PÉRORAISON DU PLAIDOYER
présenté en 1780 , au parlement de Rouen , par le comte de Lally-Tûlexdal, capitaine de cavalerie dans le régiment des cuirassiers, curateur à la mémoire du feu comte de Lally son père. — Contre M. Dival d'Eprémesnil, conseiller au parlement de Paris, neveu, par son père, du feu sieur Duval de Leyrit.
La sentence du conseil d'Etat, qui avait cassé l'arrêt de mort porté en 4766 , ne suffisait pas à la piété filiale de l'orateur ; il voulut dô plus que Tinnocence de son père fût juridiquement reconnue par une seconde sentence dcclai'ant en termes exprès qu'il n'avait pas été coupable du crime de lèse-majesté. Tel était l'objet du renvoi au parlement de Normandie; et l'afFaii'e allait être jugée selon les désirs du jeune comte, quand Duval d'Eprémesnil intervint, comme neveu de défunt sieur Duval deLeyrit, qui avaf«t été un des principaux accusateurs du général exécuté. Cet avocat, déjà célèbre par son éloquence, prétendit qu'on ne pouvait revenir sur cette cause sans noircir la mémoire de son oncle 1. Voici les dernières pages de la réponse du comte de Lally.
Sans avoir reçu de moi l'ombi'e d'une offense, sans
droit, sans nécessité, sans utilité, sans pitié pour des malhcut's qu'il n'a pas même d'intérêt à prolonger, sans respect pour la vérité qu'il n'a pas même d'intérêt à obscurcir, sans égard pour la mémoire de son oncle qu'il a abandonnée autrefois, qu'il compromet aujourd'hui , et que la crédulité elle-même ne peut pas regarder comme le mobile réel d'une entreprise impossible, gratuitement, publiquement, M. d'Eprémesnil vient troubler une réclamation sacrée qui ne pouvait lui porter aucun préjudice. 11 publie , il imprime, il répand une diffamation que sa demande, même fondée, ne l'eùit pas autorisé à mettre au jour. Il représente le père comme un lâcbe, comme un traître, comme le criminel le plus odieux qui ait jamais existé. 11 représente le fils comme un factieux , comme un incendiaire, comme un sacrilège, comme un athée. Enfin, Messieurs, pour sentir combien mes demandes sont, je ne dis
1 Ce plaidoyer a 31'» pages in-i".
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pas seulement justes, mais excessivement modérées, rappelezvous ce trait par lequel mon adversaire a fini, ce trait qui est encore du nombre de ceux qui n'ont jamais eu d'exemple : cette évocation de l'ombre de mon père; ce discours qu'on m'a fait adresser par elle, et que je regarde comme la mesure de ce que la cruauté d'un homme peut inventer, et de ce que la sensibilité d'un autre peut souffrir.
El vous avez voulu parler des droits de la nature ! et vous êtes pèrel Que dis-je? le cri public annonce de toute part que vous devez réclamer ce titre auprès de vos juges, que vous devez fixer leurs regards, appeler leur intérêt sur cet enfant que le Ciel vous a donné. Ah! je serai peut-être le premier à répandre des larmes, si cette scène s'exécute. Je le respecte, cet enfant, son âge , sa candeur , les vertus dont ses traits olTrent le présage. Je n'ai pu, sans émotion, le voir à vos côtés pendant toutes nos audiences. Je suis loin d'avoir osé contre vous ce que vous avez osé contre moi , quoique vous fussiez l'agresseur; mais je vous jure que je n'aurais jamais eu le courage de plaider devant lui , si son enfance ne lui eût épargné le chagrin de me comprendre. Je change les positions pour un instant. Je suppose, ce qu'à Dieu ne plaise ! que vous descendiez aujourd'hui au tombeau , que votre fils soit dans un âge raisonnable, et que je poursuive contre lui la réparation des outrages dont vous avez accablé mon père et moi : croyez que je lui demanderais pardon, à votre fils, de la nécessité cruelle à laquelle je serais réduit. Croyez que je lui dirais : « Votre père a eu dos vertus, votre père a eu des époques glorieuses dans sa vie. Plus d'une fois il a ravi, dit-on, l'admiration publique. 11 a été une cause, et c'était la cause d'une mère , dans laquelle il a fait couler les larmes de tous ceux qui l'écoutaienl. Il a été une autre cause, et c'était la cause de la pairie , dans laquelle il a enflammé d'un enlbousiasme héroïque , dans laquelle il a élevé au-dessus d'eux-
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mêmes et les magistrats et les citoyens dont il était environné. Mais il a eu un instant de passion; et cette passion a produit sur lui ce qu'elle produit sur tous les hommes : elle l'a rendu cruel et injuste. Il a calomnié mon père , il m'a calomnié moimême. Je puis vous sacrifier mon injure ; mais je ne puis ni ne dois vous sacrifier celle de mon père. Je dois prouver que mon père était innocent; lâchez de prouver que le vôlre n'était pas coupable; tâchez de prouver que, s'il a cherché à tromper les autres, du moins il était trompé lui-même; que, si sa bouche a dit le mensonge, du moins son cœur n'a pas connu la vérité. » Voilà, Monsieur, ce que je dirais à votre fils. Mais faire une recherche barbare des injures les plus sanglantes pour vous en accabler en sa présence! mais vous prodiguer devant lui les noms â'imposleur, de lâche, de 'prévaricateur, de traître! mais vous haïr davantage, mais le haïr lui-même, parce qu'il vous défendrait! mais mettre mon orgueil et ma joie à le désespérer, à le déchirer ! mais, pour goûler cette joie coupable, offenser jusqu'aux premiers sentiments, renverser jusqu'aux premières lois de la nature, abattre d'une main sacrilège la barrière qui sépare les vivants et les morts, vous faire sortir de votre tombeau , pour dire à ce malheureux enfant : Ne m'imitez pas , mon fils, ne me défendez pas!... j'aimerais mieux mille fois y descendre moi-même !
Ah! Messieurs, je vous demande justice, et vous mêla devez. Qui de vous n'a pas senti tout ce que je devais éprouver? qui de vous n'a pas frémi de tous les chagrins qui sont venus fondre sur moi? Eh! que parlé-je de chagrins? A peine ai-je pu me garantir des remords, depuis ce moment affreux. Cette ombre que l'on a évoquée, pour l'insulter avec tant d'inhumanité, je n'ai plus cessé de la voir. Elle est restée attachée à mes pas, plaintive, désolée, me demandant vengeance et accusant ma faiblesse. Le jour, la nuit, à cet instant plus que jamais , sa douleur me poursuit, son aspect me
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déchire, ses reproches m'accablent. Je Tenlends qui me crie : « Mon fils! et lu étais présent, et j'ai été outragé à ce point! tu as pu l'écouter, et tu as pu le laisser achever, ce discours impie que l'on a prêté à ton père ! tu ne t'es pas élevé des le premier mol! tu n'a pas imposé silence à la voix qui blasphémait la nature et la vérité! Moi , l'exhorter à ne pas m'imitcr ! Ah! j'eus des défauts sans doute , et c'est le partage de l'humanité : mais dis, crois-tu pouvoir jamais être plus attaché à tes devoirs, plus fidèle à ta patrie , plus idolâtre de ton roi, plus prodigue de ton sang pour l'une et pour l'autre, que ton père ne l'a été? Moi , l'exhorter à ne pas me défendre! tu sais si c'est là ce que j'ai demandé , ce que j'ai attendu de toi en mourant ! Tu as lu mes derniers écrits , tu as entendu ceux qui ont reçu mes dernières paroles ; tu sais si , dans le fond de mon cachot , si, à la face des autels témoins de ma condamnation , si , en descendant de l'horrible tombereau dans lequel ils m'avaient garrotté, si, à l'aspect de l'échafaud qui allait recevoir mon sang, si, en posant le pied sur le funeste échelon, j'ai tracé une seule ligne, proféré un seul mot, fait un seul geste qui ne fût un garant de mon innocence ! Ma voix, ma voix fût restée libre, lorsqu'on me traînait au supplice, si elle eût parlé le langage qu'on ose me faire tenir, quand je n'existe plus pour les confondre. Les cruels! ils ont voul|^ m'ôter l'honneur ; ils ont réussi à m'ôter la vie , et ils ne veulent pas même me laisser reposer en paix au sein de la mort que je leur dois. Ils viennent m'arracher à mon lugubre asile, pour me faire dévorer encore de nouvelles insultes ; et , ne sachant plus quels tourments inventer , ils ont fini par forcer ma bouche à me calomnier, après l'avoir empêchée autrefois de me défendre. Et tu l'as souffert ! Qu'est devenue ta tendresse? qu'est devenu ton courage? n'ai-je plus de vengeur? n'ai-je plus de fils?... » Arrêtez, ombre chère et sacrée, arrêtez! Oui, vous avez un fils, et il est toujours le même,
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pénélré de vos vertus et brûlant de les imiter, convaincu de votre innocence et ne respirant que pour la défendre. Mon père, mon malheureux père! vous m'avez donné, vous m'avez laissé une vie d'amerlume et de désespoir : eh bien ! je le jure par vous, j'en atteste le Ciel, je ne changerais pas ma douloureuse existence contre lexistence la plus brillante qui m'enlèverait à votre défense. Croyez que tous les supplices qui peuvent accabler l'humanité se sont rassemblés sur votre fils, dans l'instant où vous avez été si cruellement outragé; croyez que j'ai remporté la victoire la plus difficile peut-être qu'il soit donné à l'homme de remporter; mais croyez surtout que je n'ai pu la remporter que pour vous. Non — et je le dis sans crainte devant des magistrats qui sont hommes avant d'être juges — non , mon respect pour les lois et pour leurs ministres, quelque profond qu'il soit, n'eût pas suffi à lui seul pour me contenir : mais j'ai songé que je les invoquais pour vous; j'ai songé qu'il était inutile à votre cause qu'on vît se déployer, dans toute son étendue, la barbarie de vos ennemis; et je me suis immolé moi-même, dans l'espoir que le sacrifice de la nature tournerait au profit de l'innocence. Ilélas ! nous avons encore tous les deux , vous plus d'un outrage à essuyer, et moi plus d'un supplice à souffrir. Les rumeurs publiques portent tous les jours jusqu'à moi les menaces de la haine et de la vanité. Des voyages se font , des conseils se tiennent, des pièces prétendues victorieuses se tirent de l'oubli ou du néant. Toutes les passions réunies ont conjuré contre la vérité. Eh! qui sait si elles ne parviendront pas h répandre encore sur elle quelques nuages pendant quelques instants? Sans doute il est un art d.3 faire paraître l'innocence même coupable, puisque vous avez péri sur un échafaud. Mais rassnrez-vous, ô mon père! l'heure de la justice approche... Guerriers, jurisconsultes, citoyens, vous qui m'avez encouragé dans ma défense, vous qui m'avez soutenu dans mes
A DU VAL d'éprémesnil. 507
peines , vous que l'on m'a fait un crime d'inlcrcsserj vous que Ton va se faire une gloire de séduire, écoutez la prière que je vous adresse. Il me serait affreux que vos suffrages me fussent enlevés un seul instant. 11 me serait affreux que mon père fût, un seul instant, noirci dans votre esprit. Vous allez entendre son accusateur : si vous sentez s'élever au dedans de .vous un seul doute; si, peu instruits de la vérité de quelque fait, vous êtes ébranlés par l'illusion du roman, je vous en conjure par vos vertus , par celles de mon père , par nos malheurs, par notre sang qui a longtemps coulé dans les combals avant de couler sur les échafauds, par cette ombre défigurée que l'on a traînée ignominieusement, que l'on a chargée d'opprobres à vos yeux et aux miens, par ce nom chéri qui subjugue, qui entraîne tous les cœurs français, par le nom de votre roi qui a proscrit l'arrêt de notre condamnation , suspendez votre opinion jusqu'à ce que nos juges aient prononcé. Rappelez-vous, opposez à chaque imprécation de notre cruel ennemi, ces paroles sacramentelles qui lui sont échappées à lui-même, ces paroles si terribles pour lui, et si consolantes pour nous : la vérité est au procès. Et vous, juges intègres, souffrez que je tombe à vos pieds sans vous adresser aucune prière , elle vous offenserait ; mais pour y attendre en silence , et dans une sécurité parfaite, la décision de mon sort. Non , vous ne vous rendrez pas complices des entreprises que l'on ose former contre cette vérité. ISon , vous ne renverserez pas de fond en comble toutes les règles de l'ordre judiciaire. Vous ne prononcerez pas un arrêt qui serait un signal de ralliement pour une armée de calomniateurs , et qui m'ôterait jusqu'à l'espoir d'un jugement. Pour complaire à une portion d'hommes aveuglés par l'intérêt personnel et par l'esprit de parti, vous ne rejetterez pas les vœux de tout le militaire français, de toute la noblesse, de tous les citoyens éclairés qui sont encore alarmés par Tarrêt du malheureux
S08 LALLY. — 1780. — RÉPONSE A DU VAL d'ÉPRÉMESNIL.
Lally, ceux de la Franco entière qui demande à être purgée de la honte de cette condamnation. Vous ne tromperez pas l'attente de l'Europe qui a les regards fixés sur vous. Vous ne vous baignerez pas dans le sang innocent que vous vous êtes chargés de venger, et que vous n'avez pas eu le malheur de répandre. Enfin, vous n'étendrez pas jusque sur le fils le supplice injuste du père. Vous ne me condamnerez pas au bannissement; au malheur affreux de renoncer à mes amis qui m'ont consolé, à ma patrie que je chéris, à mon roi que j'adore ; à la triste nécessité de promener aux yeux des nations étrangères la seconde victime d'un double déni de justice; au tourment insupportable de déposer ainsi perpétuellement contre mon propre pays, et de faire dire à tous ceux qui me verraient : « Ce peuple qui , considéré dans chacun de ses individus , est si bon, si honnête, si généreux, une fois réuni en corps , une fois dominé par l'esprit de corps, aime mieux oublier ses vertus que de réparer ses erreurs. Il n'a pas de lois qui sachent protéger l'innocence ; mais il en a qui admettent la délation contre un homme mort depuis treize années, contre un homme immolé en vertu d'un arrêt que son souverain a déclaré illégal et injuste, contre un homme qu'on ne peut plus entendre aujourd'hui et que l'on a craint d'entendre autrefois, contre un homme que l'on somme de répondre du fond de son tombeau et que l'on a envoyé au supplice avec un bâillon qui lui fermait la bouche ! » Je persiste dans mes conclusions.
Le comte de Lally perdit deux fois sa cause aux parlements de Rouen et de Dijon. L'affaire revint, en 1786, au conseil d'Etat, où elle demeura inachevée , la révolution française étant survenue. L'opinion publique a réhabilité la mémoire du malheureux général, et Louis XVIII a sanctionné les jugements des deux rois ses prédécesseurs, en permettant au fils du comte décapité d'ajouter à ses armes cette devise : I>contam!natis
FtUET HONORIBLS.
DISCOURS
prononcé par Mirabeau >, à l'Assemblée Nationale, dans la séance du 26 septembre 1789.
Les dépenses de l'Etat augmentaient, et ses ressources diminuaient à mesure que croissait l'anarchie. Un premier emprunt de trente millions, consenti par l'Assemblée Nationale, n'en avait rapporté que trois ; un second de quatre-vingts raillions, autorisé trois semaines après, n'en produisit que six. Le ministre des finances, qui, comptant sur son habileté, avait jusque-là rassuré les esprits qu'effrayait le danger d'une banqueroute publique, vit bien qu'il n'y avait plus d'espoir que dans un aveu franc et explicite des besoins du trésor : ils s'élevaient à quatre cent cinquante millions. 11 confessa donc sa détresse, en proposant à l'Assemblée la contribution du quart des revenus de chaque particulier. Cette demande exorbitante et cette déclaration tardive lui firent perdre le reste de sa popularité. Cependant ses calculs étaient appuyés par le comité des finances , qui avait en même temps reconnu l'urgence de la mesure proposée. Plusieurs députés faisaient au rapporteur de ce comité des questions sur lei détails ; Mirabeau monta à la tribune.
Messieubs ,
Demander des détails sur des objets de détail , c'est s'éloi- "■ner de la question. Il y a déjà trois jours que le ministre des finances vous a peint les dangers qui nous environnent, avec l'énergie que réclame une situation presque désespérée ; il vous demande les secours les plus urgents; il vous indique des moyens; il vous presse de les accepter. Votre comité des finances vient de vous soumettre un rapport parfaitement conforme à l'avis du ministre : c'est sur cet avis et sur ce rapport qu'il s'agit de délibérer.
» Honoré-Gabriel de Riquetti, comte de Mirabeau , avait alors quarante ans.
Noies hist. N» 224.
^'^ 'MIRABEAI'. — 1789. — TtISCOURS
Mais telle est ici la fatalité de nos circonstances : nous avons d'autant moins le temps et les moyens nécessaires pour délibérer que la résolution à prendre est plus décisive et plus importante. Les revenus de l'Etat sont anéantis, le trésor est vide, la force publique est sans ressorts; et c'est demain, c'est aujourd'hui, c'est à cet instant même que l'on a besoin de votre intervention.
Dans dételles circonstances, Messieurs, il me paraît impossible, soit d'offrir un plan au premier ministre des finances, soit d'examiner celui qu'il nous propose.
OlTrir un plan n'est pas notre mission , et nous n'avons pas une seule des connaissances préliminaires indipensables pour essayer de se former un ensemble des besoins de l'Elat et de ses ressources.
Examiner le projet du premier ministre des finances, c'est une entreprise tout à fait impraticable. La seule vérification de ses chiffres consumerait des mois entiers ; et si les objections qu'on pourrait lui faire ne portent que sur des données hypothétiques, les seules que la nature de notre gouvernement nous ait permis jusqu'ici de nous procurer, n'auraiton pas mauvaise grâce de trop presser des objections de cette nature, dans des moments si pressés et si critiques?
11 n'est pas de votre sagesse , Messieurs , de vous rendre responsables de l'événement , soit en vous refusant à des moyens que vous n'avez pas le loisir d'examiner, soit en leur en substituant que vous n'avez pas celui de combiner et de réfléchir. La confiance sans bornes que la nation a montrée dans
tousles temps au ministre des finances que ses acclamations ont rappelé , vous autorise suffisamment, ce me semble, à lui en montrer une illimitée dans les circonstances. Acceptez ses propositions sans les garantir, puisque vous n'avez pas le temps de les juger; acceptez-les de confiance dans le ministre, et croyez qu'en lui déférant cette espèce de dictature provisoire,
VOUS remplissez vos devoirs de citoyens et de représentants de la nation.
M. Necker réussira , et nous bénirons ses succès, que nous aurons d'autant mieux préparés que notre déférence aura été plus entière et notre confiance plus docile. Que si, ce qu'à Dieu ne plaise ! le premier ministre des finances échouait dans sa pénible entreprise, le vaisseau public recevrait sans doute une grande secousse sur l'écueil où son pilote chéri l'aurait laissé toucher; mais ce heurtement ne nous découragerait pas : vous seriez là , iMessieurs; votre crédit serait intact; la chose publique resterait tout entière...
Acceptons de plus heureux présages; décrétons les propositions du premier ministre des finances , et croyons que son génie, aidé des ressources naturelles du plus beau royaume du monde et du zèle fervent d'une assemblée qui a donné et qui doit encore de si beaux exemples, saura se montrer au niveau de nos besoins et de nos circonstances.
Ce discoui's entraîna l'Assemblée; on allait adopter par acclamation le décret suivant : « L'Assemblée Nationale , vu l'urgence des circonstances, décrète un secours extraordinaire du quart des revenus de chaque citoyen; et renvoie j pour le mode, au pouvoir exécutif. » L'orateur reprit :
En énonçant mon avis , je n'ai point entendu. Messieurs, rédiger ma proposition en décret. Un décret d'une importance aussi majeure ne peut être imaginé et rédigé au milieu du tumulte. J'observe que le décret, tel qu'il vient devons être proposé, ne peut pas être le mien, et je désapprouve la sécheresse de ces mots : renvoie , pour le mode , au pouvoir exécutif. Encore une fois, Messieurs, la confance illimitée de la nation dans le ministre des finances justifiera la vôtre; mais il n'en faut pas moins que l'émanation du décret que vous avez à porter soit expressément provoquée par le mi' nistre. Je vois encore un nouvel inconvénient dans la rédac-
ol2 MIRABEAL-. — 1789. — DISCOURS
tion du décret : il faut bien se garder de laisser croire au peuple que la perception et l'emploi de la charge que vous allez consentir ne seront ni sûrs, ni administrés par ses représentants. En demandant, Messieurs, que votre délibération soit prise sans aucun délai, je demande aussi que la rédaction du décret soit mûrement réfléchie; et je me retirerai de l'assemblée pour me livrer à ce travail , si vous me l'ordonnez.
Tout le monde l'invite àse retirer. Il reparaît un moment après, avec le projet de décret suivant : « L'Assemble'e Nationale, délibérant sur le discours lu par le premier ministre des finances à la séance du 24, ouï le rapport du comité des finances, frappée de l'urgence des besoins de l'Etat, et de ^impossibilité d'y pourvoir assez promptement si elle se livre à un examen approfondi et détaillé des propositions contenues dans ce discours ; considérant que la conflance sans bornes que la nation entière a témoignée à ce ministre Tautorise et lui impose en quelque sorte l'obligation de s'abandonner entièrement à son expérience et à ses lumières, a décrété et décrète d'adopter textuellement les propositions du premier ministre des finances, relatives aux mesures à prendre actuellement pour subvenir aux besoins instants du trésor public, et pour donner les moyens d'atteindre à l'époque où l'équilibre entre les revenus et les dépenses» pourra être rétabli d'après un plan général et complet d'imposition, da perception et de dépense; autorise en conséquence le premier ministre des finances à lui soumettre les projets d'ordonnances nécessaires à l'exécution de ces mesures, pour recevoir l'approbation de l'Assemblée , et être ensuite présentés à la sanction royale. »
M. d'Eprémesnil \ en combattant ce projet de décret , témoigna sa surprise d'y trouver l'éloge de M. Necker ; Mirabeau répondit :
11 me semble que j'ai rarement été inculpé de flagornerie*. Lorsque, dans l'arrêté dont l'Assemblée m'a chargé de lui présenter le projet, j'ai rappelé la confiance sans bornes que la nation a montrée au premier ministre des finances, c'est un
1 Duval d'Eprémesnil, qui avait fait échouer Lally-Tolendal au parlement de Rouen et de Dijon. Ci-dessus, p. 511 et 512. — « Mirabeau était un des adversaires les plus constants du ministère.
»\m LA CONTRIBITION DU QfART. 5l3
fait que j'ai raconté , ce n'est pas un éloge que j'ai donné. Je me suis rigoureusement conformé à l'esprit de la décision que l'Assemblée Nationale paraissait adopter, je veux dire l'acceptation de confiance d'un plan que les circonstances fie nous laissaient pas le loisir d'examiner^ et la déclaration que cette confiance dans le ministre nous paraissait autorisée par celle que lui avaient montrée nos commettants.
Lorsque je me suis retiré pour préparer ce que l'assemblée avait bien voulu me charger de rédiger, on a beaucoup dit que j'allais rapporter de Féloquence, et non un décret. Lorsque je reviens, on accuse mon projet de décret de sécheresse, d^aridité, de malveillance. Les amis du ministre insinuent que je veux le compromettre en sauvant de toute responsabilité, dans une occasion si délicate, l'Assemblée Nationale. D'un autre côté, on semble croire que je veux faire manquer les mesures du gouvernement, en spécifiant dans le décret de l'assemblée qu'elle accepte le plan du ministre, de confiance en l'homme et sans disenter son projet.
La vérité ne se trouve jamais qu'au milieu des assertions exagérées; mais s'il est difficile de répondre à des imputations contradictoires , il me sera très-facile de mettre à leur aise ceux qui font de grands efforts pour tâcher de me deviner.
Je n'ai point l'honneur d'être l'ami du premier ministre des finances; mais je serais son ami le plus tendre, que, citoyen avant tout et représentant de la nation , je n'hésiterais pas un instant à le compromettre plutôt que l'Assemblée Nationale. Ainsi l'on m'a deviné, ou plutôt, on m'a entendu; car je n'ai jamais prétendu me cacher. Je ne crois pas , en effet, que le crédit de l'Assemblée Nationale doive être mis en balance avec celui du premier ministre des finances ; je ne crois pas que le salut de la monarchie doive être attaché à la tète d'un mortel quelconque; je ne crois pas que le royaume fût en péril quand M. Necker se serait trompé; et je crois que le salut public
ol4 MIRABEAU. ~ 1789. — DISCOURS
serait très-compromis si une ressource vraiment nationale avait avorté, si l'assemblée avait perdu son crédit et manqué une opération décisive.
11 faut donc, à mon avis, que nous autorisions une mesure profondément nécessaire, à laquelle nous n'avons, quant à présent, rien à substituer; il ne faut pas que nous l'épousions, que nous en fassions notre œuvre propre, quand nous n'avons pas le temps de la juger.
Mais, de ce qu'il me paraîtrait profondément impolitique de nous rendre les garants des succès de M. Necker, il ne s'ensuit pas qu'il ne faille, à mon sens, seconder son projet de toutes nos forces, et tâcher de lui rallier tous les esprits et tous les cœurs.
Personne n'a le droit de me demander ce que je pense individuellement d'un plan sur lequel mon avis est que nous ne devons pas nous permettre de discussion. Cependant , afin d'éviter toute ambiguïté et de déjouer toutes les insinuations qui ne tendent qu'à aiguiser ici les méfiances , je déclare que j'opposerais à ce plan de grandes objections , s'il s'agissait de le juger. Je crois que, dans les circonstances infiniment critiques qui nous enveloppent , il fallait créer un grand moyen sans la ressource du crédit; qu'il fallait, en s'adressant au patriotisme, craindre ses réponses, craindre surtout cet égoïsme concentré, fruit de la longue habitude du despotisme, cet égoïsme qui désire de grands sacrifices à la sûreté publique, pourvu qu'il n'y contribue pas; qu'on devait redouter cette multitude d'incidents qui naissent chaque jour, et dont les mauvais effets circulent dans le royaume longtemps après qu'ils ont pris fin autour de nous; que, les circonstances ne promettant pas un retour de confiance assez prochain pour en faire usage immédiatement, se servir du crédit des ressources volontaires, c'était exposer de très-bonnes mesures à être usées quand les sujets d'alarmes ne subsisteront plus; qu'eu un mot
iJLR LA G0.\TR1BUTI0-N DU QUART. 315
c'était d'une contribiilion forcéo qu'il fallait allendre des succès. El qu'on ne dise pas que ce genre de contribnlion était impossible. Car de deux choses Tune : ou nous pouvons encore compter sur la raison des peuples et sur une force publique suffisante pour efiéctuer une mesure nécessaire à leur salut , ou nous ne le pouvons plus. Dans le premier cas , si la contribution était sagement ordonnée, elle réussirait; dans le second^ peu nous importerait qu'elle échouât, car il serait prouvé que le mal serait à son dernier période.
Mais cette opinion , comme toute autre, n'est pas une démonstration ; je puis avoir tort, et je n'ai pas même le temps de m'assurer si j'ai tort ou raison. Forcé de choisir en nn instant pour la patrie, je choisis le plan que, de confiance pour son auteur, elle préférerait elle-même ; et je conseille à l'Assemhlée Nationale de prendre le parti qui me paraît devoir inspirer à la nation le plus de confiance, sans compromettre ses véritables ressources.
Quant à la prétendue sécheresse du décret que je propose, j'ai cru jusqu'ici que la rédaction des arrêtés du corps législatif ne devait avoir d'autre mérite que la concision et la clarté. J'ai cru qu'un arrêté de l'Assemblée Nationale ne devait pas être un élan de rhéteur ou même d'orateur; mais je suis loin de penser qu'il faille négliger en cette occasion les ressources de l'éloquence et de la sensibilité. Malheur à qui ne souhaite pas au premier ministre des finances tous les succès dont la France a un besoin si éminent! Malheur à qui pourrait mettre des opinions ou des préjugés en balance avec la patrie ! Malheur à qui n'abjurerait pas toute rancune, toute méfiance, toute haine sur l'autel public! Malheur à qui ne seconderait pas de toute son influence les propositions et les projets de l'homme que la nation elle-même semble avoir appelé à la dictature ! Et vous, Messieurs, qui, [)lus que tous autres, avez et devez avoir la confiance des peuples , vous devez plus par-
ol6 MIRABEAL'. — 1789. — DISCOURS
ticulièrement sans doute au ministre des finances votre concours et vos recommandations patriotiques. Ecrivez une adresse à vos commettants, où vous leur montriez ce qu'ils doivent à la chose publique, l'évidente nécessité de leurs secours et leur irrésistible efficacité , la superbe perspective de la France , l'ensemble de ses besoins , de ses ressources , de ses droits , de ses espérances, ce que vous avez fait , ce qu'il vous reste à faire, et la certitude où vous êtes que tout est possible, que tout est facile à l'honneur, à l'enthousiasme français... Composez, Messieurs, publiez cette adresse; j'en fais la motion spéciale : c'est, j'en suis sûr, un grand ressort, un grand mobile de succès pour le chef de vos finances. Mais, avant tout, donnez-lui des bases positives; donnez-lui celles qu'il vous demande, par une adhésion de confiance à ses propositions, et que, par votre fait du moins, il ne rencontre plus d'obstacles à ses plans de liquidation et de prospérité.
M. de Lally-Tolendal proposa d'adopter le plan de M. Necker, et de renvoyer la rédaction du décret au comité des flnances. Cette motion fit naître des contestations très-vives sur ces deux manières d'approuver le plan du ministre, a Les moments étaient ohers , dit Laharpe , et on les perdait en difficultés de détails. Mirabeau avait déjà parlé trois fois ; il était quatre heures du soir; rien ne se décidait; et, de lassitude, comme il arrive souvent après une longue discussion, on était prêt à renvoyer encoie l'affaire au comité ; il reprend la parole une quatrième fois, et ramasse toutes ses forces pour emporter le décret... Ce discours est, dans son genre, un des plus admirables monuments de l'éloquence française. »
Messieurs ,
Au milieu de tant de débals tumultueux, ne pourrais-je donc pas ramener à la délibération du jour par un petit nombre de questions bien simples?
Daignez, Messieurs, daignez me répondre.
SUft LA CONTRlBl'Tîo:* DU QUART. 517
Le premier ministre des finances ne vous a-t-il pas offert le lableau le plus effrayant de notre situation actuelle?
Ne vous a-t-il pas dit que tout délai aggravait le péril? qu'un jour, une heure, un instant pouvaient le rendre mortel?
Avons-nous un plan à substituer à celui qu'il nous propose? Ouil a crié quelqu'un dans l'assemblée. Je conjure celui qui répond oui de considérer que son plan n'est pas connu ; qu'il faut du temps pour le développer , l'examiner , le démontrer; que, fût-il immédiatement soumis à notre délibération , son auteur a pu se tromper; que, fût-il exempt de toute erreur , on peut croire qu'il s'est trompé ; que , quand tout le monde a tort , tout le monde a raison ; qu'il se pourrait donc que l'auteur de cet autre projet, même en ayant raison, eût tort contre tout le monde, puisque, sans l'assentiment de l'opinion publique, le plus grand talent ne saurait triompher des circonstances... Et moi aussi je ne crois pas les moyens de M. Necker les meilleurs possibles; mais le Ciel me préserve, dans une situation si critique, d'opposer les miens aux siens ! Vainement je les tiendrais pour préférables : on ne rivalise pas en un instant une popularité prodigieuse, conquise par des services éclatants , une longue expérience, la réputation du premier talent de financier connu ; et, s'il faut tout dire, des hasards , une destinée telle qu'elle n'échut en partage à aucun autre mortel.
Il faut donc en revenir au plan de M. Necker.
Mais avons-nous le temps de l'examiner , de sonder ses bases, de vérifier ses calculs?... Non, non, mille fois non. D'insignifiantes questions, des conjectures hasardées, des tâtonnements infidèles, voilà tout ce qui, dans ce moment, est en notre pouvoir. Qu'allons-nous donc faire par le renvoi de la délibération ? Manquer le moment décisif; acharner notre amour-propre à changer quelque chose à un ensemble que nous n'avons pas même conçu , et diminuer, par notre inter-
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vcnlion indiscrète , l'influence d'un minisire dont le crédit financier est et doit être plus grand que le nôtre... Messieurs, certainement il n'y a là ni sagesse ni prévoyance... ; mais du moins y a-t-il de la bonne foi?
Oh! si des déclarations moins solennelles ne garantissaient pas notre respect pour la foi publique, notre horreur pour Yinfâme mol de banqueroute, j'oserais scruter les motifs stcrets, et peut-être, hélas! ignorés de nous-mêmes, qui nous font si imprudemment reculer au moment de proclamer l'acte d'un grand dévouement certainement inefficace s'il n'est pas rapide et vraiment abandonné. Je dirais à ceux qui se familiarisent peut-être avec l'idée de manquer aux engagements publics, par la crainte de l'excès des sacrifices, par la terreur de l'impôt... : Qu'est-ce donc que la banqueroute, si ce n'est le plus cruel, le plus inique , le plus inégal, le plus désastreux des impôts?... Mes amis, écoutez un mot, un seul mot.
Deux siècles de déprédations et de brigandages ont creusé le gouffre où le royaume est près de s'engloutir. Il faut le combler, ce goufire effroyable. Eh bien! voici la liste des propriétaires français. Choisissez parmi les plus riches, afin de sacrifier moins de citoyens. Mais choisissez; car ne faut-il pas qu'un petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple? Allons, ces deux mille notables possèdent de quoi combler le déficit. Ramenez l'ordre dans vos finances , la paix et la prospérité dans le royaume. Frappez, immolez sans pitié ces tristes victimes, précipitez-les dans l'abîme; il vase refermer... Vous reculez d'horreur... Hommes inconséquents ! Hommes pusillanimes! Eh! ne voyez-vous donc pas qu'en décrétant la banqueroute, ou, ce qui est plus odieux encore, en la rendant inévitable sans la décréter, vous vous souillez d'un acte mille fois plus criminel, et, chose inconcevable! gratuitement criminel; car enfin, cet horrible sacrifice ferait du moins disparaître le déficit. Mais croyez-vous, parce que vous n'aurez pas
payé, que vous ne devrez plus rien? croyez- vous que les milliers, les millions d'hommes qui perdront en un instant par l'explosion terrible, ou par ses contre-coups, tout ce qui faisait la consolation de leur vie et peut-être leur unique moyen de la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir de votre crime? Contemplateurs stoïques des maux incalculables que celte catastrophe vomira sur la France , impassibles égoïstes, qui pensez que ces convulsions du désespoir et de la misère passeront comme tant d'autres , et d'autant plus rapidement qu'elles seront plus violentes, êtes-vous bien sûrs que tant d'hommes sans pain vous laisseront tranquillement savourer les mets dont vous n'aurez voulu diminuer ni le nombre ni la délicatesse?... Non, vous périrez; et, dans la conflagration universelle que vous ne frémissez pas d'allumer, la perte de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos détestables jouissances.
Voilà où nous marchons... J'entends parler de patriotisme, d'élans du patriotisme, d'invocations au patriotisme. Ah! ne prostituez pas ces mots de patrie et de patriotisme. H est donc bien magnanime l'effort de donner une portion de son revenu pour sauver tout ce qu'on possède! Eh ! Messieurs, ce n'est là que de la simple arithmétique; et celui qui hésitera ne peut désarmer l'indignation que parle mépris que doit inspirer sa stupidité. Oui, Messieurs , c'est la prudence la plus ordinaire, la sagesse la plus triviale, c'est votre intérêt le plus grossier que j'invoque. Je ne vous dis plus comme autrefois : Donnerez-vous les premiers aux nations le spectacle d'un peuple assemblé pour manquer à la foi publique? Je ne vous dis plus : Eh! quels litres avez-vous à la liberté? quels moyens vous resteront pour la maintenir , si dès votre premier pas vous surpassez les turpitudes des gouvernements les plus corrompus; si le besoin de votre concours et de votre surveillance n'est pas le garant de votre constitution?... Je vous
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dis : Vous serez tous entraînés dans la ruine universelle; et les premiers intéressés au sacrifice que le gouvernement vous demande, c'est vous-mêmes.
Volez donc ce subside extraordinaire , et puisse-l-il être suffisant! Votez-le , parce que si vous avez des doutes sur les moyens — doutes vagues et non éclaircis, — vous n'en avez pas sur sa nécessité et sur notre impuissance aie remplacer, immédiatement du moins. Votez-le, parce que les circonstances publiques ne souffrent aucun retard , et que nous serions comptables de tout délai. Gardez-vous de demander du temps; le malheur n'en accorde jamais.... Eh! Messieurs, à propos d'une ridicule motion du Palais-Royal, d'une risible insurrection, qui n'eut jamais d'importance que dans les imaginations faibles ou les desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots forcenés: Calilina est aux portes de Rome, et Von délibère! Et certes, il n'y avait autour de nous ni Catilina, ni périls, ni factions, ni Rome... Mais aujourd'hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est là; elle menace de consumer, vous, vos propriétés , votre honneur... et vous délibérezl
Des cris d'enthousiasme attestèrent la victoire de Mirabeau ; et l'assemblée adopta à l'instant même le décret suivant rédigé par l'orateur :
« Vu l'urgence des circonstances, et ouï le rapport du comité des finances, l'Assemblée Nationale accepte de confiance le plan de M. le premier ministre des finances. »
MAURY. — 1790. — DÉPENSE DU CLERÔÉ D^ALSACË. 821
DISCOURS
DE l'abbé MAURY;, député DE PICARDIE,
prononcé à l'Assemblée Constituante, dans la séance du dimanche 17 octobre 1790, pour la défense du clergé d'Alsace accusé d'insubordination et de faux i.
L'Assemblée Nationale, dans ses séances du 4 au H août 1789, avait décrété l'abolition des dîmes. Le clergé d'Alsace , fondé sur nue clause spéciale du traité de Westphalie, qui lui garantissait l'entière et perpétuelle possession de ses biens et rentes domaniales , fit valoir ses droits à l'exception , dans un mémoire que l'abbé d'Eymar ^, alors secrétaire du comité ecclésiastique , présenta à la chambre le 22 septembre suivant. La question fut ajournée.
Un second décret, porté le 2 novembre de la même année, dépouilla le clergé français de ses biens ; et celui de Strasbourg , s'appuyant sur l'ajournement prononcé en sa faveur à l'occasion des dîmes , fit distribuer à ses fermiers un écrit en allemand, intitulé Avertissement sérieux, par lequel il prévenait les acquéreurs de biens nationaux du maintiea de son domaine.
Cet écrit fut saisi par M. Diétrick, maire de Strasbourg, qui le dénonça, en 1790, au comité ecclésiastique et au comité d'aliénation. La commission qui l'examina y vit un double crime: l'un de révolte contra l'autorité de l'Assemblée Constituante ; et l'autre de faux, dans la manière dont l'ajournement du 22 septembre y était rendu et interprété. Son rapporteur, M. Chasset, monta donc à la tribune le 17 octobre 1790 ; pérora sur les dangers de pareilles insubordinations ; lut une traduction fi-ançaise de l'écrit allemand dénoncé; la compara avec les termes de l'ajournement consigné dans le procès-verbal du 22 septembre 1789 ; y montra une falsification du texte et de la pensée de la chambre.
Il importe , pour l'intelligence du discours suivant , de bien comprendre en quoi cette altération pouvait consister. Au dire du rapporteur, l'ajournement dont se prévalait le clergé d'Alsace n'avait pas porté — comme va le prétendre l'abbé Maury — sur une exception à faire pour le maintien de ses possessions , mais uniquement sur la lecture de son mémoire. L'abbé d'Eymar l'avait commencée ; et , dès les
1 L'abbé Jean Sifrein Maury avait alors quarante-trois ans. Notçs hist, N« 225, — « Député d'Alsace aux Etats généraux de 1789.
premiers mots, plusieurs meiiîLres de l'assemblée, y voyant une proteslalioii contre leurs décrets , avaient refusé de l'entendre ; une contestation s'était élevée à ce sujet , et la chambre l'avait terminée par un ajournement indéfini.
Telle était donc l'interprétation de M. Chasset, qui termina son rapport par un projet de décret en deux articles : le premier déclarait que la loi d'expropriation s'étendait sur tous les biens possédés en France par le clergé, sans exception pour ceux de l'Alsace; et le second appelait la vengeance publique sur la conduite des chapitres de Strasbourg, conduite qu'il nommait criminelle.
« Le jour pour faire passer ce décret était bien choisi, dit un journal du temps, V Ami du Roi; c'était un dimanche, jour ou les membres du côté droit étaient ordinairement en petit nombre. Par malheur survint M. l'abbé Maury qu'on n'attendait pas. S'étant informé de l'objet qui causait la fermentation de l'assemblée, dans le mouvement d'une juste indignation, il est sauté à la tribune , et , quoiqu'il n'eût pu prévoir le sujet de la délibération, quoiqu'il n'ait pas eu un moment à réfléchir, il a prononcé le discours suivant, l'un des plus éloquents qu'il ait encore fait retentir dans celte tribune*. »
La question qui est soumise dans ce moment à votre décision ne sera pas difficile ; c'est une simple question de fait.
Toutes les fois qu'une proposition est faite à cette assemblée dans les formes ordinaires de nos délibérations, vous n'avez que trois manières de la juger : il faut ou l'écarter par la question préalable , ou la décider par un décret, ou la suspendre par un ajournement. Cette dernière forme suppose que vous manquez de temps ou d'une instruction suffisante pour prononcer définitivement. La question alors reste entière ; et il faut nécessairement la discuter avant de la décréter.
Ces principes sont clairs et incontestables; appliquons-les
1 (( Nous le donnons, ajoute le journal, tel qu'il a été improvisé et dicté surle-cliamp par ^[. l'abbé Maury lui-même.)) — En comparant ce discours avec celui qu'on lit dans les colonnes du Moniteur, on y trouve de notables différences, qui montrent que l'orateur remania son improvisation avant de la livrer au public. Nous indiquons en note quelques-unes de ces variantes, qui ajouteront à l'inlérêt dramatique de la discussion et même à la clarté du discours.
POrR LA DÉFENSE M CLERGÉ B'ALSAf.E. 523
au rapport que vous venez d'entendre. Je lis, dans votre procèsverbal du mardi 22 septembre 1789, qu'on vous a présenté un mémoire du clergé d'Alsace, et un cjclrail des délibéralions des chambres ecclésiastiques de Strasbourg et de ]Veissembourg , par lequel le clergé qui les compose déclare ne pouvoir adhérer aux arrêtés du 4 août et jours subséquents, n'ayant pas donné à cet égard des pouvoirs suffisants à ses députés, et supplie l'assemblée de prendre en considération les motifs déduits dans le mémoire. Un membre voulait faire rejeter cette adresse, comme contenant une protestation ; un autre prétend que cette réserve ne regarde que les princes de V Empire; un autre, que le clergé d'Alsace devait confondre ses intérêts dans ceux de la nation; un autre, quil n'y a point de protestation prononcée. Après la discussion, on a demandé l'ajournement, et il a été
DÉCIDÉ qu'il aurait LIEU.
Or , voici comment je raisonne sur ce récit , consigné dans votre procès-verbal. Vous voyez qu'on a épuisé , à l'occasion de ce mémoire du clergé d'Alsace , toutes les formes de délibération. Un membre voulait le faire juger et rejeter au fond. Avez-vous accueilli sa demande? Non , le décret définitif n'a pas été môme mis aux voix. Un autre demandait que la proposition fût mise à l'écart par la question préalable. Avez-vous écoulé cette motion? Non ; vous en avez entendu le motif, et vous n'en avez pas même discuté l'injustice. Enfin, un autre a demandé l'ajournement , et vous avez prononcé que l'ajournement aurait lieu. Il est donc démontré que les raisons , les prérogatives, les exceptions et les oppositions du clergé d'Alsace ont été ajournées. Il est de principe que l'ajournement est suspensif. Vous n'avez donc rien décidé sur les droits du clergé d'Alsace.
Ici on interrompt l'orateur; on lui dit que le procès- verbal a été rédigé par l'abbé d'Eyraar, qui l'a falsifié, et qu'à tous égards un