‹ Chefs-d'œuvre de DiderotChapitre 5 sur 67 · VIII AVANT- PROPOS · texte numérisé non relu

VIII AVANT- PROPOS

personnel dans ces souvenirs heureux d'une sombre époque. J'étais poète alors, et quelle vanité nafve dans un poète ! Quel épiderme sensible ! La moindre caresse va au cœur, et aussi la moindre piqûre, plus douce que rindiiférence. Mes nouveaux amis connaissaient mon premier livre, ma Flûte de Pan, fleur éclose sous un ciel inclément. N'allez pas croire au moins à une société d'admiration; notre sympathie avait un fonds plus solide que la mutuelle bienveillance; elle tenait à des affinités moins superficielles. Tous nous haïssions l'empire, nous aimions la liberté.

Ces professeurs, ces écrivains, ces artistes de tempéraments divers, rapprochés par l'éducation et par l'âge, par des aspirations et des haines communes, formaient un groupe dont Asseline était visiblement le centre. A quoi tenait cette influence? Pourquoi s'^telle exercée dans un cercle restreint, sur une minorité, et n'a-t-elle pas produit tous les résultats qu'on en pouvait attendre? C'est ce dont on ne peut se rendre compte^ à moins d'étudier l'individu et le milieu. La suite de ce travail nous fera pénétrer dans ces couches concentriques de circonstances proches et lointaines, auxquelles chacun doit s'adapter avant de les régir. Pour le moment, nous essaierons de démêler ce qui, dans le caractère et les aptitudes d' Asseline, a déterminé et circonscrit son action.

Sa personne était pleine de contrastes. Son corps était massif et alerte. Sa face épaisse s'éclairait d'un sourire narquois. De sa grosse moustache rousse filtrait une voix grêle et mordante. Un front large et haut, bien modelé, sérieux et noble, dominait des yeux gris-bleutés, fins; le papillotage des lunettes atténuait Téclat du regard et en doublait la mobilité.

Ses convictions fortes étaient servies par un esprit délié, par un langage précis, à la fois tranchant et piqxiant. Lojral et franc, il avait dans les manières, comme dans le sang et dans son nom même, quelque chose du Normand subtil et avisé. Très-susceptible, entier dans ses opinions, il ne manquait ni de sang-froid, ni

LOUIS ASSEUNE. IX

de prudence. Son radicalisme, ce qu'on a appelé son intransigeance, admettait des tempéraments; et nul ne savait mieux la distance qui sépare la pratique de la théorie; toutefois, et je l'en loue^ il cherchait tous les moyens d*abréger, de supprimer cette distance. Aussi ne voyait-il les compromis qu'avec une méfiance extrême ; non qu'il en méconnût la nécessité ou qu'il en proscrivît l'usage, il en condamnait la mode, la manie. Il pensait que le plus souvent la ligne d. oite est le plus court chemin et le plus sûr, que les années perdues en contre-marches ne se retrouvent pas, et que les fausses manœuvres écartent du but. Four lui, le but était la réduction au minimum des fictions sociales par la suppression de toutes les fictions religieuses et métaphysiques. Jamais il n"a varié sur ce point, et cette donnée a été la règle constante de ses actes et de ses jugements.

En thèse générale, nul ne contestera la correction de ces maximes. Mais l'amour de la rectitude s'aigrit volontiers en haine de l'élasticité; la clairvo3rance a ses excès, elle mène au soupçon : Asseline avait tant vu de palinodies qu'il en voyait partout. La rouerie l'exaspérait. Or, derrière toutes les actions il y a des hommes : en criblant de sarcasmes les fils ou ficelles de la comédie politique, Asseline atteignait machinistes et marionnettes, premiers rôles et comparses; il le savait, et, de propos déterminé, il poursuivait sans pitié ceux qu'il considérait, à tort ou à raison, comme des transfuges inconscients ou comme des apostats ambitieux : les dupés et les dupeurs, surtout les dupeurs dupés, ont été harcelés de son ironie.

Ici nous anticipons; mais tous les traits de cette physionomie étaient visibles dès le premier jour, avant que le temps se chargeât de les accentuer. Nous les avons mis en relief tout d'abord, parce que, dans la destinée d' Asseline, ils ont joué le rôle de facteurs principaux.

Asseline a eu de nombreux amis, ceux qui, partageant ses convictions, ont été séduits par son esprit

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