‹ Chefs-d'œuvre de DiderotChapitre 46 sur 67 · L'ALLÉE DES ÉPINES · texte numérisé non relu

L'ALLÉE DES ÉPINES

Quone malo mentem concussa ? Timoré deonim» HoRAT., Sat. Lib. II, saU m.

I. L'envie ne m'accusera pas d'avoir dissipé des millions à FEtat pour aller au Pérou ramasser de la poudre d'or, ou chercher des martres zibelines en Laponie. Ceux à qui Louis commanda de vérifier les calculs du grand Newton, et de déterminer avec une toise la figure de notre globe, remontaient sans moi le fleuve de Tomo, et je ne descendais point avec eux la rivière des Amazones. Aussi, mon cher Ariste, ne t'entretiendrai- je pas des périls que j'ai courus dans les pays glacés du nord, ou dans les

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déserts brûlants du midi : moins encore des avantages que la géographie, la navigation, l'astronomie retireront, dans deux ou trois mille ans, des prodiges de mon quart de cercle et de rexcellence de mes lunettes. Je me propose une fin plus noble, une utilité plus prochaine. C'est d'éclairer, de perfectionner la raison humaine par le récit d'une simple promenade. Le sage at-il besoin de traverser les mers et de tenir registre des noms barbares et des penchants effrénés des sauvages, j>our instruire des peuples policés? Tout ce qui nous environne est un sujet d'observation. Les objets qui nous sont le plus familiers, peuvent être pour nous des merveilles: tout dépend du coup d'oeil. S*il est distrait, il nous trompe : s'il est perçant et réfléchi, il nous approche ae U vérité.

2. Tu connais ce bas monde : décide sous quel méridien est placé le petit canton que je vais te décrire, et que j'ai depuis peu examiné en philosophe, après avoir perdu mon temps à le parcourir en géographe. Je te laisse le soin de donner aux différents peuples qui l'habitent des noms convenables aux ^moeurs et aux caractères que je t'en tracerai. Que tu seras étonné de vivre au milieu d'eux 1 Mais comme cette nation singulière compose différentes classes, tu ignores peut-être à laquelle tu appartiens, et je ns d'avance, ou de l'embarras qui t'attend si tu ne sais qui tu es, ou de la honte que tu ressentiras si tu te trouves confondu dans la foule des idiots*

3. L'empire dont je te parle est gouverné en chef par un souverain sur le nom duquel ses sujets sont à peu près d'accord; mais il n'en est pas de même de son existence. Personne oe l'a vu, et ceux de ses favoris qui prétendent avoir eu des entretiens avec lui, en ont parlé d'une manière si obscure, lui ont attribué des contrariétés si étranges, que, tandis qu'une partie de la

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satioa s'est ép^ée à former des syst^nes poiar expliquer l'énigme, ou à s'entre-aéchirer pour jbiiie prévaloir ses opinions, Tautre a pris le parti de douter de tout ce qu'on en débitait, et quelques-uns celui de n'en rien croire.

4. Cependant on le suppose infiniment sage, édairéy plein de tendresse pour ses sujets ; mais oomme il a résolu de se rendre iaaccessit^e, du laoins pour un temps, et qu'il s'avilirait sans dtmht en se communiquant* la voie qu'il a suivie pour prescrire des lois et manifester ses volontés est fDrt équivoque. On a découvert tant de fois que ceux cjui se disent inspirés de lui n'étaient que des visionnaires ou des fourbes, qu'on est tenté de croire qu'ils sont et seront toujours tels qu'ils ont été. Deux volumes épais, remplis de merveiUes et d'ordonnances, tantôt bizarres et tantôt raisonnables, renferment ses volontés. Cet livres sont écrits d'une manière si inégale, qu'il parak bien qu'il n'a pas été Êort attentif sur le dioix de ses secrétaires, ou qu'on a souvent abusé de sa confianœ. Le premier contient des Tè^xatots singuliers, avec une longue suite de prodiges opères pour leur confirmation; et le stoood révoque ces premiers privilèges, en établît de nouveaux qui sont également appuyés sur des merveilles : de là procès entre les privilégiés. Cefox de la.nouvelle création se prétendent âvonsés exclusivement à ceux de l'ancienne, qu'ils m^irisent comme des aveugles, tandis que ceuxci les maudissent comme des intrus et des usurp^eurs. Je te développerai plus à fond par la suhe le contenu de ce doubJe code. Revenons an prince.

5. il habite, dit-on, un séjour lumineux, magnifique et fortuné, dont on a des descriptions aussi diôérentes entre elles que les imaginations de coix qui les ont fÎEtites. C est là que nous allons tous. La cour du prince est un rendez-vous

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