‹ Chefs-d'œuvre de P. CorneilleChapitre 8 sur 173 · A MADAME LA DUCHESSE D'AIGUILLON · texte numérisé non relu

A MADAME LA DUCHESSE D'AIGUILLON

ADAME,

Ce portrait vivant que je vous oflfre repre'sente un héros assez re«^onnoissable aux lauriers dont il est couvert. Sa vie a été' une suite continuelle de victoire ; son corps , porté dans son année , a gagné des batailles après sa mort; et son nom, au bout de six cents ans, vient encore triompher en France. Il y a trouvé une réception trop favorable pour se repentir d'être sorti de son pays, et d'avoir appris à parler une autre langue que la sienne. Ce

* Marie-M.igdcleiiie de Yignerot, fille de la sœur du cardinal , et de René de Vignerot , seigneur de Pont- Courley. Elle cpousa le marquis du llourc de Combalet, et fut dame d'alour de la reine; cile fut duchesse d'Aiguillon, de son chef, sur la fin de 1637.

Cette épître dï.'dicatoire lui fut adressée au commencement de 1637 ; elle y est nommée madame de (iorabalet, et, dans l'édition de iG38 , on voit le nom de madame la duchesse d'Aiguillon

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succès a passé mes plus ambitieuses espérances , et m a surpris d'abord ; mais il a cessé de m'étonner depuis que j'ai vu la satisfaction que vous avez témoignée quand il a paru devant vous. Alors j'ai osé me promettre de lui tout ce qui en est arrivé, et j'ai cru qu'après les éloges dont vous l'avez honoré, cet applaudissement universel ne lui pouvoit manquer. Et véritablement, madame, on ne peut douter avec raison de ce que vaut une chose qui a le bonheur de vous plaire; le jugement que vous en faites est la marque assurée de son prix : et comme vous donnez toujours liliéralcmcnt aux véritables beautés l'estime qu'elles méritent , les fausses n'ont jamais le pouvoir de vous éblouir. Mais votre générosité ne s'arrête pas à des louanges stériles pour les ouvrages qui vous agréent ; elle prend plaisir à s'étendre utilement sur ceux qui les produisent , et ne dédaigne point d'employer en

leur faveur ce grand crédit "* que votre qualité et

* La duchesse d Aiguillon avait un tiès grand crédit, en effet, sur sou oncle le cardinal ; et, sans elle, Corneille ;jurait été entièrement disgracié : il le fait assez entendre par ces paroles. Ses ennemis acharnés l'avaient peint comme un esprit allier qui bravait le premier ministre, et qui confondait dans un mépris général leurs ouvrages et le goût de celui qui les protégeait. La duchesse d'Aiguillon rendit, dans cette affaire, un aussi grand scr\ ice à son oncle qu'à Corneille: elle lui sauva, dans la postérité, la honte de passer pour l'approbateur de CoUetet , et l'ennemi du Cid et de Cinna.

DÉ Dit; A TOI RE. x/.ix

vos vertus vous ont acquis. Jeu ai ressenti des effets qui me sont trop avantageux pour m'en taire, et je ne vous dois pas moins de remcrcîments pour moi que pour le Cid. C'est une reconnoissance qui m'est glorieuse , puisqu'il m est impossible de publier que je vous ai de grandes obligations, sans publier en même temps cjue vous m'avez assez estimé pour vouloir que je vous en eusse. Aussi, madame, si je souhaite quelque durée pour cet heureux ellort de ma plume, ce n'est point pour apprendre mon nom à la postévité, mais seulement pour laisser des marques éternelles de ce que je vous dois , et faire lire à ceux qui naîtront dans les autres siècles la protestation que je fais d'être toute ma vie.

. Madame,

votre très humble , très obéissant , et très obligé serviteur, P. Corneille.

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