LA VISITATION
(N° 202 du Catalogue.)
D'aussi merveilleux génies que Michel-Ange illustrent tout ce qui les touche, et la gloire d'avoir été le maître du grand Florentin suffirait à immortaKser le nom de Grillandajo. Ce peintre n'eut cependant pas ce seul mérite, il s'en faut de beaucoup, et c'est bien pour lui-même et pour ses étonnantes quahtés que nous lui donnons place dans notre galerie. Le tableau dont nous allons nous occuper a d'ailleurs une place avantageuse dans le salon carré et justifie bien cet honneur.
Dans un élégant vestibule au travers duquel on voit s'élever une ville en amphithéâtre, sainte Éhsabeth s'agenouille devant la Vierge qui se penche modestement et affectueusement vers elle. Marie Cléophas, mere de saint Jacques le Mineur, et Marie Salomé, épouse de Zébédée, assistent à l'entrevue.
Sainte Elisabeth se met aux pieds de la Vierge en levant les bras vers elle par un mouvement empressé, mais sobre et naturel, et lui montre un visage amaigri de saintes austérités et d'une expression admirable de respect et de vénération. La Vierge abaisse sur sa parente des yeux pleins de douceur et de tendresse ; le respect qu'on
24 DOMENIGO GRILLANDAJO, DIT IL GHIRLANDAJO.
lui montre la jette dans un embarras charmant, et elle s'incline à son tour pour protester contre cet hommage par un mouvement d'une justesse, d'une grâce, d'un moelleux parfaits. Si la figure de sainte Éhsabeth est expressive et pleine de caractère^ celle de la Vierge est dessinée avec ampleur et d'un crayon bien souple et caressant. Des deux jeunes femmes qui les regardent, l'une s'avance d'un pas léger et cadencé, si léger qu'il semble que des ailes invisibles la soutiennent ; l'autre paraît dans sa fière attitude une admirable cariatide.
Certes Michel-Ange pouvait s'inspirer de ces airs de tête et de ces mouvements rythmés. L'élégance antique vit dans l'œuvre de son maître; la beauté sculpturale des deux suivantes, le groupe si vivant des deux saintes avaient de quoi charmer le jeune artiste et aider au développement de son précoce génie. La coloration de ce tableau manque cependant d'harmonie. Il est vrai que Domenico Grillandajo ne put l'achever, c'est le dernier qui sortit de ses mains, et ses frères David et Benedetto, qui le terminèrent, doivent sans doute porter la responsabihté de cette couleur un peu discordante.
Cette toile est une des conquêtes de Napoléon I", qu'en 1815 les commissaires florentins laissèrent à notre musée. Voici ce que Vasari nous en dit : a Domenico commença pour l'éghse de Cestello (aujourd'hui Santa Maria-Maddalena de' Pazzi à Florence) une Visitation de la Vierge, terminée ensuite par ses frères David et Benedetto, où l'on remarque des têtes de femme fort belles et très-gracieuses. »
LIBKAHY
BAGCHUS (N° 4G3 du Catalogue.)
Voulez-vous un saint Jean-Baptiste, ou préférez -vous un Bacchus? Vous pouvez choisir. L'étrange complaisance des artistes semble se prêter aux tableaux à deux fius, mythologiques ou religieux suivant les caprices de la mode ou le goût des acheteurs. Une des madones les plus remarquables du Parmesan n'est qu'une Vénus ainsi transformée. Mazzola avait peint; Vénus et Cupidon pour le licencieux Arétin, puis, n'en obtenant pas le paiement, il reprit son tableau et le destina à une église. On peut encore apercevoir sous les dernières couches de peinture les bracelets de la déesse et les ailes de l'Amour. Il est inutile de faire remarquer que l'appropriation n'a pas été si habilement exécutée que cette peinture ne se ressente fâcheusement de sa destination primitive.
Pareille transformation a été faite du tableau que nous reproduisons. 11 est de toute évidence que le Bacchus du Louvre était un saint Jean-Baptiste qu'on a gratifié des accessoires du dieu : on l'a couronné de pampres, on lui amis dans la mainte thyrse et la grappe de raisin. Il suffit, pour étabhr cette origine, du geste que fait notre personnage. Que signifie dans Bacchus ce doigt levé et indicateur?
28 LIONARDO DA YINCl.
Voyez au contraire au Louvre le Précurseur, soit de Léonard mêaie, soit de Raphaël, soit d'autres peintres encore. N'est-ce pas à ce geste qu'on le reconnaît partout, et ce geste ne résume-t-il pas la mission du dernier des prophètes? Qu'annonce -t-il aux Hébreux? que leur dit-il, si ce n'est : Voilà le Rédempteur! voilà le Messie que vous attendez. Au surplus, une peinture exactement semblable à celle-ci, sauf les pampres et le tliyrse, et représentant bien un saint Jean- Baptiste, se voit dans l'éghse de Saint-Eustorgue à Milan.
Nous ne pouvons soupçonner le grave Florentin, le grand Léonard d'être l'auteur d'un pareil travestissement. Il répugne tellement à son caractère, que certains critiques n'admettent pas que ce tableau soit de ce maître. Il est cependant naturel de supposer que les accessoires du dieu des raisins ont été ajoutés après coup par un élève du peintre, pour complaire au désir du possesseur de ce tableau. Le caractère de la peinture et surtout la perfection de son exécution ne permettent pas de voir ici une simple copie.
Bacchus est assis sur un pan de rocher tapissé de fougères ; à ses pieds poussent des plantes et des fleurs de toute nature et de toute nuance, exécutées avec un soin extrême et une légèreté parfaite. Au loin s'étend une campagne très-pittoresque et très-riante, plus riante qu'il n'est d'usage chez notre peintre. Ce paysage est ravissant ; la lumière, la transparence de l'air sont sans égales. La figure du Bacchus est peinte avec cette harmonie de proportions et cette pureté de contours qui font le triomphe de Léonard. Cette grâce exquise d'attitude et de mouvements, cette douceur ineffable de physionomie n'ont pu être surpassées par Raphaël, elles sont restées propres à l'auteur de la Cène^ qui y a mis son accent personnel et sa déhcatesse infinie.
BACCH us.
LA JOGONDE
(N» 462 du Catalogue.)
Toutes les formules de l'admiration ont été épuisées devant ce merveilleux chef-d'œuvre et sont devenues banales. Nous ne voulons pas répéter ce que quatre siècles ont dit et croyons mieux faire en donnant à nos lecteurs une page de Vasari, qui raconte l'arrivée de Léonard à Florence et nous dit au sujet de ce tableau :
« Il entreprit de faire pour Francesco del Giocondo le portrait de Mona Lisa, sa femme, et après quatre ans d'un travail assidu, il le laissa imparfait. On le voit à présent chez le roi de France^ à Fontainebleau. Qui veut savoir jusqu'à quel point l'art peut imiter la nature, peut s'en rendre compte facilement en examinant cette tête, car il a représenté les moindres détails avec une extrême finesse. Les yeux ont ce brillant, cette humidité que l'on observe toujours pendant la vie ; ils sont cernés de teiutes rougeâtres et plombées d'une vérité parfaite ; les cils qui les bordent sont exécutés avec une excessive déhcatesse. Les sourcils, leur insertion dans la chair, leur épaisseur plus ou moins prononcée, leur courbure suivant les pores de la peau, ne pouvaient pas être rendus d'une manière plus naturelle. Le nez et ses belles ouvertures d'un rose tendre respirent. La bouche, sa fente, ses extrémités qui se Hent par le vermillon des lèvres à l'incarnat du visage, ce n'est plus de la couleur, mais c'est vraiment de la chair. Au creux de la gorge, un observateur attentif surprendrait le battement de l'artère ; enfin il faut avouer que cette figure est d'une exécution à faire trembler et reculer l'artiste le plus habile du monde qui voudrait l'imiter. Mona Lisa était très-belle, et pendant qu'il la peignait,
Léonard eut soin de l'entourer de musiciens, de chanteurs, de bouffons, qui Tentretenaient dans une douce gaieté, afin d'éviter cet aspect mélancolique que l'on observe dans la plupart des portraits. Aussi remarque-t-on dans celui de Léonard un sourire si agréable, que cette peinture est plutôt une œuvre divine qu'humaine, et qu'on la tenait pour une chose merveilleuse et vivante à l'égal de la nature elle-même. »
Le temps, qui n'a fait que confirmer la réputation de ce tableau, n'en a pas suffisamment respecté la couleur, qui a poussé ; les carnations sont maintenant d'un ton peu agréable. C'est à travers ce voile sombre que nous sourit la Joconde. Léonard l'avait déjà enveloppée dans une demi-teinte mystérieuse; si vivante, si palpitante que soit la beauté de cette femme, tout le charme du rêve et de l'énigme s'est répandu sur elle. C'est pourquoi le peintre l'a placée dans un paysage fantastique dont seuls les voisins des pôles peuvent Yoir la réahsation. Il l'a vêtue de couleurs sombres, il a donné à sa coiffure, à son vêtement, avec une extrême distinction, une simplicité extrême, pour nous hvrer tout entiers à l'attrait étrange, irrésistible de sa physionomie, pour que nous voyions plus que des surfaces et qu'au travers de cet harmonieux visage transparaisse la pensée, comme brille derrière une vitre de corne la lumière d'un flambeau.
LlbHA«Y OF THE UNÏVERSITY OF ILLINOIS