X AVANT-PROPOS
robuste et ingénieux, par son énergie persévérante. Il a eu de plus nombreux ennemis, et je ne parle pas de la cohue réactionnaire, foncièrement hostile à qui pense, parle et agit librement ; il a eu des ennemis dans le camp de la liberté, ennemis puissants ou mieux servis que lui par les circonstances, qui Tont traversé, harassé, vaincu. Tristes représailles. L'homme étant donné, il n'en pouvait être autrement. Âsseline en a souffert; mais la cause qu'il soutenait n'en a pas été amoindrie, bien au contraire; en dépit d'apparences douloureuses, la dernière victoire appartient aux fidèles de la voie droite.
Pour moi, il est presque inutile de le dire, les rares qualités d'Asseline m'ont plus frappé que leurs débuts complémentaires; sans me faire illusion sur les déboires qu'il se préparait, rapproché souvent par mes goûts, par mes habitudes, de ceux qu'il a blessés et qui lui ont rendu ses coups avec usure, et contre lesquels )e n'ai point partagé ses préventions alors même que je n'approuvais pas leur conduite, je n'ai jamais cessé d'honorer sa franchise et son courage, d'aimer sa forte et fine nature.
On ne pouvait le pratiquer quelque peu sans reconnaître l'étendue de son instruction, la sûreté de ses informations sur tout homme et toute chose. Les antécédents des républicains, des orléanistes, des cléricaux, des aigrefins et des bonzes, les dossiers de la horde décembriste, complices et ralliés, officiels, officieux, sceptiques, étaient soigneusement classés dans sa mémoire et lui fournissaient de promptes et vives reparties : il avait ce genre d'esprit à un haut degré; c'était un des charmes de son entretien. Où avait-il acquis ces ressources qu'il a utilisées depuis dans la polémique ?
Né à Versailles en 1829, il finissait ses études à Charlemagne et commençait son droit au moment où l'infatuation de Guizot, — je suis toujours plus qu'étonné quand je vois les nôtres invoquer la sagesse de cet esprit buté, — au moment où l'aberration de Louis-Philippe déchaîna la révolution de 48* Asseline
LOUIS ASSmLlNE. XI
était en âge de comprendre les causes du mouyement, les naïvetés, les illusions, les £iutes de tout genre qui amenèrent l'avorteroent rapide de la seconde république. Je ne sais dans quelle mesure il a été mêlé à ce choc d'utopies d^où sortit le fameux spectre rouge» Ms, eût dit Hésiode, de la Peur amoureusement unie au Chaos. Il ne donna guère^ je pense, dans le robespierrisme sentimental, — il éventait Rousseau d^une lieue. Lliumanitairerie de Pierre Leroux, l'Icarie, le Phstenstère ont toujours tenu fort peu de place dans ses pensées. Proudhon, par certains côtés, la vigueur, la puissance critique et polémique, Taura touché davantage, et aussi la vaillance de Barbes. Mais il a dû appréder surtout le sens droit et Tinitiative hardie de Ledru> Rollin. Avec quelle douleur et quelle colère il a suivi la marche hypocrite de ces pseudo-libéraux, de ces modérés qui n'hésitèrent pas à enchaîner IMnsurrection de Juin, comptant sur un massacre et une répression aveugles pour livrer la république désormais sans [défense au premier intrigant sans scrupules ! Comme il a maudit ces niaises complaisances, cette sotte bon" dieu$erie qui laissait arroser d'eau bénite les arbres de liberté et les fêtes républicaines, et qui nous a valu les expéditions de Rome, à l'extérieur et à l'intérieur! Enfin, que penser d^xne république qui se condamne elle-même, qui rappelle dans son sein les Bonaparte^ c'est-à-dire l'empire, et qui, pour comble d'imprudence, confie à un suffrage universel vicié par la légende impériale le choix du magistrat suprême? Et puis, étonnez-vous de la défiance qu'Assdine a toujours conservée à l'égard des gens de 48.
Pendant une dizaine d'années (i85i-i86o), il vécut loin de Paris, un peu à Bordeaux, où il pkdda, je crois, beaucoup à Montlieu, dans ce qu'il appelait « la plus inférieure de toutes les Charentes, » s'initiant à l'industrie et au commerce agricoles. Son père avait U une exploitation de pins-résine qui devait surtoat rapporter à notre ami des soucis cruels et des embarras pécuniaires inextricables.