‹ Chefs-d'œuvre de P. CorneilleChapitre 6 sur 173 · XXXIV P K E F A C E HISTORIQUE · texte numérisé non relu

XXXIV P K E F A C E HISTORIQUE

coutume digne de barbares qui sentaient le besoin des plaisirs de l'esprit, et qui étaient incapables d'en avoir; coutume même qui a duré jusqu'à nos temps, lorsqu'on en reconnaissait la turpitude. Jamais ce vice n'avilit la scène française : il se glissa seulement dans nos premiers opéras , qui , n'étant pas des ouvrages réguliers , semblaient permettre cette indécence; mais bientôt l'élégant Quinault purgea l'opéra de cette bassesse.

Quoi qu'il en soit, on se piquait alors de savoir l'espagnol , comme on se fait honneur aujoud'hui de parler français. C'était la langue des cours de Vienne, de Bavière, de Bruxelles, de INaples, et de Milan : la ligue l'avait introduite en France; et le mariage de Louis XIII avec la fille de Philippe III avait tellement mis l'espai^nol k la mode, qu'il était alors presque honteux aux gens de lettres de l'ignorer. La plupart de nos comédies étaient imitées du théâtre de Madrid.

Un secrétaire de la reine Marie de Médicis , nommé Chalons , retiré k Rouen dans sa vieillesse , «tniseilla k Corneille d'apprendre l'espagnol , et lui proposa d'abord le sujet du Cid. L'Espagne avait deux tragédies du Cid ; l'une de Diamante, intitulée, ET. HoNRADOR DE SU PADRE, qui était la ])lus ancienne : l'autre , el Cid, de Guilain de Castro . qui était la plus en vogue : on voyait dans toutes les deux une infante amoureuse du Cid , et un bouffon appelé le valet gracieux , personnages également ridicules ; mais tou.« les sentiments

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"enéreux et tendres dont Corneille- a fait nn si })cl usage sont dans ces deux originaux.

Je n'avais pu encore de'terrer Iv Cid de Dianxante quand je donnai la première édition des commentaires de Corneille; je marquerai dans celle-ci les principaux endroits qu'il traduisit de cet auteur espagnol.

C'est une chose , à mon avis , très remarquable , que depuis la renaissance des lettres en Europe , depuis que le théâtre était cultivé, on n'eût encore rien produit de véritablement intéressant sur la scène, et qui fit verser des larmes, si on en excepte quelques scènes attendrissantes du Pastor fido et du Cid espagnol. Les pièces italiennes du seizième siècle étaient de belles déclamations, imitées du grec ; mais les déclamations ne touchent point le cœur. Les pièces espagnoles étaient des tissus d'aventures iftcroyables : les Anglais avaient encore pris ce goût. On n'avait point su encore parler au cœur chez aucune nation. Cinq ou six endroits très touchants , mais novés dans la foule des irrégularités de Guilain de Castro, furent sentis par Corneille, comme on découvre un sentier couvert de ronces et d'épines.

Il sut faire du Cid espagnol une pièce moins irrégulière et noti moins touchante. Le sujet du Cid est le mariage de Rodrigue avec Chimène. Ce mariage est un point d'histoire presque aussi célèbre en Espagne que celui d'Andromaquc avec P} rrhus chez les Grecs ; et c'était en cela même que

XXXVI PRÉFACE HISTORIQUE consistait une grande partie de l'inte'rêt delà pièce. L'authenticité de Ihistoire rendait toléiable aux spectateurs un dénouement qu'il n'aurait pas été peut-être permis de feindre ; et 1 amour de Chimène , qui eût été odieux s'il n'avait commencé qu'après la mart de son père , devenait aussi touchant qu'excusable , puisqu'elle aimait déjà Rodrigue avant cette mort, et par l'ordre de son père même.

On ne connaissait point encore, avant le Cid de Corneille, ce combat des passions qui déchire le cœur, et devant lequel toutes les autres beautés de l'art ne sont que des beautés inanimées. On sait quel succès eut le Cid, et quel enthousiasme il produisit dans la nation : on sait aussi les contradictions et les dégoûts qu'essuja Corneille.

Il était, comme on sait, un des cinq auteurs qui travaillaient aux pièces du cardinal de Richelieu. Ces cinq auteurs étaient Rotrou , 1 Étoile , CoUelet, Boisrobert , et Corneille, admis le dernier dans cette société. Il n'avait trouvé d'amitié et d'estime que dans Rotrou, qui sentait son mérite : les autres n'en avaient pas assez pour lui rendre justice. Scudéri écrivait contre lui avec le fiel de la jalousie humiliée et avec le ton de la supériorité. Un Claveret , qui avait fait une comédie intitulée la Place rojale, sur le même sujet que Corneille, se répandit en invectives grossières. Mairet luimême s'avilit jusqu'à écrire contre Corneille avec la même amertume. Mais ce qui l'affligea , et ce qui pouvait priver la France des chefs-d'œuvre dont

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n l'enrichit depuis , ce fut de voir le cardinal son protecteur se mettre avec chaleur à la tête de tous ses ennemis.

Le cardinal, à la fin de i635, un an avant les représentations du Cid, avait donné dans le Palaiscardinal, aujourd'hui le Palais-rojal , la comédie des Tuileries, dont il avait arrangé lui-même toutes les scènes. Corneille, plus docile à son génie que souple aux volontés d'un premier ministre , crut devoir changer quelque chose dans le troisième acte qui lui fut confié. Cette liberté estimable fut envenimée par deux de ses confrères , et déplut beaucoup au cardinal, qui lui dit qu'il fallait AVOIR UN ESPRIT DE SUITE. Il entendait par esprit de suite la soumission qui suit aveuglément les ordres d'un supérieur. Cette anecdocte était fort connue chez les derniers princes de la maison de Vendôme, petits -fils de César de Vendôme qui avait assisté à la représentation de cette pièce du cardinal.

Le premier ministre vit donc les défauts du Cid avec les yeux d'un homme mécontent de l'auteur , et ses yeux se fermèrent trop sur les beautés. Il était si entier dans son sentiment, que quand on hii apporta les premières esquisses du travail de 1 Académie sur le Cid, et quand il vit que l'Académie, avec un ménagement aussi poli qu'encourai^eant pour les arts et pour le grand Corneille, tomparait les contestations pcésentes à celles que la Jérusalem délivrée et le Pastor fido avaient

xxxvra PRÉFACE HISTORIQUE fait naître, il mit en marge, de sa main: « L'applaudissement et le blâme du Cid n'est qu'entre les doctes et les ignorants, au lieu que les contestations sur les deux autres pièces ont ëte' entre les gens d'esprit. »

Qu'il me soit permis de hasarder une réflexion." Je crois que le cardinal de Richelieu avait raison , en ne considcrant que les irrégularités de la pièce , l'inutilité et l'inconvenance du rôle de l'infante , le rôle faible du roi , le rôle encore plus faible de don Sanche, et quelques autres défauts. Son grand sens lui faisait voir clairement toutes ces fautes , et c'est en quoi il me parait plus qu excusable.

Je ne sais s'il était possible qu'un homme occupé des intérêts de l'Europe , des factions de la France, et des intrigues plus épineuses de la cour, un cœur ulcéré far les ingratitudes et endurci par les vengeances, sentît le charme des scènes de Rodrigue et de Chimène ; il voyait que Rodrigue avait très grand tort d'aller chez sa maîtresse après avoir tué son père ; et quand on est trop fortement choqué de voir ensemble deux personnes qu'on croit ne devoir pas se chercher, on peut n'être pas ému de ce qu'elles disent.

Je suis donc persuadé que le cardinal de Richelieu était de bonne foi. Remarquons encore que cette ame altière , qui voulait absolument que l'Académie condamnât le Cid, continua sa faveur à l'auteur, et que même Corneille eut le malheureux avantage de travailler deux ans après à l'Aveugle

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(le Smy me, tragi-comédie des cinq auteurs, dont le canevas était encore du premier ministre.

Il y a une scène de baisers dans cette pièce ; et l'auteur du canevas avait reproché à Chimène un amour toujours combattu par son devoir. Il est à croire que le cardinal de Richelieu n'avait pas ordonné cette scène, et qu'il fut plus indulgent envers Colletet qui la fit, qu'il ne l'avait été envers Corneille.

Quant au jugement que l'Académie fut obligée de prononcer entre Corneille et Scudéri , et qu'elle intitula modestementSENTiMENxs de l'Acabéwie sur LE CiD , j'ose dire que jamais on ne s'est conduit avec plus de noblesse, de politesse et de prudence , et que jamais on n'a jugé avec plus de goût. Rien n'était plus noble que de rendre justice aux beautés du Cid , malgré la volonté décidée du maître du royaume.

La politesse avec lacpielle elle reprend les défauts est égale à celle du style; et il y eut une très grande prudence à se conduire de façon que ni le cardinal de liichelifu , ni Corneille , ni même Scudéri , n'eurent au fond sujet de se plaindre.

Je prendrai la liberté de faire quelques notes sur le jugement de l'Académie comme sur la pièce : mais je crois devoir les prévenir ici par une seule ; c'est sur ces paroles de l'Académie , « encore que le sujet du Cid ne soit pas bon. » Je crois que l'Acadéjnie entendait que le mariage , ou du moins la [)romes8e de mariage entre le meurtrier et la lille

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