VIII. — Il y a des gens dont il ne faut pas dire
qu'ils craigmcnt Dieu, mais bien qu'ils en ont peur.
IX. — Sur le portrait qu'on me fait de rÊtre. suprême, sur son penchant à la colère, sur la. rigueur de ses vengeances, sur certaines comparaisons qui nous expriment en nombre, le rapport de ceux au*il laisse périr à ceux à qui . il daigne tendre la main, Tâme la plus droite serait tentée de souhaiter qu'il n'existât pas. L'on serait assez tranquille en ce monde, si Ton était assez bien assuré que l'on n'a rien à craindre dans l'autre : la pensée qu'il n'y a point de Dieu n'a jamais effrayé personne, mais bien celle, qu'il y en a un tel que celui qu'on me peint.
X. — Il ne faut imaginer Dieu ni trop bon, ni méchant. La justice est entre l'excès de. la clémence et la cruauté, ainsi que les peines finies sont entre l'impunité et les peines éter*nelks.
XL — Je sais que les idées sombres de la superstition sont plus généralement approuvées que suivies; qu'il est des dévots qui n estiment pas qu'il faille se haïr cruellement pour bien aimer Dieu et vivre en désespérés pour être relir gieux : leur dévotion est enjouée, leur sagesse est fort humaine; mais d'où naît cette, différence de sentiments entre des gens qui se^ prosternent au pied des mêmes autels? La. piété suivrait-elle aussi la loi de ce maudit tempérament? Hélas! comment en disconvenir ? Son influence ne se remarque que trop sensiblement dans le même dévot : il voit , selon qu'il est affecté, un Dieu vengeur ou miséricordieux, les enfers ou les cieux ouverts ; il tremble de frayeur ou il brûle d'amour ; c'est une fièvre qui a ses accès froids et chauds.
PENSéES PHILOSOPHIQUES. 7
XIT: — Oui,' je le soutiens, la superstition est pltts injurieuse à Dieu que Tathéisme. « J^aimerais mieux, dit Plutarque, qu'on pensât qu'il n'y eut jamais de Plutarcjue au monde, que de croire que Plutarque est injuste, colère, inconstant, jaloux, vindicatif, et tel qu'il serait bien fâché d*être. >
Xin. — Le déiste seul peut faire tête à l'athée. Le snperstîtieux^n'est pas de sa force. Son Dieu n'est qu'un être d'imagination. Outre les difficultés de la matière, il est exposé à toutes celles qui résultent de la fausseté de ses notions.
UnC..., un S..., auraient été mille fois plus embarrassants pour un Vanini, que tous les Nicofe et les Pascal du monde.
XÏV.' — Pascal avait de la droiture ; mais il était peureux et crédule. Élégant écrivain, et raisonneur profond, il eût sans doute éclairé runivers, si la Providence ne Teût abandonné à des gens qui sacrifièrent ses talents à leurs haines. Qu'il serait à souhaiter qu'il eût laissé aux théologiens dcL son- temps le soin de vider leurs querelles; qu'il se fût livré à la recherche de la vérité, sans réserve et sans crainte d'offenser Dieu, en se servant dé tout l'esprit qu'il en avait reçu, et surtout qu'il eût refusé pour maîtres des hommes qui n'étaient pas dignes d'être ses disciples! On pourrait bien lui appliquer ce que l'ingénieux La Mothe disait de La Fontaine:
Qu'il fut assez bête pour croire qu'Arnaud, de Sacy et Nicole valaient mieux que lui.
XV. — « Je vous dis qu'il n'y a point de Dieu; que la création est une chimère ; que l'éternité du monde n'est pas plus incommode que l'éternité d'un esprit; que , parce que je ne conçois pas comment le mouvement a pu engendrer cet univers, qu'il a si bien la vertu de conserver, il
est ridicule de lever cette difficulté par l'existence supposée d'un être que je ne conçois pas davantage ; que , si les merveilles qui brillent dans Pordre physique décèlent quelque intelligence, les désordres qui régnent dans l'ordre moral anéantissent toute providence. Je vous dis que, si tout est l'ouvrage d'un Dieu, tout doit être le mieux qu'il est possible : car, si tout n'est pas le mieux qu'il est possible, c'est en Dieu impuissance ou mauvaise volonté. C'est donc pour le mieux que je ne suis pas plus éclairé sur son existence : cela posé, qu'ai-je affaire de vos lumières ? Quand il serait aussi démontré qu'il l'est peu que tout mal est la source d'un bien; u'il était bon qu'un Britannicus, que le meilleur es princes périt ; qu'un Néron, que le plus méchant des hommes régnât ; comment prouveraiton qu'il était impossible d'atteindre au même but sans user des mêmes moyens? Permettre des vices pour relever l'éclat des vertus, c'est un bien frivole avantage pour un inconvénient si réel. » Voilà, dit l'athée, ce que je vous objecte ; qu'avez-vous à répondre?... « Çfue je suis un scélérat^ et que si je n'avais rien à craindre de Dieu, je n'en combattrais pas V existence, » Laissons cette phrase aux déclamateurs : elle peut choquer la vérité ; Purbanité la défend, et elle marque peu de charité. Parce qu'un homme a tort de ne pas croire en Dieu, avons-nous raison de l'injurier? On n'a recours aux invectives que quand on manque de preuves. Entre deux controversistes, il y a cent à parier contre un, que celui qui aura tort se fâcnera. a Tu prends ton tonnerre au lieu de répondre, dit Ménippe à Jupiter; tu as donc tort? »
XVI. — On demandait un jour à quelqu'un s'il y avait de vrais athées. Croyez-vous, repondit-il, qu'il y ait de vrais chrétiens ?
XVII. — Toutes les billevesées de la métaphysique ne valent pas un argument ad hominem.
Pour convaincre, il ne faut quelquefois aue réveiller le sentiment ou physique ou moral. C'est avec un bâton qu'on a prouvé au pyrrhonien
ju'il avait tort de nier son existence. Cartouche, e pistolet à la main, aurait pu faire à Hobbes une pareille leçon : « La bourse ou la vie ; nous sommes seuls, je suis le plus fort, et il n'est pas question entre nous d'équité. »
XVIII. — Ce n'est pas de la main du métaphysicien que sont partis les grands coups gue l'athéisme a reçus. Les méditations sublimes de Malebranche et de Descartes étaient moins propres à ébranler le matérialisme qu'une observation de Malpighi. Si cette dangereuse hypothèse chancelé de nos jours, c'est à la physique expérimentale que l'honneur en est dû. Ce n est que dans les ouvrages de Newton, de Muschen- Droek, d'Hartzoeker et de Nieuwentit, qu'on a trouvé des preuves satisfaisantes de l'existence d'un être souverainement intelligent. Grâce aux travaux de ces grands hommes, le monde n'est plus un dieu, c'est une machine qui a ses roues, ses cordes, ses poulies, ses ressorts et ses poids.
XIX. — Les subtilités de Tontologie ont fait tout au plus des sceptiques ; c'est à la connaissance de la nature au'il était réservé de faire de vrais déistes. La seule découverte des germes a dissipé une des plus puissantes objections de l'athéisme. Que le mouvement soit essentiel ou accidentel à la matière, je suis maintenant convaincu que ses effets se terminent à des développements : toutes les observations concourent à me démontrer que la putréfaction seule ne produit rien d'organisé ; je puis admettre que le mécanisme de l'insecte le plus vil n'est pas moins
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merVeUleux que celui de l'homme, et je- ne crains pas qu on en infère qu'une a^ation in*testine des molécules étant capable de donner l'un, il est vraisemblable qu'elle a donné l'autre. Si un athée avait avancé, il y a deux cents ans, qu'on verrait peut-être un jour des hommes sor-^ tir tout formés des entrailles de la terre, comme on «voit éclore une foule d'insectes d'une masse de chair échauffée, je voudrais bien savoir ce qu'un métaphysicien aurait eu à lui répondre.
XX. — C'était en vain que j'avais essayé contre un athée les subtilités de l'école; il avait même tiré de la faiblesse de ces raisonnements une objection assez forte, a Une multitude dé vérités inutiles me sont démontrées sans réplique, disait-il ; et Texistence de Dieu, la réalité du bien et du mal moral, l'immortalité de l'âme,' sont encore des problèmes pour moi. Quoi donc! me serait-il moins important d'être éclairé sur ces sujets, que d'être convaincu que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits? » Tandis au'en habile déclamateur il me faisait avalera longs traits toute l'amertume de cette réflexion, je rengageai le combat par une question qui dut paraître singulière a un homme enflé de ses premiers succès... Etes-vous un être pensant? lui demandai-ie... « En pourriezvqus douter? » me réponait-il d'un air satisfait... Pourquoi non? qu'ai- je aperçu qui m'en convainque? ... des sons et des mouvements?... Mais le philosophe en- voit autant dans l'animal qu'il dépouille de la facult'é de penser, pourquoi vous accorderais-je ce que Descartes refuse a la fourmi? Vous produisez à l'extérieur des actes assez propres a m'en imposer; je serais tenté d'assurer que vous pensez en effet ; mais la rai* son;suspend mon jugement : « Entre les actes extérieurs et la pensée, il n'y a point de liaison
essentielle, me dit-elle ; il est possible que ton antagoniste ne pense non plus que sa montre:
fallait-il prendre pour un être pensant le premier animal à qui Ton apprit à parler? Qui t'a rcvilé que tous les hommes ne sont pas autant de per^
roquets instruits à ton insu? » a Cette
comparaison est tout au. plus ingénieuse, me répliqua-t-il ; ce n'est pas sur le mouvement et les sons, c'est sur le fil des idées, la conséquence qtii règne entre les propositions et la liaison des raisonnements, qu'il faut juger qu'un être pense : s'il se trouvait un perroquet qui répondît a tout, je- prononcerais sans balancer que c'est un être pensant. . Mais qu'a de commun cette question avec l'existence de Dieu? quand vous m'aurez démontré que Thomme en qui j'aperçois le plus d'esprit n'est peut-être qu'un automate, en serai -je mieux disposé à reconnaître une intelligence dans la nature?... » C'est mon affaire, repris-je ; convenez cependant qu'il y aurait de la folie à refuser à vos semblables la faculté de penser. « Sans doute; mais que s'ensuit-il de là?... » Il s'ensuit que si l'univers, que dis-je Tunivers! que. si l'aile d'un papillon m offre des traces millei fois plus distinctes d'une intelligence que vous navez d'indices que votre semnlahlet est doué de la .faculté de penser, il serait mille fois plus fou de nier qu'il existe un Dieu que de nier que. votre semblable pense. Or, que cela soit ainsi, c'est à vos lumières, c'est à votre conscience que j'en appelle : avez-vous jamais remaroué dans les raisonnements, les actions et laconcuiite de quelque homme que ce soit, plus d'intelligence, d'ordre, de sagacité, de conséquence que dans le mécanisme d'un insecte ?
La Divinité n'est-elle pas aussi clairement empreinte dans l'œil d'un ciron que la faculté de. peos^* dans les ouvrages du grand Newton? Quoil le. monde formé prouve moins une
intelligence que le monde expliqué?... Quelle assertion!... « Mais, répliquez- vous , J'admets la faculté de penser dans un autre d'autant plus volontiers que je pense moi-même... » Voilà, j'en tombe d'accord, une présomption que je n'ai point ; mais n'en suis-je pas dédommagé par la supériorité de mes preuves sur les vôtres ? L'intelligence d'un premier être ne m'est-elle pas mieux démontrée dans la nature par ses ouvrages, que la faculté de penser dans un philo^sophe par ses écrits? Songez donc que je ne vous objectais qu'une aile de papillon, qu'un œil de ciron, quand je pouvais vous écraser du poids de l'univers. Ou je me trompe lourdement, ou cette preuve vaut bien la meilleure qu'on ait encore dictée dans les écoles. C'est sur ce raisonnement, et quelques autres de la même simplicité, que j'admets l'existence d'un Dieu, et non sur ces tissus d'idées sèches et métaphysiques, moins propres à dévoiler la vérité qu'à lui donner l'air du mensonge.
XXI. — J'ouvre les cahiers d'un professeur célèbre, et je lis : t Athées, je vous accorde que le mouvement est essentiel à la matière; qu en concluez-vous?... que le monde résulte du jet fortuit des atomes* J'aimerais autant que vous me dissiez aue V Iliade d'Homère, ou la Hen^ riade de Voltaire est un résultat de jets fortuits de caractères. » Je me garderai bien de faire ce raisonnement à un athée : cette comparaison lui donnerait beau jeu. Selon les lois de l'analyse des sorts, me dirait-il, je ne dois point être surpris qu'une chose arrive lorsqu'elle est possible, et que la difficulté de l'événement est compensée par la quantité des jets. Il y a tel nombre de coups dans lesquels je gagerais, avec avantage, d'amener cent mille six à la fois avec cent mille dés. Quelle que fût la somme finie des
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caractères avec laquelle on me proposerait d'engendrer fortuitement l'Iliade^ fl y a telle somme finie de jets qui me rendrait la proposition avantageuse : mon avantage serait même infini si la quantité de jets accordée était infinie. Vous voulez bien convenir avec moi, contiriuerait-il, que la matière existe de toute éternité, et aue le mouvement lui est essentiel. Pour réponare à cette faveur, je vais supposer avec vous que le monde n'a point de bornes ; que la multitude des atomes était infinie, et que cet ordre qui vous étonne ne se dément nulle part : or, de ces aveux réciproques, il ne s'ensuit autre chose, sinon que la possibilité d'engendrer fortuitement Tunivers est très-petite, mais que la quantité des jets est infinie, c'est-àdire que la difficulté de l'événement est plus que suffisamment compensée par la multitude des jets. Donc, si quekjue chose doit répugner à la raison, c'est la supposition que, la matière s'étant mue de toute éternité, et qu'y ayant peutêtre dans la somme infinie des combinaisons possibles un nombre infini d'arrangements admirables, il ne «e soit rencontré aucun de ces arrangements admirables dans la multitude infinie de ceux qu'elle a pris successivement. Donc, l'esprit doit être plus étonné de la durée hypothétique du chaos que de la naissance réelle de l'univers.
XXII. — Je distingue les athées en trois classes. Il y en a quelques-uns qui vous disent nettement qu'il n'y a point de Dieu, et qui le pensent : ce sont les vrais athées; un assez grand nombre, qui ne savent qu'en penser, et qui décideraient volontiers la question à croix ou pile : ce sont les athées sceptiques; beaucoup plus qui voudraient qu'il n'y en eût point, qui font semblant d'en être persuadés, qui vivent
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comme s'ils Tétaient : ce sont les fanfarons du "parti. Je déteste les fanfarons ; ils sont feux : je plains les vrais athées; toute consolation me semble morte pour eux ; et je prie Dieu pour les sceptiques; ils manquent & lumières.
XXIII. — Le déiste assure Texistence d'un Dieu, rimmortalité de l'âme et ses suites : le sceptique n'est point décidé sur ces articles ; l'athée les nie. Le sceptique a donc, pour être vertueux, un ^motif de plus que l'athée, et quelque raison de moins que Je déiste. Sans la crainte du législateur, la pente du tempérament et la connaissance des avantages actuels de la vertu, la probité de l'athée manquerait de fondement, et celle du sceptique serait fondée sur un peutêtre.
XXI¥. — Le scepticisme ne convient pas à tout le monde. Il suppose un examen profond et désintéressé : celui qui doute parce qu'il ne connaît pas les raisons de crédibilité n'est qu'un ignorant. Le vrai sceptique a compta et pesé les raisons. Mais ce n'est pas une petite affaire que de peser des raisonnements. Qui de nous en connaît exactement la valeur? Qu'on apporte cent preuves de la même vérité, aucune ne manquera de partisans. Chaque esprit a son télescope. C'est un colosse à mes yeux que cette objection qui disparaît aux vôtres : vous trouvez légère une raison qui m'écrase. Si nous scmimes divisés sur la valeur intrinsèque, comment nous accorderons-nous sur le poids relatif? Ditesmoi, combien faut-il de preuves morales pour contre-balancer une conclusion métaphysique?
Sont-ce mes lunettes qui pèchent ou les vôtres? Si donc il est si difficile de peser des raisons, et s'il n'est point de questions qui n'en aient poux et contre, et presque toujours à égale mesure,
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pourquoi .tEanchons-nous si vite? D*où nous vient ce ton si décidé? N'avons-nous pas éprouvé cent fois xjue la suffisance dogmatique révolte ? .« On me iaict haïr les choses vraisemblables, dit Tauteur des. ^55^15 (Liv. III, ch. xi), quand on me les plante pour infaillibles : i'aime ces mots qui amollissent et modèrent la témérité de nos propositions ; à Vadventure, aulcunement, quelque, on dict, ie pense, et semblables : et si l'eusse eu à dresser des enfants, ie leur eusse tant mis en la bouche cette façon de respondre enquestante, non résolutive : qu'est-ce à dire? le ne r entends pas, Il pourrait estre, est-il yray ? qu'ils eussent plustost gardé la forme d'apprentis à soixante ans que de représenter les docteurs à dix ans, comme ils font. »
XXV. — Qu'est-ce que Dieu ? question qu'on fiait aux enfants, et a laquelle les philosophes ont bien de la peine à répondre.
On sait à quel âge un enfant doit apprendre à lire, à chanter, à danser, le latin, la géométrie. Ce n'est qu'en matière de religion qu'on ne consulte point sa portée ; à peine entend-il, qu'on lui demande : Qu'est-ce que Dieu ? C'est dans le même instant, c'est de la même bouche qu'il apprend qu'il y a des esprits follets, des revenants, des loups^garous, et un Dieu. On lui inculque une des plus importantes vérités d'une manière capable de. la décrier un jour au tribunal de sa raison. En effet, qu'y aura-t-il de surprenant, si, trouvant à l'âge de vingt ans l'existence de Dieu confondue dans sa tête avec une foule de préjugés ridicules, il vient à la méconnaître et à la traiter ainsi que nos juges traitent un honnête homme qui se trouve engagé par accident dans une troupe de coquins ?
XSVI. — On nous parle trop tôt de Dieu :
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autre défeut ; on n'insiste pas assez sur sa présence. Les hommes ont banni la Divinité d entre eux ; ils l'ont reléguée dans un sanctuaire ; les murs d'un temple bornent sa vue; elle n'existe point au delà. Insensés que vous êtes ! détruisez ces enceintes qui rétrécissent vos idées; élargissez Dieu ; voyez-le partout où il est, ou dites qu'il n'est point. Si j'avais un enfant à dresser, moi, je lui ferais de la Divinité une compagnie si réelle, qu'il lui en coûterait peut-être moins
f>our devenir athée que pour s'en distraire. Au ieu de lui citer l'exemple d'un autre homme qu'il connaît quelquefois pour plus méchant que lui, je lui dirais brusquement iDieu t'entend, et tu mens. Les jeunes gens veulent être pris par les sens. Je multiplierais donc autour de lui les signes indicatifs de la présence divine. S'il se faisait, par exemple, un cercle chez moi, j*y marquerais une 'place à Dieu, et j'accoutumerais mon élève à dire : Nous étions quatre, Dieu, mon ami, mon gouverneur et moi.
XXVn. — L'ignorance et V incuriosité sont deux oreillers fort doux; mais pour les trouver tels, il faut avoir la têie aussi àien faite que
Montaigne.
XXVIII. — Les esprits bouillants, les imaginations ardentes ne s'accommodent pas de l'indolence du sceptique. Ils aiment mieux hasarder un choix que de n'en faire aucun ; se tromper que de vivre incertains : soit qu'ils se méfient de leurs bras, soit qu'ils craignent la profondeur des eaux, on les voit toujours suspendus à des branches dont ils sentent toute la faiblesse, et auxquelles ils aiment mieux demeurer accrochés que de s'abandonner au torrent. Ils assurent tout, bien qu'ils n'aient rien soigneusement examiné : ils ne doutent de rien, parce qu'ils n'en
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ont ni la patience ni le courage. Sujets à des lueurs qui les décident, si par hasard ils rencontrent la vérité, ce n'est point à tâtons, c'est brusquement, et comme par révélation. Ils sont, entre les dogmatiques, ce qu'on appelle les illuminés chez le peuple dévot. J'ai vu des individus de cette espèce inquiète gui ne concevaient pas comment on pouvait allier la tranquillité d'esprit avec l'indécision, t Le moyen de vivre heureux sans savoir gui l'on est, d où l'on vient, où Ton va, pourquoi l'on est venu! » Je me pique d'ignorer tout cela, sans en être plus malheureux, répondait froidement le sceptique : ce n'est point ma faute si j'ai trouvé ma raison muette quand je l'ai questionnée sur mon état. Toute ma vie j'ignorerai, sans chagrin, ce qu'il m'est impossible de savoir. Pourquoi regretterais-je des connaissances que je n'ai pu me pro-^ curer, et qui, sans doute, ne me sont pas fort nécessaires, puisque j'en suis privé? J'aimerais autant, a dit un des premiers génies de notre siècle, m'affliger sérieusement de n'avoir pas quatre yeux, quatre pieds et deux ailes.
XXIX. — On doit exiger de moi que je cherche la vérité, mais non que je la trouve. Un sophisme ne peut- il pas m 'affecter plus vivement qu'une preuve solide? Je suis nécessité de consentir au faux que je prends pour le vrai, et de rejeter le vrai que je prends pour le faux : mais, qu'ai-je à craindre, st c'est innocemment que je me trompe? L'on n'est point récompensé dans l'autre monde pour avoir eu de l'esprit dans celui-ci : y serait-on puni pour en avoir manqué ? Damner un homme pour de mauvais raisonnements, c'est oublier qu'il est un sot pour le traiter comme un méchant.