PAUL 15 E
Quelque peu de crédit que chez vous il obtienne , ' ' Je crois que ta frayeur égalerolt la mienne , Si de telles horreurs t'avoient frappé Tesprit, Si je t'en avois fait seulement le récit.
STRATONICE
A raconter ses maux souvent on les soulage. ' ^
PAULINE
hcoute : mais il faut te dire davantage ,
Et que , pour mieux comprendre un si triste discour.s ,
ïu saches ma foiblesse et mes autres amours.
Une femme d honneur peut avouer sans honte
Ces surprises des sens que la raison surmonte :
Ce n'est qu'en ces assauts qu'éclate la vertu ; ' ^
Et l'on doute d'un cœur qui n'a point combattu.
Dans Rome, où je naquis, ce malheureux visage '4 U'un chevalier romain captiva le courage ; U sappeloit Sévère. Excuse les soupirs Qu'arrache encore un nom trop cher à mes désirs.
STRATONICE
Est-ce lui qui naguère , aux dépens de sa vie , ' ^ Sauva des ennemis votre empereur Décie ,
ACTEI,SCÈNEIII. 23
Qui leur tira mourant la victoire des mains ,
Et fit tourner le sort des Perses aux Romains ; ' 5
Lui qu'entre tant de morts immole's à son maître
On ne put rencontrer , ou du moins recounoître ;
A qui De'cie enfin pour des exploits si beaux
Fit si pompeusement dresser de vains tombeaux ?.
PAULINE
Hélas ! c etoit lui-même ; et jamais notre Rome
N'a produit plus grand cœur , ni vu plus honnête homme.
Puisque tu le co.nnois, je ne t'en dirai rien.
Je l'aimai, Stratonice ; il le meiitoit bien.
Mais que sert le mérite où manque la fortune ?
L'un étoit grand en lui, l'autre foible et commune;
Trop invinciljle obstacle , et dont trop rarement
Triomphe auprès d'un père un vertueux amant !
La digne occasion d'une rare constance ! ' 7
PAULINE
Dis plutôt d'une indigne et folle résistance. ■*' Quelque fniit qu'ime fille en puisse recueillir , Ce n'est une vertu que pour qui veut faillir.
Parmi ce grand amour que j'avois pour Se'vère, '» J'attendois un époux de la main de mon père , Toujours prête à le prendre ; et jamais ma raison N'avoua de mes yeux l'aimable trahison.
Il possédoit mon cœur , mes désirs , ma pensée ; Je ne lui cachois point combien j'étois blessée ; Nous soupirions ensemble et pleurions nos mallieurs : Mais au lieu d'espérance il n'avoit que des pleurs ; Et , malgré des soupirs si doux , si favorables , Mon père et mon devoir éloient inexorables.
24 POLYEUCTE
Enfin je quittai Rome et ce parfait amant , Pour suivre ici mon père en son gouvernement ; Et lui , dt'scspéré , s'en iJla dans l'armée ^° Clierclier d'un beau trépas l'illustre renommée. Le reste , tu le sais. Mon abord en ces lieux Me fit voir Polyeucte , et je plus à ses yeux : Et comme il est ici le chef de la noblesse , Mon père fut ravi qu'il me prît pour maîtresse; Et par son alliance il se crut assuré D'être plus redoutable et plus considéré ; Il approuva sa flamme , et conclut l'byméuée : Et moi , comme à son lit je me vis destinée , Je donnai par devoir à son affection ^' Tout ce que l'autre avoit par inclination. Si tu peux en douter, juge-le par la crainte ^^ Dont en ce triste jour tu me vois l'ame atteinte.
STRATONICE
Elle fait assez voir à quel point vous l'aimez.
Mais quel songe , après tout , tient vos sens alarmés .'