LA SAINTE ANNE
(N° 459 du Catalogue.)
Rien n'est décourageant dans l'étude des arts comme les controverses qui s'élèvent sur l'authenticité d'un chef-d'œuvre. L'admirable peinture dont nous donnons la reproduction a été attribuée à Andréa Salai et des volumes ont été écrits pour la donner ou la refuser à Léonard. S'il s'agissait d'une œuvre faible, et dont le mérite fût inférieur à la généralité des productions du maître, on comprendrait le doute ; mais quand la Sainte Anne peut être égalée aux œuvres les plus estimées du grand Florentin, comment se peut-il faire que le seul mérite de la peinture ne suffise pas à révéler le nom de son auteur ? Quel est donc le génie des plus grands peintres, si leurs œuvres peuvent être confondues avec celles de leurs disciples?
11 est vrai que d'un carton du maître comme de celui que possédait naguère une famille de Plattenberg, en Westphalie, carton qui, dit-on, est conforme au tableau du Louvre, Andréa Salai eût pu tirer un tableau. Mais si fidèle qu'eût été son interprétation, Télève aimé de Léonard n'eût pas su jeter tant de charme sur tant de grâce, ni mettre sur les lèvres des saintes femmes^ dans sa douceur et sa suavité, l'immortel sourire de la Joconde. La rare excellence du tableau a maintenant décidé la question, et comme les arguments abondent dès qu'ils ne sont plus nécessaires, on a trouvé dans la biographie du Vinci par Paul Jove et dans un sonnet italien de 1 525 de quoi confondre les plus obstinés elles plus érudits.
La Sainte Anne est la reproduction, avec quelques variantes, comme on peut le croire, d'une image miraculeuse, qui était dans
l'église de San Celso, à Milan, et qui, le 30 décembre 1 485, par conséquent à l'époque où Léonard habitait cette Yille, parut toute resplendissante de lumière. Ce miracle rendit très-populaire l'image de San Celso, et les meilleurs artistes de l'Italie, comme Moretlo et Raphaël lui-même, furent chargés d'en reproduire le sujet. Léonard entreprit de le faire pour l'église de l'Annunziata à Florence, mais le carton seul fut exécuté. Il est actuellement à l'Académie de Londres et ne ressemble en aucune façon à notre tableau.
Léonard de Vinci, en effet, avec cette patiente recherche qui caractérise son génie, a modifié à vingt reprises différentes la disposition de ce sujet. Dans les dessins qu'on possède de lui et qui constatent ces essais répétés, il ne s'en trouve aucun oii les personnages soient aussi heureusement groupés. La jeune mère, en se penchant pour prendre l'enfant divin, dégage toute la tête et le cou de sa mère, elle se fait petite sur les genoux de l'aïeule vénérable, et la gradation qui doit s'étabhr entre toutes les figures du tableau n'est point dérangée par la taille égale des deux mères. Rien qu'à ce point de vue, quelle supériorité sur la Sainte Anne de Luini, sur celle du Pontormo, que le Louvre possède ! Si rien ne nous reste des sculptures de Léonard, son génie de sculpteur est tout entier dans ce groupe si serré, et pourtant si clair, si harmonieusement pondéré dans toutes ses parties et d'un mouvement si naturel dans sa parfaite élégance, si ingénu dans sa grâce exquise. Le grand artiste dut s'arrêter satisfait et ne put laisser à d'autres le soin de fixer dans une peinture le dernier mot de ses études.
Le tableau est inachevé en certaines de ses parties, et c'est pour nous une nouvelle preuve qu'il est bien tout entier de la main de Léonard. Il fut rapporté d'Itahe par le cardinal de Richelieu, lorsqu'en décembre 1629 il commanda en personne le siège de Casai, sur les confins du Milanais et du Navarrais. 11 orna la galerie de tableaux du Palais-Cardinal et ne passa dans la collection du roi que plusieurs années après la mort de RicheHeu.