‹ Chefs-d'œuvre de DiderotChapitre 31 sur 67 · PENSÉES · texte numérisé non relu

PENSÉES

Quis leget haec?

Pers. Sat. 1, vers 2.

T écris de Dieu ; je compte sur peu de lecteurs^ et n* aspire quà quelques suffrages. Si ces Pensées ne plaisent à personne^ elles pourront n'être que mauvaises; mais je les tiens pour' détestables f si elles plaisent à tout le monde.

I. — On déclame sans fin contre les passions ; on leur impute toutes les peines de l'homme, et Ton oublie qu'elles sont aussi la source de tous ses plaisirs. C'est dans sa constitution un élément dont on ne peut dire ni trop de bien ni trop de mal. Mais ce qui me donne de l'humeur, c'est qu'on ne les regarde jamais que du mauvais côté. On croirait faire injure à la raison, si l'on disait un mot en faveur de ses rivales ; cependant il n'jr a que les passions, et les grandes passions, qui puissent élever l'âme aux grandes choses. Sans elles, plus de sublime, soit dans les mœurs, soit dans les ouvrages ; les beaux-arts retournent en enfance^ et la vertu devient minutieuse.

IL — Les passions sobres font les hommes communs. Si j'attends l'ennemi, quand il s'agit du salut de ma patrie, je ne suis qu'un citoyen ordinaire. Mon amitié n'est que circonspecte, si le péril d'un ami me laisse les yeux ouverts sur le mien. La vie m'est-elle plus chère que ma maîtresse, je ne suis qu'un amant comme un autre.

in. — Les passions amorties dégradent les hommes extraordinaires. La contrainte anéantit la grandeur et l'énergie de la nature. Voyez cet arbre; c'est au luxe de ses branches que vous devez la fraîcheur et l'étendue de ses ombres : vQus en jouirez jusqu'à ce que l'hiver vienne le dépouiller de sa chevelure. Plus d'excellence en poésie, en peinture, en musique, lorsque la superstition aura fait sur le tempérament l'ouvrage de la vieillesse.

IV. — Ce serait donc un bonheur, me dira-t-on, d'avoir les passions fortes? Oui, sans doute, si toutes sont a l'unisson. Etablissez entre elles une juste harmonie, et n'en appréhendez point de désordres. Si l'espérance est balancée par la crainte, le point d'honneur par l'amour de la vie, le penchant au plaisir par l'intérêt de la santé, vous ne verrez ni libertins, ni téméraires, ni lâches.

V. — C'est le comble de la folie, que de se proposer la ruine des passions. Le beau projet que celui d'un dévot qui se tourmente comme un forcené, pour ne rien désirer, ne rien aimer, ne rien sentir, et gui finirait par devenir un vrai monstre s'il réussissait!

VI. — Ce qui fait l'objet de mon estime dans un homme pourrait-il être l'objet de mes mépris dans un autre? Non, sans doute. Le vrai ,

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indépendant de mes caprices, doit être la règle de mes jugements; et je ne ferai point un crime à celui-ci de ce que j'admirerai dans celui-là comme une vertu. Croirai-je qu'il était réservé à quelques-uns de pratiquer des actes de perfection, que la nature et la religion doivent ordonner indifféremment à tous? encore moins; car d'où leur viendrait ce privilège exclusif? Si Pacôme a bien fait de rompre avec le genre humain pour s'enterrer dans une solitude, il ne m'est pas défendu de l'imiter : en Timitant, je serai toutaussivertueuxquelui; et je ne devine pas pourquoi cent autres n'auraient pas le même droit que moi. Cependant il ferait beau voir une province entière, effrayée des dangers de la société, se disperser dans les forêts ; ses habitants vivre en bêtes farouches pour se sanctifier ; mille colonnes élevées sur les ruines de toutes affections sociales; un nouveau peuple de stylites se dépouiller, par religion, des sentiments de la nature, cesser d'être hommes, et faire les statues pour être vrais chrétiens.

VII. — Quelles voix! quels cris! quels gémissements ! Qui a renfermé dans ces cachots tous

. ces cadavres plaintifs ? Quels crimes ont commis tous ces malheureux? Les uns se frappent la

f)oitrine avec des cailloux ; d'autres se déchirent e corps avec des ongles de fer ; tous ont les regrets, la douleur et la mort dans les yeux. Qui les condamne à ces tourments?... Le Dieu qu'ils ont offensé,.. Quel est donc ce Dieu? Un Dieu plein de bonté. . . Un Dieu plein de bonté trouveraitil du plaisir à se baigner dans les larmes ! Les frayeurs ne feraient-elles pas injure à sa clémence? Si des criminels avaient à calmer les fureurs d'un tyran, que feraient-ils de plus ?

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