‹ Chefs-d'œuvre de BossuetChapitre 60 sur 70 · FRAGMENT DE SERMON · texte numérisé non relu

FRAGMENT DE SERMON

l-2âCHB DEVANT LE ROI, SUR LIIONNEUR.

Différentes espaces d'honneur. Estime que nous devons faire de la bonne opinion des hommes : combien et comment nous devons travailler a nous hi concilier et à nous y maintenir.

L'honneur peut être considéré en deux manières : i" H peut élre pris pour le crédit et l'autorité que donnent les emplois, les charges, la faveur des grands ; 2° pour la bonne opinion que l'on a de nous. Celte dernière sorte d'honneur est un moyen assez ordinaire pour parvenir à l'autre ; et la première nous donne de grands avantages pour entretenir celle-ci.

C'est de cette dernière espèce d'honneur que je prétends parler, et rechercher quelle estime nous en devons faire, jusques à quel point nous sommes obligés de nous le conserver, comment nous nous y devons maintenir, lorsqu'on nous le veut ravir.

J'appelle l'honneur, en ce sens, l'estime que les hommes font de nous pour quelque bien qu'ils y considèrent ; mais il faut ici user de distinction ; car ou ils se trompent dans l'opinion qu'ils en ont, ou ils jugent véritablement. Ils jugent véritablement, et l'estime qu'ils ont de nous est bien fondée, lorsque la chose qu'ils prisent en nous convient effectivement, et qu'elle est digne de louange ; c'est là le véritable et solide honneur : par exemple, lorsqu'on nous estime, ou pour les bonnes qualités du corps, comme la force, la disposition ; ou pour les dons de l'esprit, comme l'éloquence, la vivacité, la science. Mais comme ces avantages d'esprit et de corps sont de telle nature qu'ils peuvewi être appliqués au mal, et qu'il n'y a que la vertu seule dont personne ne peut mal user, parce qu'elle ne seroit plus vertu si l'on en faisoit un mauvais usage, il s'ensuit que la vertu seule est essentiellement digne de louange, et par conséquent que le véritable honneur est attaché par nécessité à la pratique que nous en faisons. Aussi estce pour cette raison que les autres avantages de corps et d'esprit sont digne? d'honneur, par la disposition et facilité qu'ils nous donnent pour mettre en pratique ce que la vertu ordonne, comme la bonne disposition du corps pour êlre en état de s'employer plus utilement à la défense de sa patrie: tellement que le véritable

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honneur est attaché à la vertu seule, ou bien se rapporte à elle. Après avoir considéré cet honneur, que l'on nous défère, fonde sur un jugement véritable, il faut maintenant regardei- celui qui est appuyé sur l'erreur.

Il n'y a qu'une vérité et qu'un droit chemin, mais on peut s'égarer par diverses voies ; tellement qu'à cet honneur solide, qui a fondement sur la vérité, nous en pouvons opposer trois autres espèces qui seront fondées sur l'erreur. Car on peut se tromper en trois manières dans l'estime qu'on fait de nous : 1° en nous attribuant des choses louables qui ne nous conviennent pas : 2° en nous louant pour des choses que nous avons en effet, mais qui ne méritent pas de louange : 3° en joignant l'un et l'autre ensemble, c'est-à-dire en nous honorant par une chose que nous n'avons pas, et qui n'est pas digne d'être honorée. D'où il paroît que le véritable honneur devant joindre ensemble nécessairement une estime raisonnable et de la chose et de la personne, le faux honneur au contraire se peut former en ces trois manières que nous avons remarquées : à la première on se trompe quant à la personne ; en la seconde on erre en la chose ; en la troisième on juge mal de la personne et de la chose. Cette division est juste, et partage également le sujet.

Cela étant ainsi posé, venons maintenant à considérer quelle estime nous devons faire de l'honneur ; et pour cela il faut comparer, 1° toutes ces sortes d'honneur ensemble ; 2» les comparer avec la vertu ; 3» avec la vie ; 4° avec les richesses. Ensuite nous regarderons comment un homme sage le peut ravir aux autres, et comment il le peut défendre par lui-même.

Pour comparer ces honneurs entre eux, la première remarque que nous avons à faire, c'est que l'un nous a semblé véritable, et les autres nous ont paru faux. Mais il faut craindre ici l'équivo- ([ue, en ce que celui que nous appelons faux honneur ne laisse pas en un sens de pouvoir être nommé véritable. Car encore que l'on m'honore sans que j'en sois digne, il est vrai néanmoins que l'on m'honore sincèrement; et en ce sens l'honneur qu'on me rend est véritable, parce qu'il est sincère ; maison peut aussi l'appeler fau.^ honneur, en tant qu'il n'a point d'autre appui qu'un faux jugement que l'on fait de moi, et une estime contraire k la vérité. De là il est aisé dejugei combien le véritable honneur est à estimer audessus de l'autre, n'y ayant nulle proportion entre une opinion raisonnable et une opinion mal fondée. On pourroit même douter

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si l'honneup qu'on nous rend par erreur est »ft avanla^e ^wi» nous, puisqu'en ce cas l'estime que l'on fait de noua ue noua ullribuc rien de véritable; mais néanmoins le contraire semble être assuré par ce que nous venons de dire. Car encore, pur exemple, que ce que l'on nous attribue ne soit pas vrai, il est vrai toutefois qu'on nous l'attribue ; et cela, sans doute, c'est un avantage. Si c'est un mal de n'être pas digne d'honneur, c'est encore un autre mal que cela soit connu : c'est donc une espèce de bien qu'on mt fait de me croire plus que je ne suis ; et quoique je doive plutôt désirer d'être ce que l'on croit, on ne laisse pas de ra'obliger en m'attribuant plus que je ne possède.

Toutefois, dans cet avantage que nous recevons, il y a un mal mêlé, qui est l'erreur ; et cela fait que Thonneur qu'on me rend n'est pas digne de grande estime, et même, qu'il ne peut pas être désiré par un homme sage.

Maintenant, pour connoître au vrai combien nous devons priser l'honneur qu'on nous rend par erreur, il le faut décider par la qualité de l'erreur qui en est le principe. De cette sorte il est aisé de voir que l'erreur la moindre de toutes est celle qui ne regaixle que la personne; par exemple, lorsqu'on croit vertueuX' celui qui ne l'est pas ; le second degré est de se tromper en la chose, comme en croyant vertu ce qui ne l'est pas ; le troisième est le plus mauvais : c'est de juger faussement de l'un ou de l'autre, c'est-à-dire et de la chose et de la personne.

Au premier genre d'erreur, encore qu'on se trompe pour la personne, il est clair qu'on ne lui fait point de tort; au contraire, on lui donne plus qu'il ne lui appartient ; au second, on ne fait pas tort à la personne, mais on fait injure à la raison et à la vérité, en croyant raisonnable ce qui ne l'est pas; au troisième, on fait tort à la vérité et à la personne qu'on déshonore en pensant l'honorer. Nul homme ne doit désirer qu'on lui rende cette dernière sorte d'honneur qui est une véritable injure. Nous ne devons non plus désirer ni estimer le second, qui fait un tort notable à la vérité et à la raison, ni souffrir qu'on nous estime aux dépens ie l'une et de l'autre : autrement nous nous préférerions à elle, ce qui est insupportable. Reste donc à examiner le premier lioncur, dont l'erreur ne fait préjudice ni à la raison ni à la personne.

Premièreracnt, on pourroit douter si l'honneur quu l'on nous rend ainsi par erreur, et pour de bonnes qualités que nous n'avons pas, est un avantage pour nous, puisqu'en ce cas l'estime que l'on

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fait de ncus rie nous aliribue rifinde véritaLIe. Néanmoins le conti-aire seaible être assuré par les choses que nous avons dites ; car encore que ce que l'on nous attribue ne soit pas vrai, il est vrai toutefois qu'on nous l'attribue, et cela sans doute c'est un avantage. Si c'est un mai pour rnoi que de n'être pas digne d'honneur, c'est encore un autre mal que cela soit connu. C'est donc une espèce de bien que cela soit caché par la bonne opinion que l'on en a ; et quoique je doive plutôt désirer d'être ce que l'on croit, on ne laisse pus de m'obliger en me croyant plus que je ne suis. ]\Iais peut-on se réjouir d'un tel honneur? Il paroit qu'on le peut, puisque c'est un espèce de bien ; et il semble d'ailleurs qu'il n'est pas permis et que la raison ne souffre pas qu'on se réjouisse de Terreur d'autrui. A cela il est aisé de répondre qu'il y a des erreurs qui nuisent beaucoup à ceux qui les ont, et d'autres qui ne leur nuisent pas. Celui qui croit vertu ce qui ne l'est point est tombé dans une erreur fort préjudiciable ; et ne connoîlre pas la vertu, c'est un mal qu'on ne doit jamais désirer, même à son plus grand ennemi, ni se réjouir quand il lui arrive. Mais il n'y a pas grand mal pour un homme que de croire qu'un autre soit vertueux, bien qu'en effet il ne le soit pas ; au contraire, ce peut être un bien. Car il est de la prudence de ne pas précipiter son jugement ; et il est de l'humanité de présumer plutôt le bien que le mal. Si donc l'on m'estime vertueux sans que je le sois, cela ne faisant aucun tort à celui qui le croit, non plus qu'à la vertu qu'il pense honorer en ma personne , rien ne m'empêche d'avoir quelque joie de cette erreur innocente, pour l'avantage qui m'en revient.

Encore qu'à vrai dire cet avantage nous doit être peu considérable ; car c'est se repaitre de peu de chose, que de se croire relevé par l'erreur d'autrui : au contraire, plus on estime le bien que l'on s'imagine être en nous, plus nous devons être mal satisfaits de nous-mêmes de ce que nous sentons qu'il nous manque. Ainsi le moins que puisse faire un homme que l'on honore de cette sorte, c'est de recevoir cet honneur sans s'en estimer davantage, et de souhaiter, pour l'amour de ceux dont le jugement lui est si favorable, qu'ils cessent de se tromper dans leur opinion ; non par la connoissance qu'ils pourront prendre de ses défauts, mais par le règlement que lui-même apportera à ses mœurs. S'il a d'autres pensées, et qu'il tourne tous ses soins à tromper le monde sans re* chercher jamais le solide, il sera du nombre de ceux qui sont ap-

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pelés hypocrites; qui, outrageant la vertu dans leurs cœurs, abusent de son image , qui leur sert de montre poui" se coucilier la faveur des hommes.

Après avoir considéré combien nous devons priser l'honneur en lui-même, par la comparaison que nous avons faite de toutes les espèces d'honneur entre elles; voyons combien il doit être prisé à l'égard des autres biens, et premièrement de la vertu.

La vertu est une habitude de vivre selon la raison ; et comme la raison est la principale partie de l'homme, il s'en suit que la vertu est le plus grand bien qui puisse être en l'homme. Elle vaut mieux que les richesses, parce qu'elle est notre véritable bien ; elle vaut mieux que la santé du corps, parce qu'elle est la santé de l'ame ; elle vaut mieux que la vie, parce qu'elle est la bonne vie, et qu'il serait meilleur de n'être pas homme que de ne vivre pas en homme, c'est-à-dire ne vivre pas selon la raison, et faire de l'homme une bête ; elle vaut mieux aussi que l'honneur, parce qu'en toutes choses l'être vaut mieux, sans comparaison que le sembler être ; il vaut mieux être riche que de sembler riche ; être sain, être savant, que de sembler tel : il vaut donc mieux, sans comparaison , être vertueux que de le paroître ; et ainsi la vertu vaut mieux que l'honneur.

Il n'est donc pas permis ni de quitter la vertu pour se faire estimer des hommes, ni de rechercher la vertu pour s'attirer de la gloire, parce que ce n'est pas estimer assez la vertu : or celui qui ne l'estime pas ne la peut avoir, parce qu'on la perd en la méprisant.

Il y a certaines choses qui n'ont de grandeur qu'en tant qu'on les voit, par exemple les babils magnifiques. Ces choses d'ellesmêmes sont de peu de prix, et infiniment au-dessous de tous les autres biens qui ont quelque valeur en eux-mêmes. C'est donc ravaler trop indignement la vertu, qui est le plus grand bien de l'homme, que de la mettre parmi les biens du dernier ordre que la seule opinion fait valoir.

De là il s'ensuit que l'homme parfaitement vertueux peut bien se passer de l'honneur; parce que la vertu lui apprend que son bonheur ne dépend pas de l'opinion des autres, et qu'il peut se passer de ce qui est hors de lui, surtout étant bien en lui-même : or la vertu le met en cet état.

Quoique l'honneur ne lui soit point nécessaire, il peut toutefois If. désirer : 1° pour soi, 2° pour les autres, 3" pour tout le public.

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Pour soi, parce qu'il est bon d'avoir l'amitié des hommes, ses semblables, à cause du bien de la société ; or, l'amitié s'entretient principalement i^ar l'estime. Pour les autres, parce que c'est un acte de justice d'honorer les hommes qui font profession ue la vertu ; et cet acte de justice nous devons être bien aises que les autres le pratiquent. Pour tout le public, parce que cela est de bon exemple et anime à la vertu. Mais peut-il désirer l'honneur avec empressement? Sans doute il ne le peut pas. Car ce serait le croire trop nécessaire, et trop déroger à la suffisance de la vertu : d'oii vient que les hommes sont portés à rendee d'autant moins d'honneur que l'on témoigne plus d'ardeur à le poursuivre; par un certain sentiment qu'ils ont conçu naturellement, que cet empressement pour l'honneur diminue beaucoup la vertu. Il faut donc que celui qui a un véritable désir d'honneur se contente de le rechercher eu faisant de bonnes actions.

Nous sommes arrivés à la question la plus délicate, qui consiste à comparer l'honneur à la vie ; et pour en juger sainement il faut présupposer avant toutes choses que, pour honorer le don de Dieu et de la nature, nous devons croire que la vie est un bien fort considérable : et l'horreur que témoigne toute la nature de la mort et du non-être, montre que l'être et la vie sont sans doute un grand avantage.

Toutefois deux considérations diminuent beaucoup de son prix. 1° L'une des qualités du bien, c'est d'avoir quelque consistance : or la vie n'a rien d'assuré, et tôt ou tard il faudra la perdre ; 2» Une autre qualité du bien, c'est qu'on puisse le goiàter avec quelque joie ; sans quoi il n'a plus pour nous de douceur : or la vie est exposée à tant de maux, qui surpassent en toute façon tout le bien dont elle est capable, qu'on ne peut très souvent y sentir aucune satisfaction, et que la crainte seule de tant de maux qui nous menacent étourdit le sentiment de la joie'.

Mais il y a encore quelque chose de plus pressant. C'est qu'encore que notre vie fût exempte de tous les maux extraordinaires, sa durée seule nous seroit à charge, si nous ne faisions simplement que vivre, sans qu'il s'y mêlât quelque chose qui trompe, pour ainsi dire, le temps, et en fasse couler plus doucement les moment? ; delà vient le mal que nous appelons l'ennui, qui seul sLnTird'.! pour nous rendre la vie insupportable.

Par là il paraît clair que la vie ainsi seule et dénuée ne seroit pas un grand bien pour nous, et qu'elle ne nous doit sembler bien

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qu'en tant qu'elle nous donne le moyen de goûter les autres. Mais CCS biens que la \ie nous fait goàlcr, il faut que ce soit la raison qui nous les prcscnlc et qui en fasse le choix ; puisqu'ainsi que nous avons dit, il vaut mieux, sans comparaison, ne pas vivre, quo ne pas vivre scion la raison.

Il s'en suit donc de là que tant qu'un homme peut avoir dans la vie une satisfaction raisonnable selon le sentiment de la nature, il ne doit point préférer la mort à la vie ; bien moins encore désirer la mort, mais l'attendre seulement avec patience.

Les choses étant ainsi supposées, voyons quelle force a l'honneur pour donner à la vie cette satisfaction raisonnable, et si la privation de ce bien peut nous ôter tellement toute la douceur de vivre, que la perle de notre vie nous semble moins dure que celle do notre honneur. Pour cela , repassons sur les quatre degrés

riionncur que nous avons remarqués d'abord, dont le premier a son fondement sur la vérité, et les trois autres sur l'opinion.

Premièrement , il suit de ce que nous avons dit, que lorsqu'on estime en nous ce qui n'est pas digne d'estime, la satisfaction qui en peut naître en notre esprit n'est pas de la nature de celles que nous devions désirer dans notre vie, parce qu'elle n'est pas raisonnable, ainsi qu'il a déjà éié dit.

Pour l'honneur qu'on nous rend à cause de quelque vertu que l'on croit en nous, bien qu'en effet elle n'y soit pas, il ne doit pas nous domier une satisfaction considérable : parce que, ou nous coS ■ Boissons notre manquement; et alors notre jugement propre, qui dément celui des autres, empêche, si nous sommes sages, qu'il ne nous satisfasse beaucoup : ou nous ae le connoissous pas ; et alors cette satisfaction n'est pas raisonnable, puisqu'elle ne provient que du peu de connaissance que nous avons de nous-mêmes.

Par conséquent l'honneur qu'on nous rend pour de véritables actions vertueuses semble être le seul désirable, et il contribue infiniment à la satisfaction raisonnable qu'un homme sage peut rechercher. Car encore que le jugement des autres, considéré en lui-même, ne doive pas, ce semble, contribuer beaucoup à notre bonheur, qui èo'û dépendre principalement de ce que jious jugeons nous-inê;ne avec raison, toutefois le concours de plusieurs personnes qui nous estiment nous est, non-seulement par opinion, mais encore par eifel, très avantageux par les bons effets qu'il produit : c'est ce qu'il faut expliquer un peu plus à fond.

Après k biiea de la vertu, qui nous met eu bop état en nous-

BVR L*nONNEOR. 363

mêmes, ce que je considère le plus dans la vie, c'est le bien de la société qui nous y met avec les autres. Ce bien de la société fait sans doute l'un des plus grands agréments de la vie. Or, nul ne peut ignorer que la bonne estime que l'on a de nous ne soit ici de fort grande considération, à cause de la liberté qu'elle nous donne dans les honnêtes compagnies, des avantages qu'elle nous procure dans les affaires, des entrées qu'elle nous ouvre pour faire des amis, pour les conserver, pour les servir, pour leur plaire : tout cela sont des biens effectifs, qu'un homme sage doit estimer te/s. Que si l'on n'a pas de nous bonne estime, on n a ni amitié ni confiance en nous ; et nous sommes privés de la plupart des commodités qu'apporte la société, à laquelle il semble que nous ne tenons par aucun lien. C'est dans cette considération particulière que l'honneur me paroît un bien excellent ; et je le trouve en ce sens de telle valeur, que je ne doute pas qu'un homme de bien ne puisse le préférer, à sa vie, et qu'il ne le doive même en quelques rencontres. Car quand il y iroit de sa vie, il ne doit rien faire qui puisse justement être blâmé; et quand il n'encourroit aucun blâme, il peut et doit souvent hasarder sa vie pour faire des actions de vertu plus glorieuses. Par exemple, un homme n'est pas toujours blâmé pour ne pas exposer sa vie à la guerre pour le service de son prince et de sa patrie ; il peut néanmoins le faire pour se rendre plus digne d'honneur.

Mai& quoiqu'on ces rencontres la vertu et l'honneur soient inséparables, l'homme sage doit prendre garde à regarder principalement la vertu, parce qu'elle doit toujours marcher la première. Ce que l'homme sage donne à la vertu, il le donne à la vérité et à la raison certaine ; mais ne faut-il pas aussi regarder s'il ne peut pas donner quelque chose à l'opinion et à la raison vraisemblable? Les hommes ordinairement, pour ne savoir pas les véritables motifs, en jugent par les présomptions de ce qui se voit souvent en pareilles rencontres ; et c'est ce que j'appelle ici vraisemblance. Un homme fait grande dépense, il est vraisemblable qu'il est libéral; mais peut-être que ce n'est pas tant libéralité qu'une somptuosité mai réglée. Celui-là voit son ami intime dans le péril, il lie se hasarde pas pour l'en retirer : on juge vraisemblablement qu'il est timide ; mais peut-être que, dans l'apparence qu'il voyoit que son secours serait inutile, il a jugé nécessaire de se conserver pour sauver îa famille de cet ami, qu'il sait n'avoir d'appui qu'c-t lui seul. Un homme fait de grandes épargnes, il est vraisemblable

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qu'il est avare ; mais c'est qu'il prévoit une grande affaire de l'étal ou (lésa maison, où l'argent qu'il amasse sera nécessaire : c'est un effet dt> ,sa prévoyance. Comme ces sortes d'opinions vraisemblables font souvent la principale partie de l'estime qu'on fait de nous, il nous faut ici rechercher quelle estime en doit avoir un esprit bien fait. Je crois très assuré qu'il doit peu déférer à ces vraisemblances, quand il voit en son sentiment quelque chose de plus certain. Autrement il faut avouer qu'il se laisseroit gêner par les opinions des autres, plus que ne le permet l'honnête liberté qu'un homme sage doit réserver à son jugement ; et cette foiblessc de s'abandonner à ce que les autres trouvent vraisemblable, au préjudice de ce qu'il voit de plus certain, marque qu'il recherche l'honneur trop bassement, qu'il le veut briguer comme par faveur; au lieu qu'un homme qui a le cœur bon veut le mériter par justice.

Quand donc, sous le prétexte de la vraisemblance, on nous veut engager contre la vertu, il faut, sans consulter, que les apparences cèdent à la solide raison. Ainsi, quoiqu'on puisse juger avec vraisemblance que vous manquez de fidélité en vous séparant d'un ami, vous n'en devez point faire de difficulté lorsque son amitié est préjudiciable au salut de votre patrie, qui est un bien plus considérable qu'une affection particulière.

Que s'il arrive des rencontres où y ayant deux partis à prendre, la vertu se trouve dans l'un et dans l'autre, comme dans l'exemple que j'ai rapporté de mon ami que je vois en péril, soit que je m'expose pour le sauver, soit que je me conserve pour sa famille, je donne une marque de fidélité. Alors je manque à ce que je dois, si ce que les autres croient de plus vraisemblable m'empêche de me porter hardiment à ce que ma conscience me montre de plus utile. Il faut néanmoins remarquer ici qu'où il s'agit d'assister les autres, nous devons ordinairement préférer les moyens qu'ils nous proposent à ceux que nous avions médités, quoique ceux-ci nous semblent meilleurs, parce que l'incertitude des événements nous oblige souvent pour notre décharge de les servir à leur mode.

Dans les choses purement indifférentes, comme dans la dépense de table, d'habits et autres semblables, il me semble qu'un homme sage, ayant mesuré ce qu'il peut, donnera quelque chose, 1° à la coutume, 2° à son humeur et à celle des siens. Mais s'il est extrêmement avisé, il considérera exactement ce qui conduit le mieux à la fin qu'il s'est proposée.

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L'homme sage, qui agira selon ces maximes en ce qui regarde l'honneur, en pourra sans doute tirer une satisfaction raisonnable; surtout s'il se modère de telle sorte, qu'en désirant se mettre en bonne estime dans l'esprit des autres, il ne se rende point esclave de leurs passions et de leurs sentiments : autrement il n'y auroit pour lui aucune douceur, puisqu'un honnête homme n'en trouve jamais en ce qui le met dans la servitude.

Ce n'est pas assez d'avoir reconnu combien l'honneur peut contribuer à la satisfaction raisonnable qu'on doit désirer dans la vie, si nous n'examinons encore combien il y est nécessaire, et jusques à quel point on s'en peut passer. L'honneur ne peut être ravi par force, parce que c'est une opinion ; or, les opinions ne sont pas forcées : donc la violence ne peut jamais être employée pour rétablir son honneur, parce que le principe de la nature ne permet « la force que contre la force : » Vim vi repellere licet. Un homme nous donne un soufflet; ce n'est pas lui proprement qui nous déshonore, mais ceux qui nous font l'injustice de nous en estimer moins, pour avoir été exposés à la violence.

Il n'est pas permis d'inventer une calomnie contre un homme qui nous déshonore. On peut se récompenser de l'argent qui nous est volé, en prenant autant de notre ennemi, sans lui faire injustice, parce qu'il a véritablement telle somme qui ne lui appartient |>as, et que vous avez droit de la répéter de lui par une action bien fondée : or, ici l'honneur que vous lui ôtez lui appartient légitimement, puisque nous supposons que c'est une calomnie que vous inventez; et vous ne pouvez avoir aucune action légitime pour lui ôter son bien : donc il n'y a point de compensation.

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