LA VIERGE AUX ROCHERS
(N° 460 du Catalogue.)
Ce tableau, malheureusement fort endommagé, paraît être de la première manière de Léonard de Vinci. C'est tout au moins une œuvre purement florentine qui doit avoir été exécutée avant son départ pour Milan.
Une grotte formée de rochers et de stalactites, où poussent de tous côtés des arbustes et des fleurs, nous ouvre des percées étroites et des échappées de vue sur un paysage fantastique, au ciel lumineux, aux eaux hmpides, aux roches aiguës et bizarrement taillées. Dans cette retraite agreste et sauvage qui semble appartenir moins à notre monde qu'au monde des rêves, l'enfant Jésus bénit le petit saint Jean-Baptiste et en lui l'humanité tout entière. Cette personnification du genre humain dans l'enfant précurseur est conforme au symbohsme de Léonard, c'est d'ailleurs la seule signification qu'on puisse donner au geste de l'ange qui d'une main soutient l'enfant divin et de l'autre montre au spectateur cet autre enfant, à genoux, les mains jointes, qui adore et qui est béni. La Vierge agenouillée, elle aussi, dans le milieu du tableau, joue ce rôle de médiatrice que le monde catholique lui prêle et que toutes les traditions lui confirment. Ses cheveux ondés se déroulent sur son cou et sur ses épaules, sa tête se penche avec bonté vers saint Jean, elle abaisse sur lui des regards pleins d'une affection presque maternelle, de la main droite, elle l'attire et le protège, et de l'autre implore pour lui son fils.
Ce sourire mystérieux, qui bientôt se jouera sur les lèvres de toutes les figures féminines de Léonard, n'est point né encore sur
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la bouche de la Joconde et n'est pas ici prêté, comme dans la Sainte Anne^ à la mère de Jésus. Ses traits moins cherchés, moins profondément fouillés, moins beaux de relief, sont plus simples, plus émus, plus religieux que ceux des Vierges habituellement peintes par Léonard. Les plis de sa robe sont aussi plus minutieux, plus cassés, et appartiennent à l'école de Verrochio. Le petit saint Jean nous rappelle aussi cette école, et si l'ange, tout en restant bien florentin, accuse un caractère de noblesse et de beauté encore inconnues à l'art toscan, l'enfant Jésus seul appartient tout entier aux meilleurs moments du maître .
Cet enfant est le morceau capital du tableau ; jamais les chairs potelées propres à l'enfance ne furent dessinées avec un art et une précision aussi admirables, jamais le rehef n'en fut plus vivement accusé. Il suffit à justifier cette coutume qu'avait le grand peintre de modeler en terre certaines de ses figures avant de les reporter sur la toile et peut servir à illustrer ce passage de Léonard : « La première intention du peintre, » dit-il dans son Traité de peinture^ (( est de faire que sur la superficie plane de son tableau paraisse un corps relevé et détaché du fond, et celui qui, en ce point, surpasse les autres, mérite d'être estimé le plus grand maître de la profession. »
La Vierge aux rochers nous vient de François 1". Plusieurs critiques contestent, mais à tort, l'authenticité de cette peinture et pensent qu'elle n'est qu'une copie de celle que Léonard a exécutée, suivant Lomazzo, pour la chapelle de la Conception de l'éghse des Franciscains de Milan. Il est avéré que cette dernière fut vendue 30 ducats en 1796 au peintre Hamilton, parce qu'on la regardait aussi comme une copie.
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