XXIV VIE DE P. CORNEILLE
un pays barbare, eut besoin de beaucoup d'adrcssir pour faire trouver les deux combattants sur li> champ de bataille sans qu'ils sussent où on les mcnoit. Mais à qui demeura la victoire ? Au plus jeune.
Il ne reste plus que Pulchërie et Surëna, tous deux sans comparaison meilleurs que Bérénice, tous deux dignes de la vieillesse d'un grand homme. Le caractère de Pulchérie est de ceux que lui seul savoit faire ; et il s'est dépeint lui-même avec bien de la force dans Martian, qui est un vieillard amoureux. Le cinquième acte de cette pièce est tout-à-fait beau. On voit dans Suréna une belle peinture d'un liomroe que son trop de mérite et de trop grands services rendent criminel auprès de son maître; et ce fut par ce dernier eflort que Corneille termina sa canière.
touchée des choses d'esprit , mais parceque ce sujet e'tait à plusieurs égards sa propre aventure.
La victoire ne demeura pas à Racine seulement parcequ'il était le plus jeune, mais parceque sa pièce est incomparablement meilleure que celle de Corneille, qui tomlîa, et qu'on ne peut lire. Racine tira de ce mauvais sujet tout ce qu'on en pouvait tirer. Son goût épuré, son esprit flexible, sa diction toujours élégante, son style toujours châtié et toujours charmant, étaient propres à toutes les nuitières; et Corneille ne pouvait guère traiter heureusement que des sujets conformes au caractère de son génie.
VIE DE P. CORNEILLE. xxv
La suite de ses pièces représente ce qui doit natuieil<,'nient arriver à un grand homme qui pousse le travail jusqu'à la fin de sa vie. Ses commencements sont foibles et imparfaits, mais déjà dignes d'admiration par rapport à son^jsiècle : ensuite il va aussi haut que son art peut atteindre : à la fin il s'afl'oiblit , s'éteint peu-à-peu, et n'est plus semblable à lui-même que par intervalles.
Après Suréna, qui fut joué en lôyS, Corneille renonça tout de bon au théâtre, et ne pensa plus qu'à mourir chrétiennement. Il ne fut pas même en état d'y penser beaucoup la dernière année de sa vie.'
Je n'ai pas cru devoir interrompre la suite de SCS grands ouvrages pour parler de quelques autres beaucoup moins considérables qu'il a donnés de temps en temps. Il a fait, étant jeune, quelques petites pièces de galanterie, qui sont répandues dans des recueils. On a encore de lui quelques petites pièces de cent ou de deux, cents vers au roi, soit pour le féliciter de ses victoires, soit pour lui demander des grâces, soit pour le remercier de celles qu'il en avoit reçues. Il a traduit deux ouvrages latins du P. de la Rue, tous deux d'assez longue haleine, et plusieurs petites pièces de M. de Santeuil II cstimoit extrêmement ces deux poètes. Lui-même faisoit fort bien des vers latins; et il en lit sur la campagne de Flandre en 1667, qui parurent si beaux, que non seulement plusieurs j)ersonnes les mirent en françois, mai<i
XXVI VIE DE P. CORr^ElLLE.
que les meilleurs poètes latins en prirent l'idée, et les mirent encore en latin. Il avoit traduit sa première scène de Pompée en vers du style de Se'nèque le tragique , pour lequel il n'avoit pas d'aversion , non plus que pour Lucain. Il falloit aussi qu'il n'en eût pas pour Stace, fort inférieur à Lucain, puisqu'il en a traduit en vers et publié les deux premiers livres de la Thébaïde. Ils ont échappé à toutes les recherches qu'on a faites depuis un temps pour en retrouver quelque exemplaire.
Corneille étoit assez grand , et assez plein, l'air fort simple et fort commun, toujours négligé, et peu curieux de son extérieur. Il avoit le visage assez agréable , un grand nez , la bouche belle , les veux pleins de feu, la physionomie vive, des traits fort marqués , et propres à éti'e transmis à la postérité dans une médaille ou dans un buste. Sa prononciation n'étoit pas tout-k-fait nette ; il lisoit .«^cs . vers avec force , mais sans grâce.
Il savoit les belles -lettres, l'histoire, la politique; mais il les prenoit principah;ment du côte qu'elles ont rapport au théâtre. 11 n'avoit pour toutes les autres conuoissances ni loisir, ni curiosité, ni beaucoup d'estime. Il parloit peu, même sur la matière qu'il entendoit si parfaitement. Il n'ornoit pas ce qu il disoit ; et pour trouver \f grand Corneille , il le falloit lire.
Il étoit mélancolique ; il lui falloit des sujets plus solides pour espérer et pour se réjouir, que
VIE DE P. CORNEILLE. xxvii
pour se chagriner ou pour craindre. Il avoit
I humeur brusque , et quelquefois rude en apparence ; au fond il etoit très aisé à vivre, bon mari , bon parent, tendre, et plein d'amitié. Son tempérament le portoit assez à l'amour, mais jamais au libertinage, et rarement aux grands attachements.
II avoit lame flère et indépendante, nulle souplesse, nul manège; ce qui l'a rendu très propre à peindre la vertu romaine , et très peu propre à faire sa fortune. Il n'aimoit point la cour; il y apportoit un visage presque inconnu, un grand nom qui ne s'attiroit que des louanges, et un mérite qui n'étoit point le mérite de ce pays-là. Rien n'étoit égal à son incapacité pour les affaires , que son aversion ; les plus légères lui causoient de l'effroi et de la terreur. Quoique son talent lui eût beaucoup rapporté, il n'en étoit guère plus riche. Ce n'est pas qu'il eût été fâché de l'être ; mais il eût fallu le devenir par une habileté qu'il n'avoit pas , et par des soins qu'il ne pouvoit prendre. Il ne s'étoit point trop endurci aux louanges à force d'en recevoir : mais , s'il étoit sensible à la gloire , il étoit fort éloigné de la vanité. Quelquefois il se confioit trop peu à son rare mérite, et croyoit trop facilement qu'il pût avoir des rivaux.
A beaucoup de probité naturelle il a joint dans tous les temps de sa vie beaucoup de religion, et plus de piété que le commerce du monde n'en permet ordinairement. Il a eu souvent besoin d'être rassuré par des casuistcs sur ses pièces de