XL PRÉFACE HISTORIQUE
du mort, n'est pas un bon sujet pour une pièce morale, que nos bienséances en sont blesse'es. Cet aveu de ce corps éclairé satisfaisait à la fois la raison et le cardinal dé Richelieu, qui cVoyait le sujet défectueux. Mais l'Académie n'a pas prétendu que le sujet ne fût pas très intéressant et très tragique \ et quand on songe que ce mariage est un point d'histoire célèbre , on ne peut que louer Corneille d'avoir réduit ce mariage à une simple promesse d'épouser Chimène : c'est en quoi il me semble que Corneille a observé les bienséances beaucoup plus tfue ne le pensaient ceux qui n'étaicn^^pas instruits de 1 histoire/
La conduite de l'Académie, composée de gens de lettres, est d'autant plus remarquable, que le déchaînement de presque tous les auteurs était plus violent : c'est une chose curieuse de voir comme il est traité dans la lettre sous le nom d'Ariste :
(( Pauvre esprit qui, voulant paroître admiiable à chacun, se rend ridicule à tout le monde, et qui, le plus ingrat des hommes , n a jamais reconnu les obligations qu'il a à Sénèque et à Guilain de Castro , h l'un desquels il est redevable de son Cid, et J» l'autre de sa Médée. Il reste maintenant à parler de ses autres pièces, qui peuvent passer pour farces, et dont les titres seuls faisoient rire autrefois les plus sages et les plus sérieux : il a fait voir une Mellte, la Galerie du Palais, et la Place royale; ce qui nous faisoit espérer que Mondory annonceroit bientôt le Cimetière Saint- Jean , la Samaritaine , et la Place
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aux veaux *, l'iiumeur vile de cet auteur et la bassesse de son ame , etc. »
On voit , par cet échantillon de plus de cent brochures faites contre Corneille , iju'il y avait , comme aujomd hui , un certain nombre d'hommes que le me'rite d'autrui rend si furieux , qu'ils ne connaissent plus ni raison ni bienséance : c'est une espèce de rage qui attaque les petits auteurs , et surtout ceux qui n'ont point eu d'éducation. Dans une pièce de vers contre lui on fit parler ainsi Guilain de Castro :
Donc, fier de mon plumage, en corneille d'Horace, Ne prétends plus voler plus l)aut qtie le Parnasse. Ingrat , rends-moi mon Cid jusques au dernier mot : Après tu counoîtras , corneille déplumée , Que l'esprit le plus vain est souvent le plus sot , Et qu'eulin tu me dois toute ta renommée.
Mairet, l'auteur de la Sophonisbe, qui avait au moins la gloire d'avoir fait la première pièce régulière que nous eussions en France, sembla perdre cette gloire en écrivant contre Corneille des ])ersonnalilés odieuses. Il faut avouer que Corneille répondit très aigrement à tous ses ennemis. La <pierclle même alla si loin entre lui et Mairet , que
il est vrai cjhc ces comédies de Curncille sont très uiaii vaise» ; mais il n'est pas moins vrai qu'elles valaient mieux que tcutes celles qu'on arait faites jusqu'alors en I'ranc«. P. Corneille. I, (1
XLU PRÉFACE HISTORIQUE le cardinal de Richelieu interposa entre eux son autorité. Yoici ce qu'il fît écrire à Mairet par l'abbé d§ Boisrobert.
A Charonne, 5 octobre 1G37.
« Vous lirez le reste de ma lettre comme un ordre que je vous envoie par le commandement de son éminence. Je ne vous c lerai pas qu'elle s est fait lire avec un plaisir extrême tout ce qui s'est fait sur le sujet du Cid; et particulièrement une lettre qu'elle a vue de vous lui a plu jusqu à un tel point , qu'elle lui a fait naître l'envie de voir tout le reste. Tant qu'elle n'a connu dans les e'cfits des uns et des autres que des contestations d'esprit agréables et des railleries innocenteb , je vous avoue qu'elle a pris bonne part au divertissement ; mais quand elle a reconnu que dans ces contestations nalssoient enfin des injures , des outrages , et des menaces , elle a pris au«;sitct la résolution d'en arrêter le cours. Pour cet effet, quoiqu'elle n'ait point vu le libelle fpie vou'i attribuez à M. Corneille, présupposant, par votre réponse que je lui lus hier au soir , qu'il devoit être l'agresseur , elle m'a commandé de lui remontrer le tort qu il se faisoit, et de lui déleudre de sa part de ne plus faire de réponse, s'il ne vouloit lui déplaire ; mais , d'ailleurs, craigiiauî que , des tacites menaces que vous lui faites , vous ou quelqu'un de vos amis n'eu viennent aux effets , qui tireroient des suites ruineuses à l'uu et à l'autre , elle m'a commandé de vous écrire que, si vous voulez avoir la continuation de ses bonnes grâces, vous mettiez toutes vos injures sous le pied , et ne vous souveniez plus que de votre ancienne amitié , que j'ai charge de renouveler
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sur la t;iblc de ma chambre , à Paris , quand vous serez tous rassemblés. Jusqu'ici j'ai parlé par la bouclie de son éminence; mais , pour vous dire ingénument ce que je pense de toutes vos procédures , j'estime que vous avez .suffisamment puni le pau\re M. Corneille de ses vanités , et que ses foibles défenses ne demandoient pas des armes si fortes et si pénétrantes que les vôtres : vous verrez un de ces jours son Cid assez mal-mené par les sentiments de l'Académie, n
L'Académie trompa les espérances de Boi&robert. On voit évidemment, par cette lettre, que le cardinal de Richelieu voulait humilier Corneille, mais qu'en qualité de premier ministre il ne voulait pas qu une dispute littéraire dégénérât en querelle personnelle.
Pour laver la France du reproche que les étrangers pourraient lui faire que le Cid n'attira à son auteur que des injures et des dégoûts , je joindrai ici une partie de la lettre que le célèbre Balzac écrivait à Scudéri , en réponse à la critique du Cid que Scudéri lui avait envoyée.
« Considérez néanmoins , monsieur , que toute la France entre en cause avec lui, et que peut-être il n'y a pas un des juges dont vous êtes convenus ensend)le qui n'ait loué ce que vous désirez qu'il condamne : de sorte que , quand vos arguments seroieut invincibles , et que votre adversaire y acquiesceroit , il auroit toujours de quoi se ci.>nsoler gicjrieusement de la perte de son procès , et vous dire que c'est quelque chose de plus d'avoir satisfait tout un royaume que d'avoir fait une pièce régulière.
XLiv PRÉFACE HISTORIQUE Il n'y a point d'arcliitecte d'Italie qui ne trouve des défauts à la structure de Fontainebleau, et qui ne l'appelle un monstre de pierre : ce monstre néanmoins est la belle demeure des rois , et la cour y loge commodément. H y a des beautés parfaites qui sont effacées par d autres beautés qui ont plus d agrément et moins de perfection ; et parceque l'acquis n'est pas si noble que le naturel, ni le travail des liommes que les dons du ciel , on vous pourroit encore dire que savoir l'art de plaire ne vaut pas tant que savoir plaire sans art. Aristote blâme la Fleur d'As;atlion, quoiqu'il die qu'elle fut agréable ; et l'OEdipe peut-être n'agréoit pas , quoiqu'Aristote l'approuve. Or , s il est vrai que la satisiactlon des spectateurs soit la fin que se proposent les spectacles , et que les maîtres mêmes du métier aient quelquefois appelé de César au peuple , le Cid du poëte françf)is ayant plu aussi-bien que la Fleur du poëte grec, ne seroil-il point vrai qu'il a obtenu la fin de la représentation, et qu il est arrivé à son but, encore que ce ne soit pas par le chemin d'Aristote , ni par les adresses de sa poétique? Mais vous dites, monsieur, qu'il a ébloui les yeux du monde, et vous l'accusez de charme et d'enchantement : je comiois beaucoup de gens qui feroient vanité d une telle accusation ; et vous me confesserez vous-même que si la magie étoit une chose permise , ce seroit une cliose excellente : ce seroit , à vrai dire , une belle chose de pouvoir faire des prodiges innocemment, de faire voir le soleil quand il est nuit, d'apprêter des festins sans viandes ni officiers , de changer en pistoles les feuilles de chêne, cl le verre en diamants. C'est ce que vous reprochez à l'auteiu* du Cid , qui , vous avouant qu'il a violé les règles de l'art, vous oblige de lui avouer qu il a un secret , qu'il a mieux réussi que
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l'art même ; et ne vous niant pas qu'il a trompé toute la cour et tout le peuple, ne vous laisse conclure de là , sinon qu'il est plus fin que toute la cour et tout le peuple, et que la tromperie qui s'étend à un si grand nombre de personnes est moins une fraude qu'une conquête. Cela étant , monsieur , je ne doute point que messieurs de l'Académie ne se trouvent bien empêchés dans le jugement de votre procès , et que d'un côté vos raisons ne les ébranlent , et de l'autre l'approbation publique ne les retienne. Je serois en la même peijic si j'étois en la même délibération , et si de bonne fortune je ne venois de trouver votre arrêt dans les registres de l'antiquité. Il a été prononcé , il y a plus de quinze cents ans , par un philosophe de la famille stoïque, mais un philosoplie dont la dureté n'étoit pas impénétrable à la joie , de qui il uous reste dos jeux et des tragédies , qui vivoit sous le règne d'un empereur poi-te et comédien , au siècle des vers et de la musique. Voici les termes de cet autljcntique arrêt, et je vous les laisse interpréter à vos dames, pour lesquelles vous avez bien entrepris une plus longue et plus difficile traduction : t^ Illud multum est primo aspectu oculos occupasse , etiamsi contemplatio diligens invcntura est quod arguât. Si me interrogas , major il le est qui judicium abstulit quùm qui meruit. -=:z Votre adversaire y trouve son compte par ce favorable mot de MAJOR est; et vous avez aussi ce que vous pouvez désirer, ne désirant rien, à mon avis, que de prouver que JUDICIUM ABSTULIT. Ainsi vous l'emportez dans le cabinet, et il a gagné au théâtre. Si le Cid est coupable , c'est d'un crime qui a eu récompense ; s'il est puni , ce sera après avoir ti'iomphé; s'il faut que Platon le bannisse de sa république, il faut qu'il le couronne de fleurs en le
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bannissant, ei ne le traite point plus mal qu'il a traité autrefois Homère. Si Aiistote trouve quelque chose h désirer en sa conduite , 11 doit le laisser jouir de sa bonne fortune , et ne pas condamner im dessein que le succès a justifié. Vous êtes trop bon pour en vouloir davantage : vous savez qu'on apporte souvent du tempérament aux lois , et que l'équité conserve ce que la justice pourroit ruiner. N'insistez point sur cette exacte et rigoureuse justice. Ne vous attachez point avec tant de scrupule à la souveraine raison : qui voudroit la contenter et satisfaire à sa régularité seroit obligé de lui bâtir un plus beau monde que celui-ci ; il faudroit lui faire une nouvelle nature des choses , et lui aller chercher des idées au-dessus du ciel. Je parle , monsieur, pour mon intérêt ; si vous la croyez , vous ne trouverez rien qui mérite d'être aimé , et par conséquent je suis en hasard de perdre vos bonnes grâces , bien qu'elles me soient extrêmement chères , et que je sois passionnément , monsieur, votre , etc. »
C'est ainsi que Balzac retiré du monde , et plus impartial qu'un autre, écrivait à Scudéri son ami, et osait lui dire la vérité. Balzac, tout ampoulé qu'il était dans ses lettres, avait beaucoup d'érudition et de goût, connaissait l'éloquence des vers, et avait introduit en France celle de la prose. Il rendit justice aux beautés du Cid; et ce témoignage fait honneur à Balzac et à Corneille.