‹ Chefs-d'œuvre de DiderotChapitre 28 sur 67 · XXXVIII . AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XXXVIII . AVANT-PROPOS

indirect, involontaire, mais réel, apportaient à Pennemi commun leur métaphysique et leur théodicée.

Il aurait voulu transformer la Pensée nouvelle en organe politique. Car il ne séparait pas les questions ; il appliquait la même méthode à la conception de Tunivers physique et à celle du monde moral et social.

Dans la tourmente où allait s^abîmer l'empire, la Pensée nouvelle disparut, au moment même où elle s'élargissait en Encyclopédie générale, où Pœuvre militante entrait dans sa période de propagande et d'enseignement.

Eh bien, ce petit journal, les deux volumes qu'on en a formés (il ne m'appartient pas de le vanter; je dirai cependant que c'est, en ce siècle et en France, le seul recueil philosophique où revive et se renouvelle l'esprit de notre dix-huitième siècle), ce petit journal demeura toujours le plus cher souvenir de notre ami. Il en parlait tous les jours, tous les jours il travaillait à le relever, à le continuer.

Pour lui, la Pensée nouvelle, la Libre Pensée étaient des amies de jeunesse; elles demeuraient liées aussi dans sa mémoire à l'heureuse fortune qui lui fit rencontrer une compagne digne de le comprendre, de partager ses travaux et ses espérances.

Citoyens, il faut honorer la femme qui n'abuse pas de son empire, qui n'impose pas à son mari l'humiliation d'un démenti à ses doctrines, qui voit sa dignité dans celle de l'homme dont elle portera le nom. Il ne sied pas de rappeler les souvenirs heureux dans les jours d'amère tristesse. Mais combien fiit noble et de quel sain exemple cette union civile, sans forfanterie comme sans faiblesse, en plein régime impérial et clérical !

Quand vinrent les mois terribles, Asseline, on vous l'a dit mieux que je ne saurais faire, accepta de lourdes et patriotiques responsabilités. Plusieurs parmi vous l'ont connu, maire du quatorzième arrondissement, pourvoyant à tous les services publics, formant des bataillons pour les remparts, et au « moment

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psychologique, » sous les bombes, lui, Phomme de cabinet, le lettré délicat, demeurant simplement à son poste de péril et d'honneur.

Ses services et ses mérites, nous pouvons bien le dire, n'obtinrent pas toute leur récompense. Ni la rectitude de son esprit n'en fut déconcertée, ni la fermeté de sa conduite n'en fut ébranlée. On a pu l'accuser d'impatience. Ah! citoyens, songez aux temps qu'il a traversés! Il était de cette génération dont la jeunesse s'est consumée en colères muettes; il a vu durant vingt années s'étioler la virilité française, il a vu les quelques succès réservés à ses contemporains acquis à ceux qui s'accommodaient de la tyrannie, à ceux qui agréaient, qui sollicitaient des politesses dégradantes, et qui s'en croyaient quittes pour s'en laver les mains sans le dire.

Ouii citoyens, il a vu ces misères et il les a subies.

Et quand le réveil commençait à se manifester, quand, de 65 à 70, la parole et la plume échappaient à l'inquisition de l'empire impuissant, quand la pensée se reprenait à la vie, des catastrophes tout ensemble aveugles et vengeresses, renversant à la fois le bourreau et la victime à demi relevée, replongeaient la France dans un lamentable désarroi.

On dit, citoyens, que les crises sociales et politiques font remonter la lie à la surface. Aphorisme vrai, quand on sait Pentendre! Ne semble-t il pas que les bas-fonds de l'histoire aient revomi leurs fossiles? Nous avons vu le moyen âge, le droit divin, le césarisme remonter pêle-mêle et se conjurer contre le présent, contre l'avenir, contre la république.

Oui, certes, Asseline, et combien d'autres parmi nous, fut impatient du joug des préjugés, des fictrons religieuses, politiques et sociales.

Il voyait le but et il craignait les détours. Dans sa fidélité aux principes, il redoutait l'excès des concessions; il déplorait les demi-mesures, les ajournements, les occasions perdues. Mais sa généreuse impatience n'a jamais exclu le sens pratique; jamais son pessimisme

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