XXXII AVANT- PROPOS
tion de Topportunité; celle-ci considère comme désirable et urgent ce que l'autre juge désirable et prématuré.
Asseline était impatient, mais de trente années de patience. Où en serions-nous, si Timpatience disparaissait du monde f si la patience était autre chose que Pimpatience persévérante?
Asseline était pessimiste, comme il était impatient : la disproportion des moyens avec le but, des résultats acquis avec les résultats possibles, Tindisposait, il est vrai, contre les choses et les hommes. Pessimiste actif, en tout cas, un pessimiste qui ne s'est jamais reposé !
La politique n'avait point détourné Asseline de la philosophie; il ne les avait jamais séparées. Dans 1 une il appliquait Tautre. Et ce qu'il faisait de propos délibéré, ses adversaires cléricaux ou républicains le faisaient d'instinct et sans le savoir. Entre les doctrines et les actes, il existe un parallélisme inévitable. A une conception nette du monde et de l'homme, correspond une politique conséquente et décidée; à un scepticisme hésitant, ondoyant, une politique embarrassée et tâtonnante.
Après le grand ébranlement de l'invasion à l'extérieur et à l'intérieur, le programme républicain, si fermement constitué en 1869 et 70, s'était pour ainsi dire désagrégé; au lieu d'en rapprocher les parties et d'en reformer le faisceau, on en reprenait tour à tour une pièce ou deux, pour les étudier à nouveau; on subtilisait à perte de vue et de temps sur des conclusions passées à l'état d'axiomes; on présentait à l'opinion en détail, par le menu, avec force amendements et réserves, ce qu'elle avait, ce qu'elle eût accepté en bloc. Les mêmes phénomènes d'atténuation, le même désarroi s'observaient dans le domaine de la philosophie.
Notre force matérielle avait été brisée. Ne devionsnous pas douter de nos forces intellectuelles? N'y avait-il pas lieu de contrôler nos méthodes et nos connaissances, de recommencer nos études à l'école de nos voisins, surtout de nos vainqueurs? Cette
LOUIS ASSEUNE. XXXIII
défiance, légitime et honorable, eut en philosophie les , mêmes avantages et les mêmes inconvénients qu'en politique. Comme les marches et contre-marches de nos docteurs politiques donnèrent le temps aux retardataires de joindre l'armée républicaine et à la France d'acquiescer au régime nouveau, de même les travaux auxquels s'astreignirent nos philosophes de profession^ non seulement réformèrent souvent leurs opinions traditionnelles, mais encore fomiliarisèrent les esprits avec les procédés de la méthode expérimentale. L'éclectisme, depuis longtemps malade, mourut du coup; les jeunes agrégés, leurs maîtres même, s'habituèrent à considérer l'homme comme un membre de la série vivante, la psychologie comme une science naturelle, la morale comme la résultante des faits sociaux. La grandiose théorie de l'évolution commença d'éliminer les vieilles et creuses hypothèses des créations ex nihilo. Une foule de traductions et de monographies répandirent dans le public lettré les idées de Bain, de Spencer, les découvertes de Helmoltz, de Darwin, de Haeckel, de Lotze ou de Wundt. Rien de mieux. Mais le spécialisme atrophia le sens de l'ensemble. L'analyse intimida la synthèse. C'est ainsi que, dans l'ordre politique, la minutie prudente retardait et faussait les conclusions générales, la claire vue de l'ordre républicain.
La philosophie eut aussi à soufirîr d'un autre mal, qu'on pourrait presque appeler l'antichauvinisme, l'admiration, parfois naïve en ses excès, de toute œuvre allemande ou anglaise. Les opinions les moins nouvelles, les découvertes les plus minuscules parurent des efforts du génie, pourvu qu'elles vinssent d'outrej Manche ou d'outre-Rhin. On allait chercher bien loin I des sources qu'on eût aisément trouvées sur notre sol; on demandait à la science étrangère ce que la science française était en mesure de fournir ou de créer.
Cette xénomanie nous a valu une recrudescence de Dynamisme, de Criticisme, d'I(iéalisme transcendantal, parfaitement factice et oiseuse. Par haine de la
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