le temps de produire les pièces justificatives; et pour lui ravir ainsi jusqu'aux faibles moyens de justification que laissent à un accusé ce qu'on appelle les lois criminelles de
1 II fut obligé de livrer Pondichéry aux Anglais, le 16 janvier 1761. Biogr. univ., t. XXIII, p. 251. — ^ Amené prisonnier à Londres, le 23 septembre 1761, il apprit qu'on calomniait sa conduite en France, et il obtint du ministère anglais la permission de venir se justifier à Paris. — ^ H fut renfermé à la Bastille, le 5 novembre 1 762. — '* Lally aurait dii être j ugé par un conseil de guerre : il le demanda en vain; il fut réduit à discuter ses opérations militaires avec qn de ses palefreniers, en présence des gens de robe qui devaient le juger.
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France. Enfin on lit rapidement à cette commission des dépositions fausses, des pièces fabriquées, des extraits infidèles ; on écarte d'elle tout ce qui est suspect de vérité ; on fait décider par cette commission de judicature qu'im général d'armée a mal ordonné une bataille, a mal soutenu un siège, a mal capitulé; on lui fait forger un délit, dresser un arrêt, prononcer une condamnation. Et ce général d'armée , après avoir inutilement démontré son innocence, après avoir inutilement confondu ses calomniateurs dans le secret d'une procédure impénétrable, après avoir inutilement imploré la justice contre la vexation, la tyrannie, la fureur dont il a été victime pendant toute celte procédure, est tiré du fond de la prison , où il languit depuis quatre ans dans la misère, dans les tourments et dans l'opprobre , pour subir le dernier supplice; et cet étranger, dévoué presque en naissant au service de la France, meurt à soixante-cinq ans sur un échafaud dressé dans la capitale de la France S vainement défendu dans ses derniers moments par les murmures impuissants de tous les guerriers de France % mais insulté, outragé, bourrelé arbitrairement par le despotisme sanguinaire d'un juge de France ^!... Hommes justes, fils religieux et soumis que j'ai invoqués tout à l'heure, telle est la faible annonce de l'horrible tragédie que je vais développer à vos veux! Voilà ce père opprimé dont la cause doit être plaidée par vous ! voilà la première victime sur laquelle j'appelle vos regards et votre intérêt!
El moi — car il faut bien parler de mes maux personnels , puisque, ces maux, les seuls adoucissements qu'ils aient reçus font partie de mes droits et même de mes preuves — et moi, seconde victime, pas plus innocente que la première, il est vrai,
1 Condamné le 6 mai 1766, il fut exécuté le 9. — - La veille de l'exéculion' le maréchal de Soubise se jeta aux genoux de Louis XV, en lui demandant, au nom de Vannt'e, au moins lu grâce du général Lully. — 3 Ces points appartiennent au texte.
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mais peut-être plus à plaindre, parce qu'à tous mes autres supplices a été ajouté le supplice de vivre, quel tableau, ■ grand Dieu ! à offrir que celui de ma destinée !
Condamné, pendant mes premières années, à m'ignorer moi-même jusqu'à l'instant fixé par la prudence de mes parents; à peine sorti de la plus tendre enfance , je désirais, je cherchais, j'appelais les auteurs de mes jours, tandis que ma mère expirait dans une terre étrangère, et que mon père était jeté dans une prison cruelle. Instruit de mon sort, lorsqu'il m'importait le plus de l'ignorer, je n'ai appris le nom de ma mère que plus de quatre ans après l'avoir perdue ; je n'ai appris celui de mon père qu'im jour, un seul jour avant de le perdre. J'ai couru pour lui porter mon premier hommage et mon éternel adieu, pour lui faire entendre du moins la voix d'un fils parmi les cris de ses bourreaux, pour l'embrasser du moins sur l'échafaud oij il allait périr, et peut-être aurais-je eu le bonheur d'y périr avec lui ; j'ai couru vainement. On avait craint la clémence ou plutôt la justice du souverain; on avait hâté l'instant du supplice : je n'ai plus trouvé mon père, je n'ai vu que la trace de son sang \ Aussitôt j'ai été atteint des éclats de la foudre que Teneur et le crime venaient de lancer sur cet innocent. Mon existence a été impitoyablement attaquée, quoique irrévocablement scellée. Les titres les plus sacrés qui déposent de l'état des citoyens ont été calomniés ou ensevelis, parce qu'ils renfermaient un nom qu'on voulait proscrire, ou qu'on n'osait avouer; et je me suis vu, pendant quelques instants , seul dans la nature, déjà haï par le crime
1 Elevé au collège d'Harcourt , où il n'était connu que sous le nom de Trophime , il apprit tout à coup que le célèbre général qu'on allait exécuter était son père. 11 s'échappa, courut, comme il le dit, au lieu du supplice, de là à l'église où venaient d'être portés les restes de l'héroïque et malheureux comte, et tomba évanoui à la porte. Des passants l'aperçurent , le relevèrent et le ramencreut au collège. Il avait alors quinze ans.
qui tremblait d'être dévoilé, méconnu par la politique qui
craignait de déplaire, oublié même, abandonné par l'amitié qui ne songeait qu'à pleurer, ou qui, en pensant à moi, ne faisait que répandre quelques larmes de plus; objet d'horreur, d'effroi, d'indifférence ou de pilié^ !... Hommes justes, pères tendres et sensibles que j'ai encore invoqués, telle est l'ébauche imparfaite des horreurs au milieu desquelles j'ai traîné ma déplorable vie : voilà ce fils malheureux qui ose croire que sa cause deviendra la vôtre. Sans doute, à ce seul récit, votre cœur s'est déjà ému ; toutes les puissances de votre âme se sont soulevées en ma faveur; vous haïssez, vous détestez déjà mes bourreaux : connaissez, chérissez avec moi mes bienfaiteurs.
Un roi vint à mon secours *. Un roi dont la religion pouvait être surprise, parce qu'il était homme , mais dont rien n'a jamais pu éloufïer la sensibilité, parce qu'il était bon , daigna étendre vers moi sa main protectrice, et me tirer de l'abîme où tout conspirait à m'engloutir. Une voix, une seule voix s'était élevée jusqu'à lui : une seule parente avait réclamé pour les restes misérables de son parent immolé ^ Fidèle dans tous les temps au sang, à l'amitié, à la vérité, à la vertu ; choisie par mon père pour être , après sa mort , la dépositaire de ses derniers sentiments et de ses intentions dernières, elle avait porté les vœux de la nature jusqu'au cœur du souverain luimême : ce vœu fut exaucé. J'aurai soin de cet enfant; je m'en charge : telle fut la promesse formelle qu'un roi gémissant, lors même qu'il était encore trompé, traça de sa propre main *. Bientôt cet engagement qu'il avait d'abord cru n'accorder qu'à l'humanité, il sut qu'il le devait à la justice. Désabusé , mais trop tard , il baigna de ses larmes l'arrêt qui avait fait
1 Ces points appartiennent au texte. — ^ Louis XV. — ^ Mademoiselle de Dillon , fille du général et sœur de lord Dillon , cousine issue de germain du père de l'auteur de ce raéaioire. — * Lettre à Mademoiselle à Dillon.
répandre sur un échafaud les dernières gouttes d'un sang qu'il avait vu couler au champ de Thonneur. Il s'écria qu'il avait été trompé , et que ce ne serait pas lui qui en répondrait. H reprocha publiquement cette funeste erreur à un de ceux qui en avaient été les principaux artisans ». 11 pleura enfin ce pauvre Lalhj, et dès lors ses bontés redoublèrent pour ce qui existait encore de ce malheureux sur la terre. Il vouliU que toutes mes demandes lui fussent adressées directement; il marqua lui-même la personne "^ qui devait lui présenter mes vœux et m'annoncer ses bienfaits, et les cris de l'infortune acquirent encore une nouvelle force en passant par l'organe de la vertu. Sous son nom, l'on m'avait enchaîné , l'on m'avait enseveli dans une nuit profonde, éloigné de tout ce qui avait appartenu à mes parents , inconnu au monde entier : par son ordre, ces chaînes barbares furent brisées, ou du moins leur poids fut allégé; cette nuit cruelle fut dissipée, ou du moins son horreur fut adoucie. Lui-même écrivit pour qu'il me fût permis de connaître, de bénir, de voir ma bienfaitrice, et je pus enfin pleurer mon père en sûreté, en attendant qu'il me fût possible de le venger. Sous son nom , les premiers fondements de mon existence avaient été ébranlés : par son ordre, ils furent à jamais consolidés. Des lettres patentes, dressées sous ses yeux, annulèrent celles qui avaient voulu me proscrire , atlestèrent mon extraction qu'on avait cherché à obscurcir, me rendirent un nom dont on m'avait dépouillé. Lui-même se fît remettre une portion des biens de mon père , et la déposa pour m'ètre restituée un jour. Luimême voulut me placer au service sous ses yeux. J'eusse oublié , j'eusse chéri mes malheurs , s'ils n'eussent frappé que
1 Au duc de Choiseul, qui s'était joint au maréchal de Soubise pour demander grâce. (P. kl%,note 2. ) Le roi , en relevant le maréchal qui était à ses genoux, regarda fixement le ministre , et lui dit : « C'est vous qui l'avez fait arrêter ! il est trop tard : ils l'ont jugé ! ils l'ont jugé !» — 2 m, le prince de Beauvau,
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sur moi. Je goûtais dn moins le seul adoucissement dont ils fussent susceptibles : je pouvais jouir, je jouissais de tant de bontés, en calculant dès lors l'heureuse intlueuce qu'elles devaient avoir tôt ou tard pour la gloire de mon père. Je rapportais tout à ce père si injustement sacrifié : j'étais comblé des bienfaits de mon maître , je ne méritais rien , je ne pouvais rien mériter par moi-même, et l'on ne cultive pas avec tant de complaisance le rejeton dangereux d'une souche infecte et empoisonnée.
Je l'ai perdu , ce roi qui avait soin de moii ; je l'ai perdu lorsque déjà j'approchais de l'âge oii , libre de mes actions et sûr de son aveu , j'allais entreprendre le grand ouvrage de la réhabilitation de mon père ; mais, en apprenant sa perte, je n'ai eu que des larmes à répandre et point de craintes à concevoir. La même sensibihté, la même bienfaisance sont assises sur le trône, et me promettent les mêmes succès. Non, je ne changerai point de patrie, et, en demandant justice à tout l'univers, j'ai du moins la consolation de penser que la France sera la première à me la rendre.
Déjà le monarque auguste qui préside au bonheur de ce grand royaume avait été instruit , au commencement de son règne , de mes malheurs et de mes droits. Déjà je lui avais écrit que je devais le jour à un homme juste , égorgé par la calomnie avec le glaive des lois; que j'osais h lui dire, que j'oserais un jour lui demander de le prouver, et il avait daigné me répondre par les assurances de la même protection spéciale et suivie dont le feu roi mlionorait. Déjà, voyant que la loi du dépôt avait été violée , et que les ordres réitérés de son aïeul, pour assurer ma fortune , n'avaient pas été accomplis , il les avait renouvelés; et, pour cette fois, ils n'avaient pas été infructueux, parce que l'exécution en avait été confiée à des
» Louis XV était mort le 10 mai 1774.
ministres vertueux et sensibles , qui honorent et chérissent l'humanité tout à la fois. Déjà, enhardie par le spectacle tant désiré d'un roi juste environné d'une administration non moins juste elle-même, la vérité avait osé se montrer de tontes parts : des dépositaires plus fidèles que ceux à qui ma fortune avait été remise, s'étaient hcàlés de m'annoncer, de me communiquer, de me remettre une foule de pièces autrefois confiées à leur religion, également précieuses pour mon père ..et pour moi. Prêt à demander justice pour ce père infortuné , j'ai porté de nouveau mes vœux au pied du trône. Mon maître a approuvé mes projets ; il a voulu qu'on me le mandât de sa part : c'est de sa part que je suis autorisé à me pourvoir devant les tribunaux. Qui pourrait prétendre à mêles fermer, quand la bienfaisance, quand l'équité royale elle-même me les a ouverts ?
Voudrait-on m'en éloigner, parce que je n'y traîne pas après moi le cortège imposant d'une nombreuse famille? et serait-on jaloux de donner au monde l'idée d'une législation où les droits, dès qu'ils seraient seuls, ne seraient rien, où les considérations seraient tout, et où l'on dirait : Ce n'est qu'un malheureux de plus?
Oui , sans doute, je suis seul dans l'univers, et je ne connais d'égal à mes peines que mon courage. La mort m'a enlevé successivement mère, père, et jusqu'au dernier parent de mon nom. S'il m'en reste encore quelques-uns*, ce sont de ceux auxquels je ne tiens plus que par les faibles nœuds d'une alliance souvent importune, quand elle unit à des malheureux. Impuissants ou indifférents, ils forment des vœux ou attendent des succès; et je n'ai pour moi que moi, je n'ai pour ma cause que la sainteté de ma cause. Mais parce que ma voix s'élève seule, doit-elle être étouffée? parce qu'en
1 II restait en Irlande une branche de son nom, les Lally de Miltowcr.
moins de quatre-vingts ans, les huit derniers rejetons de ma famille sont tous morts au service de France, ne puis-je obtenir justice pour l'un d'eux assassiné au sein de celte même France? parce que le sang des miens a été presque entièrement épuisé par le ter des ennemis, ne puis-je prétendre à \enger celui qui a injustement coulé sous le fer du bourreau?
Lally provient ici trois objections qu'on va faire à sa demande. On lui opposera l'honneur de la justice; le laps de temps et la prescription; les nuages répandus sur son état , et le voile du mystère qui est resté longtemps étendu sur son existence. Il termine ainsi sa réponse à la troisième de ces difficultés :
Je n'avais à présenter aujourd'hui que l'acte de ma naissance; si je produis ceux qui établissent, qui attestent et mon étal de fils légitime, et le mariage de mon père, c'est qu'il en est parmi eux où sont gravées en traits de feu et son infortune et son innocence. Ames justes, âmes sensibles, lisez et frémissez.
« Jugé, condamné, innocent, je déclare que Trophime- Gérard de Lally de Tolendal est mon fils légitime... Comme l'iniquité monstrueuse sous laquelle je succombe m'a seule empêché de faire connaître son état en France, j'espère que ce billet, joint à mon contrat de mariage et à mon codicille, qu'il aura un jour, le prouvera décidément , et qu'il n'y aura pas deux victimes. La crainte de le perdre m'empêche de parler aujourd'hui. Je lui recommande ma mémoire, et je meurs sans reproche. Lally \ »
Juges de mon père; car il en est parmi eux qui sont peutêtre plus à plaindre encore que moi, et c'est à ceux-là que je m'adresse; je leur crie , à ceux-là , du fond de mon cœur: Pardonnez si, en arrachant le bandeau qui a été mis sur vos yeux, je les oblige à se fixer sur le tombeau dans lequel vous
' La pièce originale avait été déposée cliez un notaire de Paris.
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avez précipilé un innocent. Je fais mon devoir, et vous connaissez le vôtre. Sans doute la vérité ne pouvait pas se faire voir alors , puisque vous, vous ne l'avez pas vue. L'ordre des choses avait été absolument interverti. Les ministres des lois s'étaient vus transformés en juges des combats. Des sièges, des batailles, étaient devenus la matière de vos discussions. Le bruit des armes retentissait de toutes parts dans le sanctuaire de la justice. Du milieu de ce tumulte, parmi tant d'objets confus, le seul cri qui pût pénétrer jusqu'à vous était celui d'une cabale acharnée et d'un public prévenu ; la seule idée qui pût frapper distinctement vos esprits était celle de l'Inde perdue. Vous avez cru que c'était à l'homme chargé de son salut à répondre de sa perte. Une voix seule pouvait imposer silence à toutes ces clameurs, pouvait ordonner à la lumière de sortir du sein des ténèbres, et d'éclairer votre erreur. Cette voix s'est fait entendre, et les clameurs ont redoublé, et la lumière a fui, et vous avez été aveuglés plus que jamais. La main destinée à vous conduire vous a égarés. On s'est armé contre vous de vos vertus mêmes. C'est votre équité, c'est votre sagesse, c'est votre sensibilité qu'on a sollicitées contre un innocent. Le fanatisme à la patrie, ce crime de la vertu dont parle l'immortel d'Aguesseau, voilà votre mobile, votre guide, peut-être votre excuse, lorsque vous avez signé l'arrêt de mort de cet innocent. Ah ! sans doute , aujourd'hui que cette illusion cruelle va être dissipée, vous serez les premiers à déchirer cet arrêt. Vous pleurerez avec moi, et ce ne sera ni les larmes dangereuses de l'orgueil, ni les larmes stériles de la compassion qu'on vous verra répandre. Vous savez, juges intègres, qu'il n'a pas été donné à l'homme de ne pas se tromper; mais vous savez aussi qu'une erreur reconnue nécessite un hommage public; vous savez que c'est la seule ressource qui reste à l'honnêteté séduite pour con-
server encore des droits à l'eslime, el pour montrer que , si elle a été égarée, du moins elle n'a pas voulu l'être.
Pour vous, machinateurs ténébreux, si la vengeance divine laisse encore subsister quelques restes de votre monstrueuse peuplade; vous qui , sans paraître dans le procès, ou en y paraissant sous le voile dangereux d'une modération perfide, avez été les moteurs, les instigateurs, les artisans secrets d'une catastrophe à jamais effrayante; vous qui, convaincus autant que moi-même de l'innocence d'un malheureux commandant, avez employé, pour le noircir el pour le perdre, tout ce que le mensonge a de plus artificieux, tout ce que la calomnie a de plus noir, tout ce que la brigue et le crédit ont de plus imposant; vous qui avez fait trafic de l'iniquité , tour à tour vendant et achetant le crime, également habiles à corrompre tous ceux qui pouvaient l'être et à tromper tous ceux que vous ne pouviez corrompre , goûtez en paix , s'il se peut, une impunité qui vous a coûté si cher. Je dévoue vos cœurs aux remords, et vos noms à l'oubli. Mais songez que je mets mon silence au prix du vôtre. Je déclare que je ne veux rien voir du procès de mon père que ce qui est dans le procès. Mais après une déclaration aussi formelle, si vous osiez encore persécuter sa mémoire; si, trop peu assouvis par l'effusion de son sang, vous veniez encore troubler ses cendres , sachez que j'ai sondé l'abîme d'horreurs dont il a été la victime ; que j'en ai pénétré toute la profondeur ; qu'il n'en est pas un seul parmi vous dont je ne puisse dévoiler, et dont je ne dévoilerai les forfaits à la face de l'univers. Sachez que ni menaces , ni dangers, que la mort même, ne pourront pas m'arréter. 11 est aisé de concevoir qu'un être qui croit n'exister que pour venger son père tiendrait bien peu à cette existence, du moment oij il ne pourrait la consacrer à l'accomplissement de ses devoirs. Mon dernier cri serait un cri en faveur de l'inno-
cence ; il s'adresserait au ciel , si les hommes ne voulaient pas l'entendre; tôt ou tard nous serions vengés, et la postérité, rapprochant un jour le trépas du père de celui du fils, dirait : c( L'un a péri pour n'avoir pas voulu trahir son roi, l'autre a péri pour n'avoir pas voulu trahir son père. »
11 est temps d'entrer en matière. J'ai payé l'hommage que je devais à la reconnaissance ; j'ai tracé le récit que je devais à la vérité; j'ai écarté les objections que je pouvais attendre de l'injustice et de la mauvaise foi; j'ai prouvé mes droits; j'ai établi ma qualité; j'ai parlé de moi une seule fois, pour n'en plus jamais parler : soyons désormais tout entier à la justification d'un père.
Prouvons qu'il n'a pas été coupable.
Prouvons qu'eût-il été le plus coupable des hommes, il a été mal jugé.
Prouvons que , d'après l'état du procès , il ne pouvait pas être bien jugé.
Telles sont les trois parties de ce mémoire, qui remplit deux volumes in-4° *. Voici le triste récit qui termine cet appel à la justice d'un monarque qui devait subir lui-même une injustice plus déplorable encore. L'arrêt du G mai est porté : on intercède en vain auprès du roi, qui n'ose faire grâce.
Triste condition des princes , premières victimes des injustices qu'on leur surprend ! Louis XV, juste , sensible et trompé, se croyait oblige de faire taire son cœur et de laisser agir ses magistrats. 11 pleurait la mort de mon père, et n'osait lui conserver la vie ! J'en atteste ceux qui l'ont vu pendant ces trois funestes jours, surtout pendant le dernier. Plus d'une fois il parut hors de lui ; plus d'une fois il demanda coup sur coup quelle heure il était , et , après chaque réponse , poussa un profond soupir, levant les yeux au ciel et se frappant le
^ La première partie a 343 pages; la seconde en a 4?2, et la troisièuie, 96.
front. Ceux qui ont assisté à son coucher, le vendredi 9 mai , ne l'oublieront sûrement jamais. Hélas ! il ignorait quels nouveaux chagrins allaient fondre sur lui , lorsqu'il reconnaîtrait son erreur... Mânes de mon roi, devenu mon bienfaiteur, je ne vous reproche rien. Les cruels! comme ils vous avaient trompé !
Mon père était instruit du sort qui l'attendait ; il en avait informé ses compagnons d'infortune. Du haut de sa tour, il avait exprimé aux uns , par un geste terrible, que sa tête allait tomber sous la hache du bourreau ; passant auprès des autres, environné de satellites, il avait feint de répéter une chanson anglaise , pour leur annoncer son sort. Il avait fait ses derniers adieux ; il avait écrit ses inlenlions dernières ; il avait recommandé sa mémoire à son fils.
Cependant, par une fatalité commune à tous les infortunés, que l'espoir n'abandonne jamais , et d'après le délai même qu'on avait mis à l'exécution de l'arrêt , il s'était laissé persuader qu'un nouvel incident était survenu , et qu'il y avait encore un interrogatoire à subir. Le jeudi 8 mai, à onze heures du soir, on le transfère de la Bastille à la Conciergerie; on le met dans un cachot d'oii l'on fait sortir le malheureux chevalier de la Barre , victime dévouée au même glaive que lui. Pour éloigner de son esprit la connaissance de son malheur, on lui avait laissé tous ses effets, son étui de mathématiques, son nécessaire, enfin tout ce qu'on enlève d'ordinaire à un criminel condamné. L'avidité djes salelhtes qui l'environnaient ne tarda pas à l'éclairer sur sa destinée. A peine est-il arrivé qu'on l'entoure. L'un lui enlève ses boucles de souliers, un autre détache celle de son col : dans un instant il se voit dépouillé. Il demande raison de ces procédés; on lui dit que c'est l'usage. Il interroge ses gardes ; on ne lui répond rien. Il voit que le coup est porté , et il l'attend avec courage.
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Le lendemain, après avoir pris une faible nourriture, il entend ouvrir sa prison ; il va au-devant de son sort. On lui annonce qu'il faut descendre à la chapelle. Comme il allait partir, un geôlier s'aperçoit qu'il lui reste encore sa montre ; il s'approche de lui, lui donne un coup de genou dans le ventre, la lui enlève et la passe à un de ses camarades, qui s'écrie d'un ton insultant : Monsieur le comte, c'est moi qui Pai, et je vous la garde. Tranquilles spectateurs de toutes ces indignités, les gardes savaient apparemment qu'on était dégagé pour mon père de tous les égards qu'on doit au dernier coupable.
Arrivé à la chapelle, il promène ses regards sur ce qui l'environne. Il voit des hommes armés , des greffiers, un confesseur, sept bourreaux ; on lui ordonne de se mettre à genoux. A genoux ! mon arrêt ! et un confesseur 1 11 ne prononce que ces trois mois, et obéit. Tout était consterné autour de lui. Le greffier qui lisait pouvait à peine articuler; lui seul écoutait avec tranquillité. Mais à peine a-t-il entendu prononcer ces mots : Trahir les intérêts du roi. Gela n'est pas VRAI , s'écrie-t-il en levant la main au ciel , je n'ai jamais TRAHI LES intérêts DU ROI. Il uc dit plus uu mot pendant qu'on lut le reste de l'arrêt. Il semblait , dans ce premier moment, que l'idée de paraître criminel le rendît insensible à l'idée de mourir; il semblait que la douleur de paraître infidèle envers son maître, qu'il avait toujours si tendrement chéri, fût le seul supplice qui s'offrît à ses regards.
Après la lecture de l'arrêt, ses yeux rencontrent encore celui qui devait l'exécuter. Son cœur se soulève à cet aspect : Moi, mourir de la main d'un bourreau! Puis, après s'être livré quelques moments à son indignation , après avoir demandé sur quelles têtes frappait la foudre, puisqu'elle épar^ gnait celle de ses assassins, il se retourne vers son confes-
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scur\ et lui adresse ces mois avec une tranquillité subite: Monsieur, dans un instant je recevrai vos conseils; mais fai besoin quon me laisse à moi seul pendant quelques minutes ; il faut que je me remette du coup que Von vient de me porter. En disant ces paroles, il promenait la main sur son cœur. On l'observe; il s'aperçoit que ses mouvements sont épiés; il dissimule quelque temps, paraît calme, demande à sortir, et en rentrant se précipite sur la pointe d'un compas qu'il se plonge tout entier dans le sein. On accourt, on ouvre ses vêtements. Il n est plus temps, s'écrie-t-il, tout est fini... Religion sublime, il n'y avait que vous qui pussiez lui en faire un crime: la vertu toute seule l'eût admiré - !
Le coup n'avait pas atteint le cœur; la pointe du compas, quoique enfoncée de quatre pouces, avait été émoussée sur une côte, parce que mon père avait été obligé de se ployer pour se frapper sans être vu. On retire le fer de la plaie; on le remet tout ensanglanté entre les mains de son confesseur. Cet homme vertueux fait parler celte vérité tout à la fois terrible et consolante dont il est le ministre. Mon père court se prosterner au pied de l'autel, et levant les yeux vers le ciel : Mon Dieu, vous me le pardonnerez , puisque vous n'avez pas voulu que je périsse sous le coup. Dès cet instant, la paix et la consolalion descendirent dons son àme; sa tranquillité égala son courage; la victime que l'on mène à l'autel ne tend pas au couteau du sacrificateur une tète plus docile que mon père n'offrit la sienne à tous les opprobres dont on se plut à le charger; et il eût pu dire comme ce fier guerrier dévoué aux proscriptions ministérielles d'un règne à jamais effrayant : Je 7ie suis plus Saint-Prcuil; mais je suis un agneau.
Un moment de fièvre avait suivi le coup qu'il s'était donné. On avait obtenu de lui qu'il se jetât sur un lit. Son confesseur
1 M. Aiibrv, curé de Saiiil-Loiiis dan; l'Islc. —- Voyez p. 49i, note.
s'était dépouillé d'une partie de ses vêlements pour le couvrir. Etendu sur ce lit de douleur , il s'entretenait avec ce vénérable ministre. On lui annonce ses commissaires; il détourne la tète pour ne pas les voir. Eux-mêmes semblent redouter ses regards : ils restent à dix pas derrière lui. // n'y a plus de grâce à espérer, dit l'un d'eux; avouez que ce sont MM. de Gadeville et de Chaponnay qui vous ont conseillé tout ce que vous avez fait. — J'ai assez dit la vérité ici-bas, répond mon père, sans tourner la tête; je ne songe plus qu^à Valler dire làhaut, oii elle sera écoutée. Puis, s'adressant à son consolateur : Dites à ces messieurs quHls se retirent, je n^ ai pas besoin de leur ministère ; je dois et je veux les croire honnêtes ; mais un honnête homme peut se tromper... Il est triste que j'en sois la victime! Voilà les emportements, voilà les fureurs, voilà les blasphèmes auxquels ce malheureux s'est livré.
Le chapelain de la prison vient, selon l'usage, dire le salut. Mon père se prosterne de nouveau devant les autels; luimême entonne les prières; sa voix seule était assurée parmi toutes celles qui se faisaient entendre.
Une heure après que ses commissaires étaient sortis , entre un bourreau qui tourne autour de lui, les yeux baissés, voulant et n'osant lui parler, 11 était dans cet instant plus calme que jamais : il faisait la controverse avec le curé de Saint- Louis, comme s'il eût été sur les bancs de l'école, et non sur les bords de l'échafaud. Me voulez-vous quelque chose? dit-il à cet homme dont il aperçoit l'embarras. Le bourreau , les larmes aux yeux, lui présente un bâillon... Mais on ne veut donc pas, dit mon père, que je puisse parler . même à mon confesseur?... Allons, faites ce qui vous est ordonné. Je suis innocent devant les hommes , mais je suis trop coupable devant Dieu. J^ai voulu attenter à mes jours, il faut que j^expie ce scandale... Je vous en demande pardon à tous. Le bourreau lui répond en sanglotant : Monsieur le comte, j'ai eu des ordres
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réitérés, et je ne puis qu'obéir; on vous Volera quand vous sortirez. Apparemment qu'on a eu de nouveaux ordres, puisqu'on ne l'a pas ôlé.
Dans la vérité, l'exécuteur, moins inhumain que ceux qui le faisaient agir, avait résisté au premier commandement qu'il avait reçu; il avait représenté que jamais il n'avait enlendu parler d'une pareille peine. On lui avait répondu : Faites comme vous pourrez , mais il faut que cela soit.
Une soif ardente dévorait mon père ; il demande un verre d'eau : on le lui refuse. Des besoins naturels se font sentir; il demande à les satisfaire : on le lui refuse. Son confesseur lui avait promis, de la part des magistrats, qu'il partirait le soir pour le lieu de son supplice, et qu'un carrosse l'y conduirait: à quatre heures on vient lui annoncer qu'il faut partir, et partir dans un tombereau ! On venait d'arrêter un voiturier qui passait par hasard vis-à-vis de la prison; malgré sa réclamation , on l'avait forcé de prêter son tombereau à cet infâme ministère; on avait , sur la place même, charpenté à la hâte une planche pour servir de banc. On craignait la clémence du souverain; on tremblait que la victime n'échappât; on était déjà ivre du sang qu'on allait répandre. Mon père ne peut tenir à ce dernier affront; il fait un effort pour s'écrier, et fixant sur son confesseur des regards d'étonnement et de reproche, il lui adresse ces mots mal articulés : Tétais payé pour m' attendre à tout de la part des hommes; mais vous. Monsieur, vous me trompez l Ce ministre respectable, non moins confondu que mon père, lui répond à l'instant : Monsieur le comte, ne dites pas que je vous ai trompé, dites que nous avons été trompés tous les deux. iMon père regarde encore une fois cet appareil d'ignominie, et, portant ses yeux vers le ciel : Allons, il faut boire le calice jusqu'à la lie! et il entre dans ce tombereau réservé aux assassins , aux parricides et aux sacrilèges.
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Français, nation généreuse , c'est ainsi que vous appelait mon père; nolilesse guerrière, l'honneur de cette nation, vous l'avez vu, cet homme qui était devenu par choix un de vos compatriotes et un de vos membres ; cet homme toujours digne de suivre vos exemples, digne quelquefois d'en servir luimême , vous l'avez vu promener au milieu de votre capitale , avec un appareil dans lequel une cruauté ingénieuse semblait s'être exercée à rassembler tout ce qu'un homme peut essuyer de duretés et de honte, repaissant les regards d'une populace prévenue qui insultait à son malheur, et d'ennemis acharnés qui venaient s'abreuver de son sang; vous l'avez vu, et — obligés, malgré vous, de reconnaître sous ce fardeau d'ignominie celui que votre roi lui-même avait couvert de gloire après une bataille qui avait sauvé la France — pour un instant vous n'avez plus reconnu votre patrie. Vous avez cherché cette douceur de mœurs, celte magnanimité, cette hospitalité si vantée, ce respect si ancien pour les défenseurs de l'État , source de l'héroïsme des sujets et de la grandeur du souverain. Vous avez demandé si c'était un triomphe qu'on prétendait remporter sur cette classe d'hommes qui cimentent de leur sangles fondements de la sûreté publique; si c'étaient tous les guerriers qu'on prétendait insulter dans la personne d'un seul , qui , eùt-il été coupable , ne devait pas être traité par des juges de France comme il ne l'eût pas été par les plus mortels ennemis de la France dans le temps où ils avaient mis sa tête à prix. Si vous avez tous frémi alors , si tous vous avez plaint mon père dans un moment oi^i peut-être il paraissait coupable à quelques-uns de vous, aujourd'hui que son innocence éclate de toutes parts , vous ne refuserez pas sans doute de joindre votre voix à la mienne dans une cause qui est la vôtre; vous réclamerez pour vos droits violés, pour votre honneur blessé , pour votre sûreté compromise par le jugement de mon père ; vous réclamerez pour sa mémoire elle-
même; vous montrerez que, s'il est un pays où les services d'un étranger ne soient payés que par l'envie , oia ce nom seul soit un titre d'exclusion à la justice, où il faille se faire respecter des lois au lieu de les respecter, et où l'on ne puisse les invoquer que quand on peut leur commander, ce pays n'est pas celui que vous habitez.
Mais moi, au nom de ces mêmes lois, je demanderai raison, justice, vengeance de tous les supplices qu'on a ajoutés à celui auquel mon père était condamné. On a osé dire qu'on avait voulu le punir d'avoir attenté à ses jours ! Mais depuis quand peut-on faire subir une peine sans avoir signifié un arrêt, sans avoir instruit un procès ? Mais, aux yeux de l'humanité , quel était le crime d'un homme qui voulait se dérober à une mort ignominieuse qu'il ne méritait pas? Malheur à qui ne concevrait pas ce dernier effort de l'homme outragé! c'est qu'il n'en aurait jamais eu le germe au dedans de lui '. Mais si c'eût été un crime, à qui était-ce à en répondre? Pourquoi vos infâmes satellites, si ardents à lui enlever tout ce qui pouvait exciter la cupidité, n'ont-ils pas songé à écarter de ses mains tout ce qui pourrait devenir nuisible? A qui eùt-ce été à répondre de tous les effets de son ressentiment, si une force surnaturelle n'en avait pas triomphé; si, lorsqu'il s'est vu outragé, insulté, lorsqu'il s'est cru trompé par tout l'univers, même par le ministre de la religion , il se fût porté aux derniers excès, et s'il n'eût plus reconnu des hommes dans ceux qui le traitaient comme une bêle féroce ?
M'accusera-t-on de sentir ou de peindre trop vivement? Eh bien! qu'on écoute le jugement porté il y a dix-sept siècles sur le traitement qu'a éprouvé mon père. Heureusement pour
1 Est-il nécessaire de faire remarquer que la douleur et l'indignatioa troublent ici la morale du jeune orateur? Il oublie que, la loi naturelle qui régit l'humaiiité tout entière condamnant le suicide, la tentation de se donner la mort pour se iL'rober à l'opprobre ne peut être un mouvement de vertu.
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l'hiimanilé, de tels exemples sonl rares. J'en ai cherché vainement dans les proscriptions de Sylla, parmi les cruautés de Tibère. Enfin j'en ai trouvé un... Laissons parler l'écrivain qui le rapporte. « Caligula est le seul monstre qui ait imaginé de fermer avec une éponge la bouche des suppliciés, pour leur ôler la faculté de proférer une seule parole. Avait-on jamais privé un mourant du pouvoir de se plaindre ? 11 craignait que dans ces derniers moments la douleur ne s'exprimât avec trop de liberté. Tyran farouche! peimets au moins à tes victimes de rendre le dernier soupir! laisse une issue à leur âme! qu'elle sorte par une autre voie que par des blessures ^.. » Non, ce prodige de cruauté, qui, dans le plus abominable des siècles, sous le plus cruel des tyrans et le plus corrompu des sénats , excita encore un étonnement universel, n'a pas été ordonné par le premier tribunal d'une nation généreuse et d'un roi bienfaisant. Deux hommes, deux hommes seuls l'ont ordonné, et tous deux étaient alors simples particuliers. Leurs fonctions étaient remplies , le jugement était clos, l'arrêt était signifié, l'échafaud était prêt, mon père n'existait plus pour eux; il n'existait plus pour aucun de ses juges, il était mort civilement : et deux hommes seuls , sans droit , sans pouvoir, sans mission, ont pris sur eux de prononcer et d'exécuter clandestinement un jugement différent de celui de leur cour , de manquer à une parole donnée par l'homme du roi et portée par le ministre de la religion, de renverser toutes les lois reçues, de rappeler un malheureux à la vie pour lui infliger une nouvelle mort, pour lui en infliger mille plus cruelles que celle qu'on lui préparait! et , de ces deux hommes, le premier était celui qui , sollicité d'accorder un court délai aux juges pour s'instruire et à l'accusé pour se défendre, avait répondu que , s'il pouvait doubler encore les séances, il les doublerait ;
1 Sénèque. De ira, lib. III, c. 19.
le second était celui qui avait déclaré que, si mon père lui échappait d'une façon, il ne lui échapperait pas de Vautre.... Je me lais. Mais, ô vous, qui frémissez sans doute à la simple lecture de ces horribles détails, jugez ce qui doit se passer dans le cœur d'un fils obligé de s'en pénétrer, obligé de filtrer , pour ainsi dire, le calice d'amertume dont on a abreuvé son père, de fouiller dans ses plaies pour en montrer toute la profondeur; et si, malgré la loi que je m'étais imposée , si, malgré mon profond respect pour un tribunal dont j'implore encore l'équité en éclairant son erreur, je me sens quelquefois poussé malgré moi au delà des bornes que je m'étais prescrites; si tout mon sang se soulève à la vue d'un père, d'un malheureux vieillard couvert de cicatrices , accablé de cruautés, chargé d'opprobres, traîné à un supplice injuste comme le plus méprisable des malfaiteurs , privé dans ses derniers instants d'une faculté qu'on laisse au plus vil criminel, traité en esclave, tandis que son palefrenier a été érigé en juge de ses opérations; enfin, à la vue démon père bâillonné, si mon indignation s'allume, si mon cœur laisse couler quelques gouttes du poison brûlant qu'on y a versé et qui déborde de toutes parts, que celui qui ose me condamner prononce la peine que je mérite.
Suivons-le, cet infortuné, jusqu'au dernier soupir. Comme il allait au supplice, un homme décoré d'un cordon rouge fend la presse, s'approche le plus qu'il peut de mon père , et le suit jusqu'à ce qu'il en ait été aperçu. Mon père le voit et détourne ses regards. On a ignoré son nom et ses motifs. Etait-ce un ami désolé, qui venait faire ses adieux? était-ce un ennemi déchiré de remords, qui venait demander son pardon? Mon père eût-il détourné les regards si c'eût été un ami?
Parvenu au lieu du supplice, on le mande à l'hôtel de ville; il refuse d'y aller. — Le Ciel, dit-il, me fait la grâce de
leur pardonner : si je les voyais une fois de plus, je n''€n aurais pas le courage.
Arrivé au pied de l'échafaud , on lui lit encore son arrêt : à ces mêmes mois, d'avoir Irahi les inléréis du roi, il repousse le lecteur avec une indignation mêlée de dédain , et marche à la mort sans vouloir entendre le reste, 11 était déjà sur le second échelon; il descend tout à coup, et s'adressant au seul ami qui lui restât alors dans ce monde : — Ek quoi! Monsieur, est-ce que vous allez m' abandonner ? Et mon corps... — Hloi, vous abandonner l s'écrie ce ministre respectable, ah! Monsieur , je ne vous quitterai qu après vous avoir fait rendre les honneurs de la sépulture', et je vous réponds qu'ils vous seront rendus. — Pardon, Monsieur, mon doute était un crime; je n'ai pas dû moins attendre devons... Ministre véritablement digne de la religion dont vous étiez l'organe , c'est vous qui avez adouci pour mon père les horreurs de la mort, et pour moi le supplice de la vie ; c'est à vous seul qu'il a dû et sa consolation dernière, et ces tristes honneurs que la haine lui eût enviés. Que votre nom vive à jamais dans les cœurs sensibles; et soyez éternellement l'exemple et l'honneur du sacerdoce et de l'humanité !
Tous deux sont montés sur l'échafaud. Mon père en fait le tour, promène ses regards sur l'assemblée, les reporte vers le ciel. Ses yeux disaient au peuple ce que sa voix enchaînée murmurait avec peine à ceux qui l'environnaient : Je meurs innocent.— Qu'on m'ôte ces liens, dit-il à l'exécuteur. — Monsieur le comte, ils doivent servir à vous attacher les mains derrière le dos. — On peut me couper la tête sans me lier les mains : j'ai vu plus d'une fois la mort d'aussi près. — Monsieur le comte, c'est l'usage. — 5/ c'est l'usage, faites. 11 se met à genoux, il demande la posture la plus commode pour l'exécution, et s'y place. On attache ses mains; on découvre cette tète blanchie au milieu des travaux et des périls de la guerre ; on couvre ses
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yeux du bandeau fatal. On ne le frappait pas : — Qu\it(end-on encore, dit-il à rexéculcur. — M. le comte , il n est pas temps d'exéculer Varrél. Son confesseur l'avertit qu'il est encore des vœux qu'il faut offrir au Ciel à haute voix. On lui ôte enfin cet affreux bâillon. — En ce cas, dit-il au bourreau , attends que faie fini; et surtout ne frappe pas que je ne te le dise. Il commence d'une voix ferme cette prière qu'on ne lui laisse pas achever. On le frappe; le coup porte à faux; mon père tombe sur le visage; un bourreau saisit sa tète, un autre son corps, un troisième la hache. La moitié des spectateurs étouffe dans ses sanglots , et, du milieu d'un groupe de ses ennemis qui étaient venus jouir de leur triomphe, on entend sortir ce cri : Ph'it Cl Dieu qu'on l'eût manqué vingt fois !
0 mon père ! si vous m'avez laissé de grands malheurs à pleurer, de grands devoirs à remplir, vous m'avez aussi laissé de grands exemples à suivre et de grandes vertus à retracer. Votre courage instruit le mien , et la mort , mille morts ne m'empêcheront pas de réclamer contre l'injustice delà vôtre. La France entière retentira de mes cris ; j'irai jusqu'au trône; j'embrasserai les pieds de l'auguste monarque qui y fait asseoir avec lui l'incorruptible équité; je m'écrierai : « Sire, grâce et justice ! grâce pour un infortuné obligé de se plaindre à Votre Majesté de la première cour de son royaume ; justice pour un homme vertueux, immolé par la calomnie au sein de ce môme royaume.
« Mon père. Sire, a versé sur un échafaud les restes d'un sang presque épuisé par soixante ans de combats ; et le même coup qui l'a frappé a ébranlé jusque dans ses fondements la sûreté publique, a porté l'alarme jusque dans les consciences les plus pures, a semé le découragement jusque parmi les serviteurs les plus zélés àa Votre Majesté. Oui , Sire , je mérite de ma patrie, je sers mon roi lorsque je venge mon père. « Jusqu'à son dernier jour, l'auguste aïeul de Votre Ma-
jeslé a gémi sur rodieux arrêt , source de tant de malheurs : il a dit que ce ne serait pas lui qui en répondrait, quon Vavait trompé. Ceux qui l'ont entendu existent.
c( Mais, Sire, un discours se borne à quelques témoins , il se perd en peu de temps : l'arrêt de mon père a été envoyé à six mille lieues; il passera jusqu'à la postérité la plus reculée.
« Les bontés dont ce prince a daigné me combler par la suite, celles que Voire Majesté a daigné me perpétuer, n'assurent pas encore le triomphe complet de l'innocence, parce que la côrti passion peut accorder à un malheureux ce que l'équité "doit à un opprimé.
'«L'injustice subsistera tant que le jugement injuste ne sera pas airéanti.
« C'est ce jugement, Sire, que je viens aujourd'hui dénoncer à Votre Majesté, en même temps qu'à l'univers. Je n'implore aucune faveur; je demande seulement qu'il ne me soit pas fait un déni de justice. Que les lois m'écoutenl, et qu'elles s'arment de toute leur rigueur. Que la prison dans laquelle mon père a gémi si longtemps s'ouvre, s'il le faut, pour me recevoir, et que je n'en sorte que pour éprouver le même sort que lui, si je ne démontre pas et son innocence et l'iniquité de son arrêt.
« Qu'on ne me demande plus par combien de moyens je combats cet arrêt funeste, combien de contraventions aux lois j'articule contre lui. Il existe un moyen perpétuel et constant depuis la première ligne de la procédure jusqu'à la dernière : et cette procédure, dans toutes ses circonstances, dans son ensemble, n'est elle-même qu'une seule contravention perpétuelle et constante à tout ce qu'on connaît sous le nom de lois, de justice et d'humanité.
c{ Enfin, Sire, j'apporte à Votre Majesté trois grandes vérités : elles sont démontrées, elles sont invincibles. Que
Votre Majesté elle-même daigne en tirer trois conséquences qui sont nécessaires, qui sont infaillibles.
« Mon père nétail pas coupable. Donc j'ai le droit de demander une réparation pour sa mémoire.
a Mon père, eût-il été le plus coupable des hommes, a été mal jugé. Donc j'ai le droit de demander un autre jugement.
« Mon père , d'après Vélat du procès , ne pouvait pas être bien jugé. Donc j'ai le droit de demander, ou que d'autres juges me soient nommés, ou que le procès soit rappelé à son véritable état.
« J'attends avec confiance cette justice éclatante du maître que je sors. La promesse qu'il a daigné me faire à\ine protection spéciale ne sera pas une vaine promesse. La voix de l'infortune qui s'élève avec celle de l'innocence ne s'élèvera pas en vain. Votre Majesté sait que le sang de l'homme juste crie jusqu'au ciel , quand il n'est pas écouté sur la terre : elle croira que ce serait le répandre une seconde fois que de ne le pas venger. Elle arrachera des fastes de la France un arrêt que les nations étrangères n'ont cessé de lui reprocher jusqu'à ce jour; un arrêt dans lequel tout le monde a vu une peine , et dans lequel personne n'a encore vu un crime; un arrêt, enfin, monument d'injustice et d'ingratitude pour un général qui ne devait pas s'attendre à ce prix de ses services, monument d'inquiétude et d'effroi pour tous ceux qui courent la même carrière que lui. Le jugement vengera l'innocence outragée, rassurera l'innocence alarmée. Les défenseurs de l'État, n'étant plus troublés par la crainte de voir travestir en délits jusqu'à leurs services, se livreront avec sécurité à ces transports de zèle qui ont toujours distingué les guerriers français pour leur souverain ; et, si les vœux de la reconnaissance peuvent appeler les faveurs de l'Etre suprême sur les rois , qui en sont l'image par leurs bienfaits plus encore que par leur puissance , quel degré de gloire et de prospérité ne
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sera pas réserve à un monarque pour lequel cet Etre suprême sera sollicité, tout à la fois, par un fils arraché au plus grand des malheurs , par loute une portion de ses plus fidèles sujets arrachée au plus grand des dangers , par la vertu même arrachée à l'ignominie, par Thumanilé entière intéressée à la conservation de ses droits , au maintien de ses lois et à la proscription de tout ce qui tend à violer les uns et à abuser des autres. »
Dix commissaires , pris dans le conseil d'Etat privé du roi, examinèrent l'affaire. D'Aguesseau les présida en qualité de doyen, et Lambert , maître des requêtes, fut le rapporteur.
Un premier arrêt, daté du 21 avril 1777, ordonna l'apport des charges et procédures du greffe du parlement de Paris au greffe du Conseil. Un second ariêt du même conseil, cassa, le 25 mai 1778, l'arrêt rendu par le parlement de Paris, le 6 mai 1766, contre Ttiomas-Arthur de Lally, etc., et tout ce qui a suivi cette condamnation. Un troisième arrêt du 21 décembre de la même année nomma le jeune comte de Lally curateur à la mémoire de son père, et envoya la cause au parlement de Normandie.
Ce mémoire, produit au conseil d'Etat du roi , en 1777, fut signifié, en 1779, par le comte de Lally, eu qualité de curateur à la mémoire de son père, au procureur général du parlement de Rouen; et, en 1783, au procureur général du parlement de Dijon, lorsque le procès passa à cette cour, après la cassation des huit arrêts du parlement de Rouen, qui avait reçu l'intervention du sieur Duval d'Eprémesnil. Publié ù Rouen en 1779, à Dijon en 1783; lacéré et brûlé par le bourreau, le 23 août 1783, en vertu d'un arrêt du parlement de Bourgogne, ce même plaidoyer fut reproduit, en 1786, au conseil d'Etat du roi , avec la demande en cassation formée contre l'arrêt du parlement de Dijon.
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